Maekawa Samio (1903-1990) par Makoto Ueda

6 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 145-156 (Extraits) :

Prix Shaku Chôkû en 1971. Académicien de l’Académie d’Art Japponais en 1989.

°°°

si je pouvais seulement

nettoyer à fond l’intérieur

de mon corps

et le remplir de ces

vertes feuilles de jonquilles!

parce que ma chambre

est remplie du parfum

des fleurs

mes pensées de mort sont devenues

un peu fleuries

monumental

idiot que je suis

j’ai envoyé un parapluie

à réparer

au magasin de bicyclettes

sur la plage de sable

un homme sans yeux ni nez

abandonné

depuis quand

personne ne peut le dire

le jour de ma naissance

tous les champs et les collines

étaient dans un brouillard épais

rendant impossible

la vue de ma mère

quand le jardinier

ouvre l’eau

des fontaines

le matin se transforme

en parc paisible

à chaque tremblement

elle pond un oeuf

la mite blanche

pourquoi est-ce venu à mon esprit

cette nuit de gel?

avec la plume bleue

de la queue d’un faisan

dépecé et mangé

à notre dîner d’hier

j’essuie le dessus de mon bureau

°°°

 

 

Saitô Fumi (1909-2002), par Makoto Ueda

6 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 157-167. (Extraits) :

Poète anti-shasei, elle travaille avec les abstractions de la nature et de la vie humaine.

Prix Shaku Chôkû pour Hitakurenai (Entièrement pourpre) en 1977; Prix de littérature Yomiuri en 1985 pour Watari ka yukama (Je traverserai); reçue à l’Académie d’Art Japonais en 1993.

°°°

COURANT TURBIDE :

vivant à une époque

où la violence peut sembler

si belle

je chante du matin jusqu’au soir

uniquement des berceuses

quand je pense

à ce que deviendra ce corps

après qu’il aura péri

un ruisseau commence à murmurer

quelque part loin dans le noir

de l’eau ruisselle

le long des fissures de mon crâne

du temps s’étant écoulé

depuis que je suis étendue à dormir

au fond d’un lac

cet énorme tas

pourrissant doucement

sur mon dos instable

sont-ce

les feuilles tombées du printemps?

un lièvre blanc

qui erre hors

des montagnes enneigées

parce qu’il fut tué

garde encore les yeux ouverts

pour prendre un bain

je vais dans l’eau noire

d’un lac

m’apercevant qu’à chaque fois

un noyé me suit

la paume d’une main

qui ne connaît pas la signification

de mourir

refroidit, durcit

et rétrécit un peu

Ne me ressemblez pas

s’il vous plaît ne me ressemblez pas – dis-je à la femme

que je peins

qui a le beau sourire

d’une adultère

suivant un moment

mon corps transparent

après la mort

un cordon de guenilles en loques

que furent autrefois mes tankas

quand on ne voit

ni homme ni cheval

passer sur un pont

alors seulement on commence à voir

ce qu’est un vrai pont

arêtes d’un poisson

léchées jusqu’à ce qu’elles n’aient plus

odeur de vie

reposent dans une paix blanche

au milieu d’un tas d’ordures

je possède

un livre d’images transpercé

d’une balle

je l’ouvre souvent

avant de m’endormir

°°°

(Tr. fr. d’après M.U. : D. Py).

 

 

 

 

Miya Shûji (1912-1986), par Makoto Ueda

6 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 169-180 :

Miya Shûji (Miya Hajime) (1912-1986).
Prix Yomiuri de littérature en 1961.
Prix Shaku Chôkû en 1975.

Prix de l’Académie de l’Art Japonais en 1976.
Elu à l’Académie d’Art Japonais en 1983.

°°°

hors de l’ombre

vers le soleil

une volée de poules

aux nombreuses pattes

marche

soudain

au milieu d’une bataille

momentanément calme

une poule glousse

cette terrible solitude *

* ce tanka fur écrit au front, pendant le service militaire du poète en Chine.

°

des coquelicots fleuris

apparaissent dans mon imagination

et la remplissent de rouge

toutes les choses passées

emplissent mon coeur de chagrin

comme s’il venait

regarder ma peine

un scarabée de couleur bronze

tout seul

au profond de la nuit

lentement en moi

une pensée s’est durcie

en croyance

la paix mondiale ne sera jamais

le cadeau de la nature

PENDANT LA SAISON DES PLUIES :

s’en vont flottant

pailles et ordures et tout

comme si

liés pour l’éternité

à la surface de l’eau

tiges grandissant

droites, vertes et acérées

une forêt de bambous

avec parfois quelque chose

qui me fait paniquer

comme la longue

flamme d’une bougie

oscillant

et flamboyant un moment

ma jeunesse venue et en allée

sur mon chemin de retour

du travail

je m’arrête pour regarder

des légumes chez un épicier

se faire vaporiser

dans un coin

de la tonnelle ventée

des panaches de glycine

se caressent

dans une obscurité violette

mon corps

dépérit dans un lit de malade

cette douleur

ressemble à une vieille feuille

tombant d’un néflier

°°°

(Tr. d’après Makoto Ueda : D. Py).

 

Ôkuma Nobuyuki (1893-1977) par Makoto Ueda

5 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 133-144 :

(Extraits)

°°°

Intéressé des ses débuts par le tanka prolétarien. Contributeur régulier de la revue de gauche « Seikatsu to geijutsu », fondée en 1913 par Zenmaro. Co-fonda une revue de poésie en 1927. Fut également membre fondateur de la Ligue des Poètes du Tanka Emergeant en 1928. Il se tourna plus vers l’innovation formelle du tanka, explorant les possibilités du tanka de style libre… S’arrêta d’écrire de la poésie au milieu des années 1930. Professeur d’économie dans plusieurs universités. Populaire avec ses étudiants, il se joignait à eux en discothèques, même après ses quatre-vingts ans. Ôkuma Nobuyuki kashû (Les tankas recueillis de Ôkuma Nobuyuki), publié en 1931, fut son seul recueil de poésie édité de son vivant.

°°°

FETE DU TRAVAIL * (4 poèmes) :

le cri de bataille

s’élève vers le ciel

les troupes de policiers

tout autour

se reposent sur l’herbe

calmement les citoyens

regardent les manifestations

de la Fête du Travail

plusieurs centaines d’entre eux

dans l’ombre verte

ses bras

fermement tenus

à droite et à gauche

par des mains de policiers

épée à la ceinture

camelot

poussant une voiture à bras

pauvre gars!

au milieu de cette immense

foule de la Fête du Travail

°

* Contrairement à la tradition et à l’usage par la plupart des autres poètes de waka et de tanka, les tanka de Nobuyuki ont des titres.

°

HUMAINS ACHETES ET VENDUS (2 poèmes) :

les années passant

leurs plaintes s’affaiblissent

de plus en plus

ceux qui vivent encore

après qu’on leur a rogné les ailes

peu importe ce que ce monde

pourra devenir,

qui fera amende honorable

pour ces larmes ruisselantes

°

DECLARATION ENFLAMMEE :

jusqu’ici

vous pouvez avancer

mais pas au-delà

voilà ce qu’ils disent

 

avancez au-delà!

°

ET PUIS :

j’ai toujours agi ainsi

j’agirai toujours ainsi

si je n’agissais pas ainsi

que pourrais-je faire d’autre?

°

VOYAGE EN TROISIEME CLASSE PAR TRAIN DE NUIT (3 poèmes) :

le train roule

la poitrine blanche ballotte

le bébé pleure

les yeux d’un jeune homme

en face

se ferment et s’ouvrent

immuable sur son siège

tête baissée

un fermier âgé dort

respirant

de sa poitrine massive

°°°

(Tr. fr. D. Py).

Kondô Yoshimi (1913-2006), par Makoto Ueda

5 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 181-192.

(Extraits)

°°°

Prix Shaku Chôkû en 1969.
Dans l’équipe éditoriale de la revue de tanka « Mirai » (« Futur ») depuis son commencement, en 1951.

A publié 16 recueils de tanka (jusqu’en 1996).

°°°

ayant écrasé

sur mon papier à dessin

un moucheron tombé

j’essuie la tache avec du pain

le lendemain matin 

parce que 

j’ai déchiré la photo

et l’y ai lancée

un poisson vient à la surface

des profondeurs bleues

une cuiller

près de mon oreiller

grouille de fourmis

je les tue toutes

au milieu de la nuit

ayant grandi

dans une culture dépourvue

de religion

inspiré par quelle foi

dois-je faire cette guerre ? *

* ce poème et le suivant furent écrits pendant le service militaire du poète en Chine.

des ciseaux

ont découpé mon uniforme militaire

taché de sang

d’un bruit

qui s’est répété quelques moments

le long d’une rue

sous le ciel encore brumeux

après une averse

quelqu’un portant sur son dos

un panneau de verre transparent

l’océan

luit comme du mercure 

au loin

tandis que je travaille à notre bureau

vêtu d’un imperméable

puisque je travaille avec ceux

qui ne parlent pas ma langue

ce sentiment de vide

je sors acheter une copie

du Manifeste Communiste *

* Sur ordre de sa compagnie, le poète travailla dans une base de l’Armée d’Occupation à Tokyo, en 1945.

au moment

où une autre fenêtre se brise

nous rions tous

retrouvant l’instant suivant

nos visages impassibles *

* Dans le Japon de l’après-guerre, les trains étaient si bondés qu’il n’était pas rare de voir une fenêtre cassée accidentellement.

soldats au sol

balayés par une fusillade venant du ciel

encore et encore

pendant la séquence entière

les spectateurs restent assis en silence *

* Ecrit en 1950, après le déclenchement de la guerre de Corée.

projetant leur ombre

sur le lit blanc de la rivière

de lourds bombardiers descendent

chacun d’entre eux comme s’il n’y avait

âme qui vive à bord

LE CIEL BLANC *

leur voix qui jurait

est maintenant devenue 

la voix des faibles

grâce à la magnanimité

apportée par le passage du temps

* La note de tête se réfère aux nuages de champignon blanc qui s’élevèrent dans le ciel au-dessus d’Hiroshima après l’attaque atomique de 1945. Ceux qui survécurent souffrirent de conséquences désastreuses pour le reste de leurs vies. Le poème fut écrit en 1957.

combien de personnes vinrent

aux funérailles de Pasternak

elle me le dit

mais ne répondit pas à ma question

une enseignante, une nuit *

* Ecrit pendant un voyage en Union Soviétique en 1961. Boris Pasternak décéda en 1960, deux ans après avoir été forcé de refuser le Prix Nobel.

la rue

qui renferme les richesses du monde

et ses ambitions

s’étire dans un silence étouffé

comme une allée dans le cimetière *

* Ecrit à Wall Street (N.Y.) pendant un voyage en 1962.

des nuages blancs d’avions

étirés au-dessus de la jungle

et puis le bombardement

pas de comptage des victimes

parce que ce sont des paysans *

* Ce poème, et les deux suivants, furent écrits en 1965, pendant la guerre du Vietnam.

un rêve

à propos du ciel noir de l’aube

où un dieu pleure

sur l’odeur putride

qui s’étend jusqu’à la fin de l’espace

pluie lugubre

qui trempe le pays

quelque chose qui incite

une race à faire cette guerre

presque sans un mot

°°°

(Tr. fr. D. Py).

 

Tsukamoto Kunio (1922-2005) par Makoto Ueda

5 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 193-204.

(Extraits).

°°°

Sa réputation en tant que poète de tanka grandit pour atteindre celle du romancier Mishima.
Son livre Mokichi shûka (Poèmes supérieurs de Saitô Mokichi) publié en trois volumes entre 1977 et 1981 est un des meilleurs livres de critique de tanka jamais écrits. Le nombre de livres qui portent son nom s’élève bien au-delà de cent, et il ne montre pas (en 1996) de signes de ralentissement.

°°°

dans un bosquet

de bouteilles de champagne

quelqu’un enseignant à une classe

le calcul de l’investissement 

différentiel et intégral

mains cueillant une rose

mains tenant un fusil de chasse

mains caressant un être aimé

mains * sur chaque pendule

pointant vers la 25ème heure

* = aiguilles

femme

comme un canon de fusil

je continue à la charger

d’explosif liquide

jusqu’à la fin de la nuit

jour d’été tardif

dans un pays au bord

de l’effondrement

 

un clou enterré dans l’asphalte

montre sa tête étincelante

même quand

on passe un film comique

elle est bien là

laissant s’échapper de froids rayons de lumière

la sortie de secours

d’un moulin à blé

à un hôpital de charité

puis à une boucherie

les lignes électriques s’étendent

jusqu’à la lande desséchée

seulement quand

le courant est coupé

commence à chanter

son chant sans voix

la guitare électrique

un cercueil exposé

aux pompes funèbres

froidement

repose en paix

qui fait exactement ma taille

comme tombe la nuit

sur ce jour du début d’été

le front brillant

un courtier en assurances

vient vendre une mort lointaine

sur la neige

après qu’un orage a passé

des milliers de fusils

cachés sous terre

visent le ciel

de vigoureux

jeunes gens paradent

vers la mort

dans les montagnes estivales

où des cordes pendent comme des intestins

après la mort

toujours un frais lendemain

 

de l’eau toute neuve

gargouillant dans une cuve

à l’aquarium

cette nuit de S.O.S.

sur le trottoir mouillé

un scarabée et moi

l’un prétendant être mort

l’autre le contraire

me tenant immobile

dans le crépuscule d’un froid

soir de printemps

je me demande si une âme ne

ressemble pas à une feuille d’or

j’ai balayé

toute la poussière de la littérature

et cependant

dans un coin de ma chambre

il y a encore un désert de Gobi

°°°

(Tr. fr. D. Py).

Sasaki Yukitsuna (1938 -) par Makoto Ueda

5 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 217-228.

(Extraits) :

°°°

Né dans une famille de poètes de tanka. Eut ses premiers poèmes publiés dans la vénérable revue « Kokoro no hana » (« Fleurs du coeur »), dont son père était l’éditeur, dès l’âge de 6 ou 7 ans.
Reprit « Kokoro no hana » en 1974.
Prix de l’Association des Poètes de Tanka Moderne en 1970.
Prix du Musée de la Poésie Japonaise en 1989.

Prix Shaku Chôkû en 1994.

°°°

AU ZOO :

une antilope

qui ne galope pas

et un homme qui ne chasse pas

se comprennent

et détournent les yeux

écrivant une série

de formules chimiques

avec en apothéose

une explosion imaginaire

c’est tout ce que j’ai fait cet après-midi

PRIERE DU BOULANGER :

gloire à ceux

qui mangent le pain

que j’ai cuit!

je ne vis pas

de pain seulement

le clair de lune

me fit agir si follement

elle m’a menti

mais je suis aussi un lâche

qui vis avec elle maintenant

avec une gueule de bois

j’enfonce mon corps profondément

dans la baignoire

mais comme de la graisse ou autre chose

ma honte refuse de se noyer

aimant toujours

la forme progressive des verbes

je vis près d’une rivière

admirant une fois par jour

son courant empestant

dépassé par le temps

qui ne s’arrête à rien

mon train

qui s’est arrêté une minute

émet un cri strident

un jeune garçon

montant à bord avec

une cigale en cage

devient le centre d’attention de notre

bus qui fonce sur la route de nuit

la floraison terminée

les arbres se tiennent au-dessus des pétales

tombés au sol

le tanka contemporain

part de cette vision

avec ceux qui

se sont rassemblés pour pleurer

la mort d’un ami

je regarde vers la corde

qui pend du ciel

changeant 

la lame de mon rasoir

je contemple

la peau d’une jeune femme

que je dois rencontrer cet après-midi

en voyage

je perdis mon appareil photo

après avoir pris

des clichés d’une belle

femme au printemps

chaque matin je me lève

avec le rêve de quelqu’un 

à mes trousses

je suis une rondelette

girafe entre deux âges

enfant dans mes bras

devant la cage d’un tigre

je me tiens

vêtu des vêtements de cuir

d’une vie paisible

°°°

(Tr. fr. : D. Py).

Nakajô Fumiko (1922-1954) par Makoto Ueda

5 mai 2016

in Modern Japanese Tanka, pp. 205-216 :

(Extraits) :

Elle devint célèbre en avril 1954 quand un ensemble de cinquante de ses poèmes gagna le premier prix d’un concours national de tanka sponsorisé par une revue importante. En juillet 1954 son premier recueil de tanka fut publié : Chibusa sôshitsu (Un sein perdu), expression en analogie avec Rakuen sôshitsu (Paradis perdu). Elle ne vit pas son deuxième recueil : Hana no genkei (Le Prototype des fleurs), publié en avril 1955.

°°°

boîtes de somnifères

empilées à côté de lui

jour après jour

mon mari dort dans une

impuissance inapprochablele

les yeux

d’un animal acculé

et les yeux de mon mari

dans ma mémoire

se confondent un moment

le bus jaune

à destination d’une banlieue

où vit mon mari

ce matin emporte

un cadeau de haine de ma part

mes bras

tenant un enfant

comme une moisson de douleur

ressentent un poids

trop lourd pour être mesuré

partageant la douceur

que deux êtres sans relation éprouvent

l’un pour l’autre

une vache broutant et moi

au soleil couchant

dans une posture

prête à bondir

la bête attend

je marche vers elle

prête à être tuée

avec un craquement de tonnerre

des fleurs de feu s’ouvrent

dans le ciel nocturne

ne laissant aucune part de moi

protégée du pillage

chaque année

meurt puis

fleurit de nouveau magnifiquement

ce prototype de fleur

vit dans mon corps

comme le bistouri

lentement fend

le passé

mes foetus apparaissent

se donnant des coups de pied dans le noir

en quête d’une rive

où je pourrais repérer mon sein

dérivant

avec des méduses blanches

je m’endormirai encore

un jour je vis

une corde pendant d’un arbre

noir, sans feuilles

pourtant mon corps pendu

n’était nulle part visible

est-ce qu’une femme

me ressemblant

a eu son sein coupé

pour avoir commis l’adultère

il y a des milliers d’années ?

cette colline

en forme du sein

que j’ai perdu

sera décorée de

fleurs mortes en hiver

frétillant

hors d’une part fragile

de moi-même

et nageant de ses longues nageoires

un poisson rouge

avec peine je me souviens

de jeunes feuilles sur un cerisier

tandis que je suis allongée sur le ventre

montrant mon dos qui n’a

encore à ce jour aucune cicatrice

depuis ce soir

où je sentis pour la première fois la puanteur

de mon corps mort

les yeux acérés d’un vautour

restent toujours dans mon esprit

à cette

insomniaque de femme

la nuit offre

un crapaud, un chien noir

un noyé et tutti quanti

quand les lumières s’éteignent

elle vient se faufiler

près de moi

je l’ai tellement apprivoisée

qu’elle semble un réconfort maintenant

°°°

(tr. fr. : D. Py)

Tawara Machi (1962 -), par Makoto Ueda

5 mai 2016

in : Modern Japanese Tanka, Columbia University Press, 1996, pp. 229-240.

(Extraits) :

Elle devint une porte-parole éloquente des « shinjinrui » ou « nouvelle espèce humaine », génération de Japonais qui ne montrent que peu d’intérêt pour les croyances traditionnelles, même envers l’institution traditionnelle du mariage.

Rejoignit la revue « Kokoro no hana »(« Fleurs du coeur ») en 1983. N’exerça son métier d’enseignante que pendant quatre ans, grâce au succès de son premier livre de tanka : Sarada kinenbi (L’Anniversaire de la salade) paru en 1987, qui devint immédiatement un best-seller, causant le « phénomène Tawara ». « Mon premier recueil de tanka fut pour moi, initialement, une averse venue du ciel, mais à un certain point, elle se changea en orage et faillit m’emporter », se rappela-t-elle. Son deuxième livre de tanka Kaze no tenohira (La Paume du vent) parut en 1991.

°°°

Extraits de L’Anniversaire de la salade :

regardant en l’air

vers la pluie qui tombe

soudain

j’ai envie d’être embrassée

dans cette position

la solitude

de la vie où un plus un

font toujours deux

me tombe dessus

ce jour de décembre

« jusqu’à l’âge de trente ans

je me baladerai »

tes mots

me font me demander quelle part

de ton paysage je forme

ce jour de mars

sans qu’une partie de mon coeur

n’attende le printemps

j’admire avec toi

un prunier à floraison tardive

la lettre

déborde d’amour

l’amour

qui est ce qu’il était

le jour du timbre

à partir du moment

où je finis d’écrire

et où je colle le timbre

le temps commence à couler

attendant une réponse

essayant de nettoyer

la poussière 

de ce qu’elles ont vu

je rince mes lentilles de contact

aussi minutieusement que possible

fleurs de cerisier

fleurs de cerisier fleurs de cerisier

commencent de fleurir

finissent de fleurir, et le parc

comme si rien ne s’était produit

le jour

où j’oublie d’écouter

les prévisions météo du matin

je ne suis pas contrariée

s’il pleut ou fait soleil

°°°

Autres extraits :

mon coeur

désirant blanchir

un certain temps

sort voir un lis songeur

et lui tient compagnie

comme s’il voulait desserrer

toutes les chaînes le liant

à la société

il retire sa veste de costume

sa cravate, son pantalon, sa chemise blanche

la femme

qui a mis au monde ton enfant

porte un sourire sur son visage

sur ses sourcils, ses lèvres, etcetera

une nuit de lune montante

bien que

pas assez épais pour mériter le nom

de haine

il y a un liquide opaque

qui s’accumule dans ma poitrine

figeant mon sourire

pendant une demi-seconde

je regarde

vers ton appareil photo

qui ne peut pas photographier mon coeur

arrivant

un petit peu plus tard que d’habitude

et me laissant

comme toujours déçue

le facteur

comme si

leurs oreilles étaient à l’unisson

du grondement de l’océan

les jonquilles sont en fleur

dans le village où je suis née

avec l’air serein

qu’on voit seulement après un accouchement

un pommier

ouvre grand ses mains

pour accueillir la saison de la neige

d’autant plus

qu’on ne peut pas le voir

je regarde éternellement

vers ce pays qu’on dit

se trouver de l’autre côté de l’océan

d’une manière ou d’une autre cette impulsion

de te questionner sur ton lieu de naissance

comme je marche avec toi

à travers un sombre passage

dans l’aquarium

°°°

(Choix et traduction : Daniel Py).

 

Le tanka japonais moderne 2/

15 avril 2016

par Makoto Ueda. Columbia University Press, 1996.

…/… Introduction :

Le tanka par des écrivains de fiction. (p. xxii) :

La réforme du tanka fut également aidée par quelques auteurs qui écrivaient de la poésie en 31 syllabes comme leur forme d’expression littéraire secondaire. Ils incluent deux écrivains de prose de fiction pré-éminents : Mori Ôgai (1862-1922) et Okamoto Kanoko (f.) 1889-1939)… qui, grâce à leurs séjours en Europe, apportèrent des éléments non-traditionnels à leurs waka. (Okamoto Kanoko célèbre avant tout la sexualité féminine, un peu à la manière de Yosano Akiko).

Le tanka par des poètes vers-libristes :

Kitahara Hakushû (1885-1942), comparant la poésie du tanka à une pierre précieuse, commenta : « Je voulais ajouter une touche nouvelle de symbolisme français à cette vieille gemme verte. »

Miyazawa Kenji (1896-1932). Bien qu’il ait commencé par écrire du tanka sous l’influence de Takuboku, il voulait y présenter une réalité poétique plus cosmique et visionnaire que son mentor. L’imagerie qui domine dans son tanka est plus semblable à celle qu’on voit dans la poésie moderniste de la maturité. Il était en avance sur son temps pour le tanka, aussi bien que pour le vers libre.
Le mouvement de l’aile gauche du tanka :

La Ligue des Ecrivains Prolétariens Japonais fur formée en 1925, pour devenir l’année suivante la Ligue des Artistes Prolétariens. En 1928 la Ligue des Poètes du Tanka Emergeant devint ensuite la Ligue des Poètes de Tanka Prolétariens. Leur but immédiat était de renoncer à la tradition existante du tanka, qui, à leurs yeux, encourageait la continuité de la bourgeoisie, et de la remplacer par un nouveau genre de tanka enraciné dans les vies des prolétaires. Le nouveau tanka, ressentaient-ils, devait présenter la situation critique des travailleurs et exprimer leur désir de changement social. Dans la forme, ils préféraient le tanka vernaculaire, de style libre, qu’ils considéraient comme plus proche de la langue des gens du commun.

ces poètes de waka d’avant la réforme, qui imitaient simplement les émotions conventionnelles contenues dans de célèbres poèmes des premières époques.

Les tanka des gauchistes avaient l’air différent des waka traditionnels puisqu’ils s’écrivaient sous une forme libérée des restrictions syllabiques.

… La popularité du tanka de style libre déclinna aussi rapidement (après 1932).

Okuma Nobuyuki (1893-1977) était plus humanitaire qu’idéologique. Il conserva la prédilection des gauchistes d’écrire des tanka sans restrictions syllabiques

Les modernistes : 

(à suivre… p. xxvii)

 


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