Haïkus japonais modernes – 5/

6 février 2016

Seisensui (1884-?) :

mes vérités :

Bouddha, verts

épis d’orge.

la pleine lune

arrive

à sa fin glorieuse

dans le ciel de montagne

une ligne de fumée –

quelqu’un vit là-haut

Santoka (1882- 1940)

le chant de la rivière

me mène

à mon village

reposant les baguettes –

assez.

Je suis reconnaissant

libellule

perchée sur mon épaule

faisons un tour

marchant plus loin,

plus loin,

colline verte après colline verte

Shikunro (XXè S.) :

un mendiant passe –

de l’ombre à la lumière

de la lumière à l’ombre

Gomei (XXè S.) :

Juillet – déjà

le vent d’automne

est dans la pluie

Seisi (1869-1937) :

le mendiant 

chasse le papillon

de devant lui

gelées ensemble

dans un rêve –

limaces de mer-

vent d’automne –

les poissons plantés

dans les profondeurs

même confinée

la mouche d’hiver

suit le soleil

Toyojo (1878-?) :

au bord de la falaise

il boit

de l’eau claire

Koyo (1867-1903) :

une chance qu’il soit dans Tchouang-tseu,

le nid flottant

de cet oiseau vert ?

averse soudaine

sur mon visage – neuf gallons

de désirs rincés

Fusei (1885-?) :

regardant en arrière –

fleurs de cerisiers du soir

plus loin, plus loin

à travers les pétales

sur la mare,

l’oeil de la grenouille

chat assoupi sur le poêle –

y a-t-il une seule chose

qu’il ne sache pas ?

Hekigodo (1873-1937) :

orage hivernal –

au mur de pierre

une dérive de canards

tout ce qu’offre Dieu –

ce sentier à travers

la lande desséchée

Suju (1893-?) :

une coccinelle décolle,

ses ailes

la scindent en deux

oiseaux aquatiques

occupés à tirer des traits

entre eux

même la nuit

les feuilles cascadent

au mur

Choha (XXè S.) :

dans la brume –

la cloche vespérale,

senteur de la haie

Kusatao (1901-?) :

ciel de ville –

une chose nouvelle

les hirondelles

soudain

se la rappelant,

ses pieds écrasèrent le gravier

soleil automnal-

la main d’un ami mort

chaude sur mon épaule

avec les feuilles du printemps,

les nouvelles dents

de mon enfant

brillant

sur les rails ferroviaires,

des socquettes blanches

cheval, à la charrette,

la lumière du soleil d’hiver

sur son dos

Hosaku (1906-1936) :

soleil de midi –

comme elle est seule

mon ombre

ou :

soleil de midi –

comme je suis seul,

mon ombre

Fukio (1903-1930) :

milieu de l’hiver – un corbeau

tombe

sur sa propre ombre

(à suivre : Takeo, p. 72.)

« Une lettre à Matsuo Bashô » par Vladimir Devidé

6 février 2016

Paru(e) dans « Round the Pond », éd. Muntenia (Roum.-, 1994, pp.159-162 :

°

Professeur aimé et despecté!

13 octobre 1981. Aujourd’hui, j’ai visité votre tombe dans le jardin du temple Gichûji. (…)

Sur les prémices autour du temple, c’était beau et luxuriant,  silencieux et doux, un magnifique jour d’automne avec un ciel clair, bleu profond, un petit nuage, un vent gentil. (…)

Comme elle est simple, votre tombe! Rectangulaire comme un tatami, un tapis de paille, d’environ deux mètres carrés, entourée de petits piliers en pierre. A l’intérieur il y a une pierre marqueuse – naturelle, non gravée – d’environ un mètre de haut. Sur elle est inscrit : « BA=SHÔ=Ô », « Le Vieux Maître Bashô ». (…)

Je me tins longtemps près de vous. Cela m’a pris longtemps avant d’être capable de venir vous voir.

D’abord, mes pensées me soulevèrent comme un fort courant. Soudain, je me souvins de beaucoup de vos haïkus et de vos paroles dans vos journaux de voyage, et de bien des aphorismesque vos disciples avaient transirts.

Soudain le silence. Tout s’arrêta. Le petit nuage blanc se changea en pierre, le cours d’eau près de votre tombe se figea, les feuilles cessèrent de trembler.

Votre pierre tombale avec son « BA=SHÔ=Ô » était la seule chose vivante au monde. La seule chose vivante dans le monde. (…)

Dans le petit musée du temple Gichûji je vis même quelques objets que vous aviez utilisés : votre canne, un court bâton noueux, votre couvre-chef noirci, quelques mots écrits de votre propre main…

Tout cela aussi, je le gardai dans mes pensées. De mon vieil ami Vana Jakic, qui travailla avec le Dalaï Lama sur une traduction d’anciens textes tibétains, j’appris que la langue tibétaine n’avait pas de mot pour signifier « posséder », mais à la place une expression qui signifie « avoir près de soi ». Bien sûr, c’est une illusion qu’on puisse posséder quoi que ce soit. Quiconque pense autrement est obsédé par l’idée de possession. Les choses ne peuvent être que près de nous, elles ne peuvent pas vraiment nous appartenir, être nos biens propres. Nous ne pouvons pas les emporter avec nous quand nous quittons ce seul monde qui est le nôtre.

La meilleure et plus profonde manière selon laquelle nous pouvons nous approcher est de l’avoir près de nous. Et alors, avec une grande intensité, j’ai senti que vous, votre canne, vos haïkus, toutes ces choses, étiez proches de moi aujourd’hui. Vous êtes resté près de moi quand je revins de Zeze et, jusqu’à ce que mon esprit s’assombrisse ou s’évanouisse, vous resterez près de moi pour toujours. (…)

Peut-être que cette partie de ma lettre vous semblera être une confession-haïku; peut-être, en un sens, est-ce vrai.

Je me souviens bien de la première fois où j’ai visité votre pays, il y a vingt ans. Parmi les nombreuses choses qui me surprirent, il y eut celle de trouver un haïku – le premier dont j’eus l’expérience – dans un journal de Tokyo. Chaque jour il publiait un haïku classique avec un commentaire. Le premier que je lus donc était de Sodô :

Rien à l’intérieur

chaumière au printemps –

Tout à l’intérieur!

Je ne me rappelle plus le court commentaire : de toutes façons, il était inutile. Ce haïku dit tout par lui-même, pas tant par le « tout » que par le « rien ». Une chaumière si vide au printemps peut exister partout où quelqu’un peut y entrer : au Japon, dans mon pays, dans d’autres pays que j’ai visités  et encore dans d’autres où je ne suis jamais allé. Il me semble cependant que dans cette première expérience de la forme du haïku, je compris tout ce qu’était le haïku. Dès le tout début j’étais étonné de constater combien de personnes en dehors du Japon n’ont pas une idée correcte de ce qu’est réellement le haïku.

Peut-être n’êtes vous pas conscient de cela, si vous n’avez pas suivi les choses étranges qui ont eu lieu. Le haïku est si simple, c’est une forme poétique si claire et si parfaite, et il est cependant si imparfaitement compris. Vous étiez fortuné que les gens acceptèrent vos haïkus, qu’ils épousèrent et auxquels ils adhérèrent si entièrement, de votre vivant. Vous n’avez probablement pas idée comme les explications de haïkus peuvent être parfois maladroites, et si exagérément simplifiées. La critique les anéantit presque : c’est triste et drôle à la fois.

Cependant, même si telle ou telle sage personne peut discuter ou philosopher sur le haïku, de plus en plus de gens lisent et écrivent à leur propos. Tous ces écrits ne sont pas d’une qualité splendide cependant, ils existent dans une mesure non négligeable. regardez, dites-moi, n’est-ce pas un verset merveilleux, celui écrit par un écolier dont je ne me souviens plus du nom? Il ou elle ne l’a pas signé, mais je pense que l’écriture en est féminine :

une route boueuse –

un garçon en pleurs

tire un wagon

Je suis certain que vous l’accepteriez comme élève. En même temps, cela montre combien de personnes trouvent le haïku difficile, seulement parce que la forme en est si simple, propre et vraie – parce qu’elle n’est pas ornementée. Il semble, je dirais, que dans notre époque-ci, distante de plus de trois cents ans de la vôtre, la plupart des haïkus sont devenus plutôt faux, désordonnés, , décorés, bref tout ce qui est antithétique de la poésie du haïku.

Aujourd’hui, même ceux qui ne méprisent pas la poésie du haïku ne comprennent pas exactement pourquoi tel poème est ou n’est pas réellement un haïku. C’est simplement parce que la forme en est aussi évidente et aussi simple. Ce sont les écrivains qui veulent faire une théorie compliquée du haïku, écrivant des phrases de longueur interminable, que même des ordinateurs ne pourraient pas les décoder. Je pourrais citer beaucoup de cas, mais je ne le ferai pas, parce qu’ils me rendent malade.

Un de mes bons amis est un poète de haïkus. Ou, je devrais dire, un poète de haïku est un de mes bons amis. Il sait ce qu’est le haïku, même s’il n’a jamais visité le Japon. Il a écrit beaucoup de tels versets, même s’il n’a jamais vu votre pays. Les versets sont si beaux et simples et propres qu’aucune explication n’est nécessaire. Il faut simplement les lire – quelle merveille ! – pour voir ce qu’il vit, entendre ce qu’il entendit, sentir ce qu’il ressentit quand il écrivit les poèmes. Nous ne savons pas pourquoi il en est ainsi, ni ne souhaitons le savoir. Ce n’est simplement pas intéressant, ça ne signifiera rien non plus si nous nous cassons la tête dessus, à nous demander comment nous pouvons vivre ce qu’il a vécu. C’est le mystère du haïku : qu’il puisse transmettre l’expérience que le poète ne décrit pas.

Ceux qui n’ont ni yeux ni oreilles, qu’ils ne voient ni n’entendent pas !

On ne devrait pas être en colère en chassant les marchands du temple. On devrait le faire dans l’esprit du Bouddha, sans colère, sans attachement.

Humblement, je vous loue,

Respectueusement vôtre,

Vladimir.

(Traduit par Ivana Spalatin, Ph. D., Université d’Etat de l’Est du Texas et Anne Shaver, Ph. D., Université Denison)

Ces fragments parurent en premier lieu dans STUDIA MYSTICA, Vol VII, n° 2, été 1984.

un bourdon noir / et un papillon bleu / sur le même trèfle

sur une tige d’herbe / tremble l’ombre / d’une autre tige

une petite flaque de sang – / tuée dans un raid aérien : une petite fille / et sa poupée géante

: Vladimir Devidé.

(trad fr. : d.p., fév. 2016)

« Haïkus japonais modernes » 4/

5 février 2016

extraits de A cage of Fireflies, de Lucien Stryk

(choix et tard. D. Py, fév. 2016)

HOSAI (1885-1926) :

jour après jour

la chair maigrit

les os grossissent

comme c’est reposant

après la crise de rage

d’écosser les pois !

ombres de papillons

tout le jour

pas un mot

minuit –

au loin

le claquement d’une porte coulissante

solitude –

mes ongles poussent,

poussent

SEIHO (1899 – ?)

Nirvana – ô combien précieux

à travers la pluie

de ce monde troublé

HAKUSEN (XXè siècle) :

Nuit – finie

enfants endormis,

bruit des vagues

MEISETSU (1847-1926) :

prêtre voyageant

disparaissant dans le brouillard,

suivi par sa cloche

équinoxe de printemps –

un mendiant, son fils

et son petit-fils

tout ce que je demande au monde,

une bouillotte –

j’ai froid !

traversant le pont

la lune claire

frappe comme un gong

ma voix

renvoyée de nouveau vers moi –

vent d’automne

soleil de printemps

des mouches vrombissent

autour de la pierre à encre

pleine lune –

hangar, étable dans l’ombre

près du prunier

labourant le champ

sous la fenêtre –

pierres, pierres, pierres.

rivière Tama

argente

la lande d’hiver

lumière du printemps

pailletant

le paon

SUIHA (1872-1946) :

vent d’automne

constant,

tapette à moustiques

Postier – à quelle hauteur

grimpera-t-il dans

les congères des montagnes ?

DAKOTSU (1885-1962) :

la mort enfin –

l’odeur des médicaments 

s’estompe

dans les narines

du cadavre,

le vent d’automne

montagne

ombrageant une montagne,

rosée sur une feuille de taro

(à suivre : Seisensui…)

Haïkus japonais modernes » 3/

5 février 2016

tirés de A Cage of Fireflies, de Lucien Stryk.

(choix + trad. – de l’anglais – de D.Py, février 2016.)

HOSHA (1885-1954) :

première chose qui frappa mon oreille :

la rivière

de mon village natal

KYOSHI (1874-1959) :

arbre de pasania * géant,

fendant

le ciel d’automne

bougeant, ondoyant

dans le grand ciel –

fleurs de magnolia

Insectes, lumières du village

se

désirant

négligé

par l’oeil du faucon –

homme dans le champ

becs de canards

laissant goutter

la boue du printemps

profondeur de l’hiver –

chaque sentier

deux fois plus long

sortant par la Grande Porte

du sévère temple zen

fleur de marante

les arbres d’hiver

s’appuient haut

sur les cieux

vieillissant –

encore plus de haïkus

encore plus de bouillon de navet 

YAWA (1885- ?)

visages rougis

des hommes de Kuze,

pêche de nuit à la torche

SOSEKI (1867-1916)

cigales tardives –

que de désir 

dans leur chant

libellule rouge

cherchant de la compagnie,

atterrit sur mon épaule

chant d’hiver

une hachette abattant des bambous

dans les montagnes

pleine lune d’automne –

moi aussi je vais bien,

comme vous voyez

rafale d’hiver

fait tomber le soleil

dans la mer

faisant écho

au cours d’eau automnal,

un pieu enfoncé

frappé à midi

le gong en bois en forme de poisson

crache des moustiques

quelles feuilles

partiront les premières ?

seul le vent le sait

°

(à suivre: Hôsai…)

« Haïkus japonais modernes » 2/ : Shiki.

5 février 2016

tirés de A Cage of fireflies, Modern Japanese Haiku, de Lucien Stryk :

Shiki :

pluie soudaine –

rangées de chevaux

remuant de la croupe

vieux rossignol –

comme il est doux

le chant du coucou

l’automne venu –

enveloppe de cigale

craquant

chaise en osier

dans l’ombre d’un pin,

abandonnée

cloche du soir :

des kakis criblent

le jardin du temple

pierre

sur la plaine d’été – 

siège du monde

herbes de bruyère –

des sandales

encore odorantes

rosée, s’accrochant

au champ de pommes de terre,

la Voie Lactée

ciel d’été

clair après la pluie –

fourmis en parade

Orage – des noix

courent le long

de la marquise en bambou

Imaginez –

le moine est parti

avant que la lune ne brille

chose oubliée depuis longtemps –

pot où une fleur éclot

ce jour de printemps

°

(à suivre, haïjins « modernes », du XXè siècle).

Haïkus japonais « modernes » 1/

5 février 2016

tirés de A Cage of Fireflies, Modern Japanese Haiku, de Lucien Stryk,

(choix et traductions de d.py, janv.-fév-2016)

°

Kasho :

dans la cage

des lucioles, presque toutes mortes,

j’envoie un souffle

°

Introduction :

Doho (citant Bashô) :

« Le Maître dit : « Apprenez d’un pin ce qu’est un pin et d’une tige de bambou ce qu’est une tige de bambou. » Ce qu’il voulait dire par là c’est que le poète devrait détacher son esprit du « soi »… et pénétrer dans l’objet, partageant ainsi sa vie et ses sentiments délicats. Après quoi un poème se fait de lui-même. La description de l’objet ne suffit pas : à moins que le poème ne contienne des sentiments qui émanent de l’objet, l’objet et l’égo du poète resteront des choses séparées. »

Sogi (1421-1502), Sokan (1458-1546), Moritake (1472-1549) ont été honorés par Bashô pour avoir créé le haïku. D’eux, il apprit les bases.

Kikaku (1661-1707) :

feuille

d’igname –

le monde d’une goutte d’eau

Issa :

nuage de moustiques –

ce serait vide

sans eux

Bonchô (? – 1714) :

rossignol –

mes sabots

collent à la boue

Shiki :

Vent d’automne :

dieux, Bouddha –

mensonges, mensonges, mensonges

(…)

Shiki à ses disciples : « Ne pensez pas – Sentez. Soyez naturels ». « Prenez vos idées non pas des haïkus « classiques » du passé, mais du monde de tous les jours ». « Eliminez tout mot qui n’est pas essentiel, jusqu’à la moelle. » « Ecrivez d’après vos sensations, et seulement pour vous-mêmes. Si vous ressentez fortement, ainsi fera votre lecteur. »

« shasei » = réalisme (copier le sujet), mais sélectivement, en mettant l’emphase sur les éléments les plus caractéristiques ».

« makoto » = shasei tourné vers la « réalité intérieure », avec la même concentration sur le rendement direct du sujet, mais le sujet étant le « soi » du poète, en tant qu’expérimenté aussi objectivement que quoi que ce soit dans la nature. Plus que tout, peut-être, « makoto » est le « sentiment sincère » et la « signification ».

Shiki lui-même écrivit beaucoup de poèmes de plus ou de moins de dix-sept syllabes.

Son propre groupe basait ses poèmes sur l’émotion, évitait la banalité, la platitude, méprisait la verbosité, utilisait toutes sortes de langages (de l’ancienne poésie de cour à l’argot moderne), et était indépendant de tous lignages, et de toutes écoles particulières.

Shiki : Sur 10 poèmes de Buson, 7 ou 8 étaient superbes, alors que seuls deux ou trois (sur 10) étaient bons chez Bashô.

Le haïku moderne idéal, selon Shiki, s’écrit sur environ 17 syllabes, avec, comme par le passé, un mot de saison.

La valeur d’un poème est son individualité et sa liberté par rapport aux stéréotypes. Le poème idéal est frais et non-inhibé.

Buson :

matin de rosée – 

ces casseroles 

sont belles

(…)

Un poème est un problème qui cherche une solution.

Chez Shiki un poème sur six a 18 syllabes, ou plus.

Uchijima (à propos de « Soun » rompant avec la tradition) dit : « la vieille école inhibait l’expression libre et « Soun » voulait redonner de la vigueur au haïku. « Nous avons besoin d’air frais ! »

(…)

En dépit de tout ce que vous craignez, de temps en temps l’art a besoin de ressusciter, d’un coup de pied aux fesses !

°°°

(à suivre : choix de haïkus – à partir de Shiki)

 

 

« Un chemin vers le haïku » de Ion Codrescu

4 février 2016

« Un chemin vers le haïku »

de Ion Codrescu

in Round the Pond, éd. Muntenia (Roum.), 1994, pp. 157-8.

°

Quelques personnes me demandent pourquoi j’écris des haïkus, et je me suis posé moi-même la question, il y a de nombreuses années, comme je voulais savoir si j’avais le droit de composer ce poème japonais. En tant qu’étudiant au Lycée Artistique de Constantza, ville roumaine de la côte de la Mer Noire, j’avais la possibilité de regarder des albums contenant des peintures japonaises. Dès le début je fus fasciné par l’originalité et les caractéristiques inhabituelles de la peinture japonaise; j’étais étonné de constater une autre relation entre l’homme et la nature, plutôt différente de celle rencontrée dans la peinture européenne. J’étais attiré par sa composition asymétrique, par une certaine corrélation entre plein et vide, caractères concret et suggestif, touches élaborées et spontanées. Au fil du temps mon intérêt pour la peinture à l’encre japonaise s’accrut. Quand je lus pour la première fois des haïkus et vis que les poèmes révélaient les mêmes simplicité, suggestivité et naturel que les peintures à l’encre, je fus conscient, à ce moment, qu’une nouvelle manière d’admirer et de comprendre la nature m’influencerait.

Je pratique la peinture à l’encre depuis environ vingt ans, alternant travail d’artiste et lectures de haïkus. Je fus tenté d’écrire des haïkus à cause des concepts spécifiques au genre : kigo, mono-no-aware, karumi, wabi, sabi, avaient commencé à m’être familiers. J’étais heureux comme un enfant qui découvre de nouvelles choses. Un jour, en pratiquant la peinture à l’encre et ses lignes essentielles, essayant de suggérer la forme plutôt que de donner les détails, j’eus soudain l’impression que l’atmosphère de ma peinture était semblable à celle d’un haïku lu quelques jours auparavant. Puis, j’essayai de remplacer les traits d’encre et les taches par des mots, afin de créer un nouveau haïku. Ce passage de la peinture au haïku fut spontané, comme mon expérience artistique m’aidait à comprendre le haïku beaucoup plus facilement et me permettait d’exprimer les éléments visuels avec plus d’exactitude. En même temps, l’univers de ma peinture s’enrichit de l’esthétique et de l’esprit du haïku. En conséquence, mes dessins devinrent plus spontanés, naturels et poétiques. Ces deux activités, pratiquées alternativement, représentent deux aspects de ma recherche artistique.

Il est possible que mon intérêt pour le haïku ait été favorisé par la culture roumaine qui a assimilé et synthétisé les influences étrangères, donnant une interprétation originale aux modèles occidentaux ou orientaux. Même le fort vent du nord s’affaiblit sur la terre de la côte de la Mer Noire.

Dans notre folklore, la nature est un endroit de communion spirituelle, où l’homme partage tristesses et joies avec la lune et le soleil, les arbres et les fleurs, les rivières et  les montagnes. La Doina était un des genres roumains qui cultivaient la relation entre homme et nature  en utilisant d’autres formes poétiques que le haïku. L’existence de ce dialogue traditionnel (homme-nature) dans notre poésie nous rendit réceptifs au haïku comme il présente un thème similaire.

Quelqu’un pourrait nous demander si les principes esthétiques européens de mimesis, poesis et catharsis ne contredisent pas les catégories esthétiques du haïku. Ma propre expérience artistique peut renforcer cette idée que les principes ne m’empêchent pas de comprendre le haïku, au contraire, ils élargissent mes horizons culturels.

La présence du haïku dans la création littéraire de beaucoup de poètes non-japonais du XXè siècle démontre qu’il n’est plus seulement un genre poétique japonais. Depuis qu’il a franchi les frontières de son pays natal, il a défié non seulement le temps mais aussi les limites des langues dans lesquelles il s’écrit aujourd’hui. Même si le roumain et le japonais sont des langues différentes, le roumain m’offre assez de possibilités stylistiques pour écrire du haïku et pour le faire connaître dans mon pays, parce que notre langue a de la musicalité et que les mots ont une grande variété de sens.

La tradition de ce poème nous dit que nous devons partager la joie d’écrire des haïkus avec d’autres. Suivant cette tradition, j’ai parlé  du haïku avec mes étudiants, et avec des adultes intéressés par la connaissance de ce genre. Me souvenant des oeuvres de Bashô qui dévoilent l’idée de ne pas être seul en voyage, j’ai créé la Société de Haïku de Constantza, en Roumanie. En 1992 j’ai aussi créé la revue Albatross (éditée en roumain et en anglais) et le Festival International de Haïku de Constantza.

°

(Cet article parut d’abord dans Haiku International n° 7, 1993, Japon.)

°

papier blanc – / une fourmi cherchant un / marque-page

un chrysanthème éclaire / le jardin assombri / à lui seul

la surprise de mère / dépoussiérant la vieille icône – / le son d’une cloche

: Ion Codrescu (traduit en anglais par Mihaela Codrescu.)

(tr. fr. dpy, janvier 2016)

°

« Un objet de silence » par Constantin Abaluta (Roumanie).

3 février 2016

« Un objet de silence », par Constantin Abaluta (Roumanie)

in Round the Pond », 1994, pp. 140-1

°

Quiétude, / admettrais-tu / le prochain mot ?

Parmi ces fleurs d’automne / il y en a une / inconnue de la lumière même

Ces fleurs me rappellent quelque chose de spécial – / l’exactitude de cette chose oubliée / persiste dans chaque pétale

 

J’ai toujours aimé , en accord avec ma propre poésie, définir le haïku comme un « objet de silence ». Les trois haïkus écrits précédemment sont parmi les premiers que j’ai écrits, il y a à peu près dix ans. Ils essaient de saisir, presque systématiquement, l’inexprimable de la vacuité, du silence et de la solitude.

A cet effet, j’ai adopté une attitude d’attente consciencieuse, de tranquillité perplexe et de réconciliation inconditionnelle avec tout ce qui m’entoure, dans la nature, et en moi-même. Paradoxalement, j’ai trouvé que je me trouvais exactement au centre d’événements, et sentis comme si je faisais vraiment partie d’eux. J’offrais donc ainsi de la cérébralité à la nature et une expression « faciale » à des objets et des événements.
Je présume que la transfiguration qu’achève un haïku est presque imperceptible, comme la discrétion est un attribut essentiel de l’être humain qui vit en accord avec les grands rythmes cosmiques. Disant « discrétion », je ne veux pas dire que j’exclus la solidarité, mais je n’apprécie vraiment pas toute tendance à un grégarisme nivelé. En fait, le haïku est l’expression la plus pure de la solitude. Une solitude intégrante, s’il en est, parce qu’elle ne casse ou ne sépare pas la réalité : elle donne seulement un exposé de la complexité des fluctuations de la réalité.

Le haïku fonctionne avec quelque chose de supérieur à la simple suggestion; il fonctionne directement avec l’oubli. Il construit son abri à partir de l’humilité de la mémoire, à partir du souvenir comme vide des sensations d’antan.

Un exemple tiré de Bashô est vraiment éloquent : « Dans le chant de la cigale / rien ne laisse supposer / qu’elle va bientôt mourir ». Avec délicatesse et ingénuité, le poète nous fait sentir immédiatement la présence de l’âme humaine en écoutant simplement, sans y penser, presque avec désinvolture le petit chant de la cigale et en en notant la perfection intemporelle. Cependant le sort de l’artiste est saisi également avec émotion (on pourrait même dire cyniquement). Je veux dire que son oeuvre, qui se nourrit indifféremment de l’être même de l’artiste, de ses moments de doute, de l’ordure du biologique. Cependant elle reste pure, limpide et olympienne, poursuivant sa route qui ne peut être stoppée.

Dans toutes les interprétations possibles, chacune avec ses propres nuances inexprimables, il y a quelque chose de permanent : le « tragique » (« tragism ») d’une existence où rien ne préfigure la fin prochaine. C’est pourquoi celle-ci apparaît comme abrupte et terrible. La prédestination et le destin envahissent chacun des sons courts et perçants qui remplissent les nuits d’été.
L’épée de Damoclès comme motif existentiel; la condition d’une stridulation intermittente, dans laquelle l’intervalle de silence peut être élargi de façon à ce qu’il puisse trouver sa dimension encore non révélée, c’est-à-dire l’éternité de la non-existence, la nudité non séparée de l’incréé.

Constantin Abaluta

(Trad. angl. : Radu Surdulescu.)

 

Ciel hésitant. Une feuille / touche le lac / et s’envole à nouveau

Le jour passe… / le sommet des arbres / frissonne un moment

Vois! un papillon blanc / sur la vitre de la fenêtre — / son ombre divise ma chambre

 

(Trad angl. : Gabriela Abàlutà et Radu Surdulescu.)

(tr.fr. dpy, janvier 2016)

 

 

 

 

« Rencontres » avec l’esprit du haïku de Bashô, par M. Buerschaper, M.A. (Allemagne)

3 février 2016

«  »Rencontres » avec l’esprit du haïku de Bashô »,

par Margaret Buerschaper, M.A. (Allemagne)

dans Round the Pond, pp. 149-51.

°

Il y a quinze ans, quand – presque par accident – je fus confrontée à mon premier haïku, je pensais qu’il était problématique de composer des poèmes de trois lignes sur la nature. D’avoir à me coltiner avec un certain nombre de syllabes était un challenge littéraire qui me stimula dans la direction d’un choix de mots mieux formulés et vers une expansion, un enrichissement et une réflexion à propos du vocabulaire allemand. C’est seulement quand je commençai à m’intéresser plus intensément au haïku et que le Professeur Carl Heinz Kurz m’introduisit à ses secrets, que j’eus de sérieuses réserves quant à ma légèreté du début et que je commençai à ressentir que plus était caché derrière la forme, l’image de nature et la saison.

Je cherchai en vain dans la littérature secondaire allemande des informations satisfaisantes et approfondies, et lus de R-H. Blyth : Haiku, vol. I, la culture orientale, et Une histoire du haïku, avec quelque difficulté, maisavec un intérêt grandissant. A travers Bashô, sa philosophie de la vie et ses haïkus, je crois que je me rapprochai de la signification de la poésie du haïku. Son exemple clarifie qu’écrire du haïku ne n »nécessite pas une vision ou une compréhension scientifiques, mais qu’il tient son origine dans une « attitude » formée par la personnalité entière et la nature du poète. A ces traits caractéristiques appartiennent l' »expérience » humaine, la diversité des forces intérieures, la bonté, combinées avec un sens de la beauté et du caractère unique et exceptionnel de chaque moment.

En me familiarisant avec le Oku no hosomichi (La sente étroite du bout du monde) je me rendis de plus en plus compte que les haïkus ne se développent pas à partir de l’obstination et du rassemblement de belles métaphores lyriques, mais qu’ils vous rencontrent « sur votre route », qu’ils se manifestent dans une vie toujours consciente de la nature et de tout ce qu’elle nous apporte journellement.

Je considérai donc comme un pas important de cesser de « vouloir écrire ». Je commençai à acquérir des attitudes d’attente, de perception avec un oeil ouvert et un coeur prêt, de pratiquer la patience et d’observer le monde environnant avec une compréhension plus profonde. Lisant des haïkus de Bashô, je me rendis de plus en plus compte que les contenus et la transparence du haïku dépendaient de la condensation sans lourdeur, d’un art de la langue sans artifices, de philosophie sans méditation et d’humour sans ridicule.

Deux haïkus de Bashô me touchent particulièrement, qui m’aidèrent à me souvenir, encore et encore, de ce qui est essentiel. Quand on me demanda, lors de la Discussion Internationale sur le Haïku à Matsuyama, en 1990, quel était mon haïku préféré, je citai le haïku de la cigale, de Bashô, qu’il écrivit lors de sa visite à Ryushkuji près de Yamagata :

 

silence…

la voix des cigales

pénètre le rocher

 

(cf Blyth : Haiku, vol III, p. 298.)

Ce haïku illustre ce que l’observateur et poète ressent à deux niveaux de conscience : le silence devient conscient par le chant fort et rauque des cigales, et qu’il est surpris dans la régularité du son constant, une déception paradoxale des sens qui montre que la conscience qui reste en repos rend le son « incapablement surpris d’être entendu par hasard ».

La tension de ce poème, causée par les pôles opposés du silence t du bruit devient pour le poète l’entité cosmique du moi et de la nature.

Je fis l' »expérience » du deuxième haïku à Gifu, inscrit sur une pierre à haïku sur la montagne en face du château :

Même quand je viens l’été

la plante-à-une-feuille

n’a qu’une feuille.

Ce qu’on peut voir sur cette montagne historique ! Lors de sa visite en ce lieu beaucoup de choses ont dû émouvoir Bashô. Tout pâlit, devient sans importance à la vue de cette merveille biologique de la plante-à-une-feuille. Ce poème exprime l’étonnement. Même en été cette plante ne produit qu’une feuille, bien que son espèce couvre de grandes étendues du sol de la forêt. La capacité à persévérer devant cette plante insignifiante est causée par les caractéristiques d’un haïjin mentionnées plus haut, qui lui permettent d’observer, de s’étonner, et de percevoir réflexivement. Dans un lieu historique, lié à la construction et au déclin, au passé et au futur, la plante-à-une-feuille reste un microcosme survivant aux générations et aux époques.

Je sais que j’ai encore un long chemin à faire pour devenir « maître » de haïku et que je réussis seulement rarement à réaliser dans le haïku la connaissance obtenue grâce à Bashô. Mais avec la patience et l’expérience de la perspicacité, je pourrai, en m’exerçant et en écrivant, attendre le moment qui me donnera un haïku dans lequel tout convergera : ce qui est perçu et ce qui est caché, ce qui est ressenti et ce qui est exprimé, l’infiniment petit et l’infiniment grand.

Côte dans le miroir. / A travers les branches de l’arbre / les poissons sautent.

Nuit silencieuse… / Seul quand tombe une feuille d’érable / le bruit de la tige.

Un jour gris et pluvieux! / Seul le vent remue aujourd’hui / la cloche de la maison

 

Margaret Buerschaper

(Traduction en anglais : Pr. Werner Manheim)

(tr. fr. dpy. janvier 2016).

 

Compte-rendu du kukaï de Paris 109

31 janvier 2016

En présence de 18 personnes, 39 haïkus furent échangés. 23 obtinrent une ou plusieurs voix.

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Avec huit (8) voix :

Livre de chevet

Toute la lumière du jour

pliée dedans

: Monique Leroux-Serres

°

Avec quatre (4) voix :

matin gris –

d’une humeur

de nuage

: Michel Duflo;

Mouchoir chiffonné

au fond de la poubelle

ses larmes d’hier.

: Patrick Fetu;

Passade –

Restent ses pas

sur la neige

: Isabelle Freihuber-Ypsilantis;

vent de velours

il entre par la fenêtre

le mimosa

: Patrick Fetu.

°

Avec trois (3) voix :

déménagement –

le miroir n’a rien retenu

de ce qu’il a vu

: Antoine Gossart;

Pelouse secrète

de nos tâtonnements –

l’herbe couchée

: Catherine Noguès;

tes yeux perdus dans

le ciel de Paris – poupée

de brocante

: Jacques Quach.

°

Avec deux (2) voix :

déjà le soir

encore un rayon

me dit mon ombre…

: Philippe Bréham;

Devant la Joconde

une belle fille se sourit

– selfie à deux

: Alice Schneider;

Ecole buissonnière

dans la rangée des fourmis

une à contresens

: Ben Coudert;

pèse-personne –

quel poids

pour la poussière ?

: Valérie Rivoallon;

Plein hiver –

Rentrant du cinéma

Le son aigu de mes hauts talons

: Hiro Hata.

°

Avec une (1) voix :

Blanche

comme un linceul

la piste noire

: Marie-Alice Maire;

crépuscule d’hiver –

dernière tournée de fiente

des mouettes

: Michel Duflo;

devant l’église –

c’est ça Sainte-Moustache ?

demande la petite fille

: Antoine Gossart;

la pluie d’hiver

affleure la vitre –

baiser de solitude

: Catherine Noguès;

la télé en panne

je regarde ma femme

qui pleure

: Ben Coudert;

quartier Pigalle –

en train de copuler

deux pigeons

: Minh Triêt Pham;

rencontres matrimoniales –

ma fille me présente

Freud (*)

: Valérie Rivoallon;

(* : un chat.)

Serin en cage

Comment comprendre la joie

d’un chant si libre

: Nicolas Lemarin;

son doudou

fripé

comme elle

: Eléonore Nickolay;

Tout est gelé

les canards font le tour de

l’étang – à pied

: Jacques Quach;

ville d’Orly

échappées d’un avion

les perruches prolifèrent

: Danièle Etienne-Georgelin.

°

Sans voix, mais commentés :

Des nuages sur les reins

Le ciel bleu sur la tête

Le premier ski

: Hiro Hata;

je reprends

de la cuisse

: jogging

: Daniel Py;

Le feu se meurt

laissant une ombre

la cendre

: Monique Leroux Serres.

°

Notre prochain kukaï aura lieu samedi 20 février, à 15 heures, au bistrot d’Eustache (- ou de « Moustache » ? / ou de « mousse-qui-tache » ? (pour continuer dans l’esprit de l’almanach Vermot !?…)

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