Archive for juillet 2011

« Haïkunoclaste » – 2004 – Py

24 juillet 2011

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« le haïku
aussi aérodynamique
qu’un suppositoire »

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d.(10/11/2004, posté sur « gong-haïku »)

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De Sengaï (1750-1837) – De Lao tseu

24 juillet 2011

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« En général les dessins des artistes sont comme les jolies femmes
qui détestent que l’on rie d’elles.
Mais mes dessins à moi, sont comme un comédien qui adore provoquer le rire. »

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Lao tseu dit : »Quand de simples mortels me regardent, ils se moquent. »

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: in Sengaï, « Le rire, l’humour et le silence du Zen » par D.T.Suzuki; éd. Le Courrier du Livre, 2005., p.149

« Un souvenir » : haïbun, par Carla Sari

24 juillet 2011

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UN SOUVENIR

(par Carla Sari)

« Nous passons le mois d’août à la plage de Yesolo, une étendue sablée au bord de l’Adriatique.
Je viens d’avoir quatorze ans. On me confie la garde de ma soeur Grazia et de notre cousine Elena, qui ont, toutes deux, cinq ans. Grazia a une peau olive et une couronne de boucles brunes. Elena a la peau claire, des yeux verts et ses cheveux blonds soyeux sont tenus en queue de cheval. Des femmes leur sourient dans la rue. « Bella, bella » disent-elles. Ce mot ne s’adresse pas à moi. Mais, néanmoins, ces deux joyaux font partie de ma famille et c’est moi qui m’en occupe. Le matin, je les aide à se doucher et à s’habiller. Après le petit déjeuner, tenant de blancs parasols, nous allons jusqu’au centre de notre lieu de vacances, où nous nous arrêtons pour acheter des glaces. Léchant nos cônes, nous nous promenons autour des étals, avant de tourner dans l’allée étroite bordée de grands hôtels.
« Fermez-vos yeux. Avancez de quatre pas. Ouvrez les yeux ! » leur chanté-je. Elles halètent d’excitation.

glittering
beyond golden sand
a mass of turquoise blue

scintillant
au-delà du sable doré
une masse de bleu turquoise

Sous notre parasol de plage j’étale de la crème solaire sur leur visage, leurs bras et leurs jambes, et les regarde se ruer pour ramasser des coquillages le long de la plage.
Portant un panier, Mère apparaît, à l’heure où les vacanciers s’en vont déjeuner. C’est l’heure de grâce de Maman. Nous mangeons des pains et des fruits, en écoutant la mer. « Le meilleur son du monde », dit Maman. Mais nous ne pouvons pas rester. La chaleur devient intense et la peau d’Elena doit être protégée par une chemise à longues manches et un chapeau à large bord. Un dernier regard, avant de partir faire la sieste.

deserted beach
the waves constant exchange
fills midday stillness

plage déserte
l’échange constant des vagues
remplit le calme de midi

Aujourd’hui, un événement inopiné survient sur le chemin de notre appartement. Un garçon, marchant devant, laisse s’échapper une balle de tennis et court pour la rattraper, alors qu’une voiture se précipite vers lui. Dans un grand cri je cours pour l’attraper. La voiture l’évite, l’enfant est sauf.

Après dîner ses parents viennent me remercier en m’apportant des fleurs et des chocolats. Un journaliste pose des questions, prend des photos.

glorious summer
in the local paper
the boy’s beaming face
and mine

été glorieux
dans le journal local
le visage extatique du garçon
et le mien

Carla Sari.

°°°

n.d.t. : Haïbun paru dans la revue RawNervz, et envoyé par Dorothy Howard, pour traduction (ainsi que les articles de M.B. Duggan : « Le Haïku Comme Arme » et d’Anna Vakar : « Se Connecter Aux Sensations », précédemment postés sur ce blog).

Poèmes de mort japonais – GIMEI

23 juillet 2011

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GIMEI
(mort le 4è jour du 10è mois de 1748, à 51 ans.)

la maladie dure et dure
jusqu’au-dessus de la lande desséchée de Bashô
la lune

Ce poème de mort emprunte la métaphore trouvée dans le jisei de Bashô, que Gimei appelle okina, « le vieux ». Il se peut que Gimei espérait en secret quitter ce monde le jour anniversaire de la mort de Bashô (le 12è jour du 10è mois), mais la mort l’emporta huit jours plus tôt.
 » champ desséché » (kareno) est une image d’hiver, saison à laquelle tous deux moururent.

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(à suivre : Ginka)

Poème de mort japonais – GETSUREI

21 juillet 2011

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GETSUREI
(mort le 29 janvier 1919, à 40 ans)

titube,
tombe,
glisse le long de la pente enneigée

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(à suivre : GIMEI)

L’Essence du haïku, par Bruce Ross

21 juillet 2011

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L’ESSENCE DU HAÏKU *
par Bruce Ross

« A la deuxième Conférence sur le Haïku, en 2007, en Suède, des valeurs qui ne sont pas actuellement souvent associées au haïku occidental contemporain ont fait surface dans plusieurs discussions. Une présentation, par de suédois Kai Falkman gravita autour de l' »effet transformationnel » du haïku. Une autre tourna autour de la question de l’imprécision (Takashi Ikari, du Japon). Une autre encore eu pour sujet la métaphore unique enchâssée dans le haïku qui produit la « profondeur » de l’affect à travers la distanciation des objets du haïku (Ludmilla Babalovna de Bulgarie). Il fut rafraîchissant d’entendre Falkman parler sur le « sentiment stratifiant » initié par le haïku. Trop de haïku américains contemporains ont pour but le trait d’esprit ou les associations clinquantes d’images. De plus, dans ces haïku, l’expression dz l’émotion viscérale n’est que trop réminiscente de la présentation du sentiment transparent et de l’échange social vide des media. Nous avons besoin de ces discussions à propos d’états d’esprit et de leur « effet transformationnel » quant au haïku, pour équilibrer ces directions dans le haïku, et, en fait, sauver l’essence du haïku. A cette fin, l’article qui suit examine ou réexamine les points qui relèvent de l’essence du haïku ; le particulier, le sentiment et l’émotion, l’altruisme, le moment-haïku, la nature et la beauté, et la totalité. D’abord, cependant, je traiterai de la « métaphore absolue », terme que j’ai fabriqué pour décrire le haïku construit sur une relation organique ou existentielle entre les différentes parties d’un haïku. Une telle poétique du haïku ouvre vers les autres points examinés ici et entre bien en résonance avec quelques unes des idées introduites lors de cette conférence sur le haïku européen. »

* Une version de cet essai fut présentée à la 2ème Conférence Européenne sur le Haïku, à Vadstena, en Suède, qui eut lieu du 8 au 10 juin 2007. Les haïku européens contemporains, traduits par Daniel Py, sont extraits de L’Anthologie de Haïku de l’Union Européenne (Association Française de Haïku, 2006) et sont reproduits avec sa permission.

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(à suivre…)

Se connecter aux sensations : 5 haïku favoris (par Anna Vakar)

21 juillet 2011

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SE CONNECTER AUX SENSATIONS /
5 haïku favoris

par Anna Vakar

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Choisir 5 haïku que l’on aime particulièrement n’est pas une tâche aisée. Pourquoi aimé-je un haïku ? Apparemment, ce n’est pas le sujet qui est en cause. Par exemple :

The names of the dead
sinking deeper and deeper
into the red leaves

les noms des morts
disparaissant
sous les feuilles rouges

, d’Eric Amann,
traite bien évidemment de la mort, mais, paradoxalement, me donne – à moi au moins – l’expérience rythmée, vivante, d’une unité entre l’homme et la nature, le beau et le profond. Cependant, dès que mon intellect objectivant entre en jeu, la simple vérité, la disparition des êtres humains, de nous-mêmes, pourrait me déprimer, parce que je pourrais penser ou souhaiter que la vie soit différente.

an empty elevator
opens
closes

un ascenseur vide
s’ouvre
se ferme

, de Jack Cain,
a également un impact immédiat sur moi, comme si une vérité profonde, pure et simple, était en jeu ici. Pourquoi l’ascenseur est-il vide ? Pourquoi personne n’y est-il monté ? Quelqu’un – nous, peut-être ? – l’a / l’avons appelé, puis a / avons été distrait(s) ?
L’ascenseur vide symbolise peut-être notre ascenseur interne, ces sentiments qui nous élèvent ou nous font redescendre, de l’espoir au désespoir et retour, en une intimité que nous évitons ?

L’absence de mot-de-saison ne semble pas influer sur l’efficacité de ce poème. Un simple phénomène objectif a reflété une expérience intérieure : d’incertitude ou d’indécision, ou d’occasion manquée, ou bien d’autres sentiments encore ; et n’est-ce pas ce que le haïku est censé produire ?

Un troisième haïku qui me touche est celui-ci :

the silent crowd
waiting for the fountain
to rise again

la foule silencieuse
attendant que la fontaine
rejaillisse

, de L.A. Davidson.

Si la fontaine, telle que la « Vieille Fidèle » du parc de Yellowstone est un phénomène naturel, la foule qui attend pourrait suggérer un désir en quelque sorte inéluctable de jaillissement renouvelé de la fontaine de la Vie, de cet Esprit symbolisé par l’eau, même si l’on peut penser que cette eau – traditionnellement – descend et ne monte pas.

Si la fontaine est une oeuvre humaine, alors elle peut me faire penser, assez paradoxalement, au fameux chandelier de cristal qui jette ses feux comme en cascade, celui que l’on abaisse et remonte pendant les entr’actes et à la fin des représentations du théâtre Maw Reinhardt à Vienne.

Un autre haïku, qui frappe immédiatement et génère des ondes durables, est celui-ci :

the old fisherman
mending nets
around himself

le vieux pêcheur
ravaudant ses filets
tout autour de lui

, de Bill Pauly.

La scène en est poignante et me rend protectrice. Le vieux pêcheur réalise-t-il qu’il y a de moins en moins de poissons dans la mer ? S’en préoccupe-t-il ? Les filets disposés autour de lui le font-ils se sentir ainsi protégé contre le monde et le vieil âge ? Peut-être sont-ce ces filets qui nous entourent (telles des toiles d’araignées) que nous devons réparer ? Peut-être …

L’un des haïkus anglophones les plus riches et qui me procure une jouissance toujours renouvelée est le suivant :

Open the curtains,
all of them, the first snow
is falling

Ouvrez les rideaux,
tous les rideaux ! – la première neige
tombe

, de Ty Hadman.

Ce haïku me revenait souvent en mémoire quand je tirais moi-même avec enthousiasme les rideaux du matin à n’importe quelle saison ! Cela me prit longtemps pour réaliser que je n’en évoquais que la première partie, et que la neige formait en fait un deuxième rideau.

**

CREDITS :

Pour le haïku d’E. Amann : Haiku Journal, II,1, 1978; vainqueur du 1er concours annuel de haïku Yuki Teikei
Pour le haïku de J. Cain : The Haiku Anthology, Ed. Cor van den Heuvel, Ed. Doubleday, 1979.
Pour le haïku de L.A. Davidson : The Shape of the tree, Wind Chimes Press, 1982, p.44. Publié d’abord par Modern Haiku, III,2, 1972.
Pour le haïku de B. Pauly : Modern Haiku, IX,1, 1978; vainqueur du concours The Eminent Mention.
Pour le haïku de T. Hadman : Portals, II,3, 1979.

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Haiku, etc, – Py – juillet 2011 – 1/2

20 juillet 2011

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– Quel temps fait-il aujourd’hui ?
– Soleil
avec un nuage et demi

en doigts vagabonds sublimes

la part écrite du haïku…
… sa part non écrite

La part émergée du haïku *
seule montre.

* : « Ice-ku »

entre deux
et onze juillet
pas un mot ;
un arc-en-ciel
entre les pins

Babillé /
Atelier dessin de nus au fusain

Détourner les mots
(de leur « vieux » cours…)


(S.S.S)

Malgré tous ses coups de gueule
en l’air
– comme des pets dans l’eau –
l’insécurité
prospère…

les mots perce-blanc

« les confins blancs »

une fourmi noire
encercle le bol blanc
– onze juillet

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Equilibrer l’encre
et le papier

Faire la part
exacte
du noir
du blanc

(: « taoku »)

le son et le silence

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la limite inférieure du haïku :
la concentration (de l’encre…)
(de Chine, du Japon, …, de France…)

17 -> 16 -> 15 -> 14 -> …

le « précepte » de Bashô du moins de 50 % (de) formulé !…

– Que le lecteur tombe dans le vide du haïku :
le vide à la fin de l’encre du haïku *,
de la suggestion

Surtout :
ne pas tout « dire » !

« Plus encore que dans le cas du tanka, ce qui est suggéré l’emporte de loin sur ce qui est exprimé. Voilà pourquoi tous les passionnés de silence […] sont susceptibles de devenir passionnés de haïku. »
Ôoka Makoto, p. 12 de Poèmes de tous les jours, Picquier Poche, 1995.

* Equilibrer l’auteur et le lecteur,
la part de l’auteur et la part du lecteur…

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(à J.A.) :

Le haïku c’est tout le contraire d’un auto-portrait;
c’est un négatif, à la rigueur, une image en creux (du poète)…

« Le poète, suivant en cela les règles du genre, ne s’exprime pas directement. »

Ôoka Makoto, ibid. p. 13.

la cigale tue,
le chant des oiseaux

une fourmi explore
le plat propre


(jour – rouge)

le jour se lève
sur le rouge rutilant du vélo
– pluie

une toile d’araignée
tissée
devant le rétroviseur

pédalant
de chaque côté
de la toile d’araignée

la lune
se glisse entre les rideaux
pour voir s’il n’y aurait pas
quelque sommeil
à dérober

dans son oreille gauche
une tourterelle
puis dans sa droite
une autre
– mi-juillet

la fleur de prunier
rêve-t-elle encore
de sa coupe de saké ?

(cf p.29 de Poèmes de tous les jours, Anon. du Manyôshû)

A quel moment nommer la lune ?

pleins
la lune et le cheval
dorment

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(à suivre, 2/2)

Poème de mort japonais : GENGEN’ICHI

20 juillet 2011

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GENGEN’ICHI
(mort le 25è jour du 8è mois de 1804, à 63 ans.)

volubilis,
bien que tu fanes,
l’aube se lèvera encore

Gengen’ichi perdit la vue enfant. Sa femme et ses enfants, plus tard, lui apprirent à lire et à écrire.

Le volubilis (asagao) fkeurit autour du mois d’août en couleurs différentes. La fleur s’ouvre à l’aube et se fane l’après-midi du même jour, d’où son nom en japonais : « visage du matin ». Il est considéré comme un symbole de l’évanescence. Sa saison de floraison se termine au début de l’automne, saison à laquelle Gengen’ichi mourut.

°
(à suivre : Getsurei)

M.B. Duggan : Du haïku comme arme.

18 juillet 2011

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DU HAIKU COMME ARME.

C’est peut-être la règle cardinale du haïku nord-américain que de commencer tous ses articles par un profond hommage rendu à Bashô « père et créateur du haïku ». Ici, contrairement au Japon, personne ne l’a attaqué et il semblerait que nous nous réclamons tous de son héritage.
Est-ce vrai ?
Nous lisons ses vingt ou trente haïku parus dans certaines anthologies. Quelques uns d’entre nous pataugent dans la bouillie traduite des platitudes philosophiques de ses six volumes. Nous écrivons vaguement à propos du « Zen » et de la « Nature », comme si nous comprenions ce que Bashô essayait de faire.
Et pourtant, Bashô avait une esthétique claire et détaillée que nous ignorons généralement. Makoto Ueda (1) a écrit, à ce propos, en soulignant ses concepts centraux de « wabi » et de « sabi » :

– « wabi » =
« sobriété contenue et sans ornement »
« beauté émergeant de l’existence vigoureuse, cachée sous une surface rustre »
« peu abondant et imparfait ».

– « sabi » =
« objectif, non-émotionnel »
« inhumain, un effet généralisé de froideur »

« La Nature n’a pas d’émotion, mais elle a de la vie »

Les trois éléments qu’il convient de souligner sont : l’objectivité, l’imperfection et la vigueur. Si nous suivions véritablement Bashô, nos oeuvres devraient refléter ces caractères. Habituellement, ce n’en est pas le cas.

Ouvrez n’importe quel magazine de haiku anglophone, et vus y trouverez des douzaines de vieillards, de petits enfants, d’handicapés et de malades d’hôpitaux, tous soit si malades, soit si saints, que l’auteur ne peut en parler qu’à voix basse.

Vous trouverez aussi des poèmes sur la ville. A de rares exceptions près, cette ville puera, sera hostile et MAUVAISE.

Enfin, il y aura une soupe révérencieuse d' »images de nature », la plupart d’entre elles primitives et vagues.

Nous aussi, nous avons une esthétique conséquente et détaillée, mais elle n’a rien à voir avec celle de Bashô. En réalité, elle présente une ressemblance troublante avec le Romantisme Victorien. Ses sentiments sont clairs :

La Nature est belle.
La Civilisation est diabolique
Il faut attirer l’attention sur la Souffrance et s’en apitoyer.

Nous traitons la nature comme un chemin vers les vérités de l’univers :

Christopher Faiers :
« Je crois que le haïku aide à nous remettre en contact avec la nature et donc avec nous-mêmes – et, oserais-je dire avec une perspective de notre place dans l’univers. » (2)

C.M. Buckaway :
« Le haïku est un voyage vers mon être intérieur, une quête mystérieuse de connaissance, et un amour total pour le monde qui m’entoure. » (3)

Quand ce ne sont pas de simples sornettes, cela glisse vers le mysticisme, qui a toujours affirmé que les faits purs ne suffisent pas. Cela insiste sur la conception que notre univers (et notre haïku) doit contenir quelque chose de plus.

Tandis que nous avons cessé de parler des perfections immenses (Dieu apparaît rarement dans nos haiku), nous continuons de chasser les petites. C’est ce que signifie « découvrir le moment-haiku ». On dirait que nous voyons le monde comme une collecte de fruits; chaque objet et chaque action mûrissant lentement du milieu de la bouillie de « la vie quotidienne » pour atteindre un sommet, un trait fulgurant de perfection avant de retomber en pourriture. Ecrire du haiku consiste alors à saisir habilement le moment adéquat. Ce n’est rien de plus que la poursuite de l’idéal platonicien.

Ceci fait que n’importe quelle discussion sur le haïku porte un coup de poignard à une métaphysique – une théorie à propos de notre environnement, l’érection d’une structure ordonnée pour y adhérer.

Posséder une métaphysique change les éléments d’un haïku en symboles. Cela nous donne la capacité apparente de comprendre – et donc de contrôler – ces éléments. Cela nous réconforte. Mais si nous faisons cela, nous tombons en dehors de l’emprise des éléments, et n’écrivons ainsi plus de haiku.

Le haiku doit se détourner et rompre avec cet ordre. C’est un art Zen qui affirme donc l’anti-métaphysique zen : il n’y a pas de structure. Il n’y a que des objets et que des actions.

Ce n’est pas ce que nous voulons. « Il est bref et sans ornement ». Il nous donne, en dépit de tous nos pulsions de confort et d’ordre, la conviction que nous vivons dans un environnement « objectif, inhumain et froid ». En résumé, il se détermine par le « sabi » et le « wabi ».

Avec cette esthétique, le processus de construction du haïku est simple. Premièrement nous sommes saisis par les faits. Encore sous leur emprise, (comme Bashô, par exemple), nous prenons deux ou plusieurs morceaux de langage, appelés inadéquatement « descriptions » :

Horse’s piss near pillow
Flea-bite
Lice

Pisse de cheval près de l’oreiller
Morsure de puces
Poux

Puis, dans un acte motivé principalement par la colère, nous les assemblons :

Flea-bite Lice
Horse’s piss strikes
near pillow

Morsure de puces Poux
La pisse du cheval
frappe
près de l’oreiller

Il est vital que nous réalisions que le haïku ne peut pas être une description ou une imitation de quelque ordre que ce soit. Si nous imaginons que le haïku est description ou imitation, on en fait le référent de quelque chose qui lui est étranger, dont il dépend. Nous faisons du haïku une ossature et l’empêchons d’être un objet propre.

Chaque haïku doit se construire indépendamment du « monde réel ». (La seule différence étant que c’est un objet fait de langage – ou, si vous préférez, un acte de langage.) Cette indépendance permet au haïku d’avoir les qualités essentielles de tout objet et de toute action – l’objectivité, l’imperfection et la vigueur. Chaque haïku que nous faisons doit être taillé dans la page.

La majorité des haïku occidentaux ne renferment pas les principes du « sabi » et du « wabi », tels que nous les soulignons dans cet article polémique. Quelques un s’en approchent. Ceux de Michael Mc Clintock, eput-être. Ses haïku du désert sont importants, comme sont aussi :
letting my tongue
. . deeper into the cool
. . . ripe tomato

enfonçant ma langue
. . encore plus loin dans la fraîche
. . . tomate mûre

pushing
. . inside … until
. . . her teeth shine

poussant
à l’intérieur… jusqu’à ce que
ses dents brillent

Bashô, naturellement, en donne aussi maints exemples, mais nous devons changer d’idées à son propos, si nous voulons changer les haïku que nous écrivons. Nous le considérons comme un poète de la nature, tel un Thoreau en kimono, tel un Walt Whitman en réduction. Toutes ces notions sont fausses. Il vaudrait peut-être mieux nous rappeler que sa poésie mature commença avec cette rudesse :

Crow settles on
a stark branch.
. . Autumn dusk.

Un corbeau s’installe sur
une branche nue.
. . Crépuscule d’automne

et s’acheva dans la même veine :

Taken sick on
a journey, dreams on dried fields go
running

malade
en voyage ; les rêves courent
sur les champs desséchés

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(1) Matsuo Bashô, par Makoto Ueda; Twayne University Press, New York, 1974
(2) Canadian Haiku Anthology, par G. Swede, Ed. Three Trees Press, Toronto, 1979, p.46.
(3) ibid. p. 30

(c)1987 M.B. Duggan. Article publié d’abord dans Milkweed, a Gathering of Haiku, par M. Hryciuk, Ed. Nietzsche’s Brolly, 1987. Avec permission et corrections mineures.