Archive for octobre 2015

De Bashô à Barthes – Lee Gurga – 75-76 – (5)

22 octobre 2015

Un regard vers l’avant :

Au début du XXIè siècle, on peut dire que le haïku a survécu à son enfance et est parvenu à son adolescence. Un certain nombre de principes-clés, quelques uns plutôt basiques, ne font pas encore l’unanimité. De nouveaux défis arrivent. Quelques uns ont même récusé la nécessité de la référence saisonnière. Observant que la plupart des gens, en Occident, vivent maintenant dans des villes et ont peu de contact avec la nature, certains ont décidé que le système du mot-de-saison était hors-sujet. Ces gens disent qu’un mot-clé « culturellement approprié » pourrait remplacer la référence saisonnière dans le haïku. Cela nous semble une tâche douteuse de réfuter la sensibilité-haïku de l’exploration de la relation humaine à la nature pour se concentrer sur des affaires purement humaines. Cela ne va pas dans le sens d’élargir les potentialités du haïku mais plutôt dans celui de les restreindre.

Un autre défi pour le haïku concerne le développement de la poésie fondée sur le langage, qui, pour certains, a remplacé la poésie fondée sur la perception. La perception est impliquée dans la poésie fondée sur le langage, mais elle est d’une variété intellectualisée, pas de celle basée sur l’expérience qu’encourage le haïku « saisonnier ». Dans une société qui a de plus en plus tendance à vivre dans sa tête, le haïku procure du soulagement. Les poètes de haïku devraient résister à la pression d’accepter la poésie fondée sur le langage présentée comme d’une esthétique équivalente .

(…)

Bashô dit : « Allez vers le pin, pour apprendre du pin. » Shiki trace les progrès du haïkiste depuis les croquis d’après nature au réalisme esthétique, et jusqu’à la vérité poétique. Barthes observe le haïku, voit le Zen de nouveau, et, au point où finit le langage, cherche à aller au-delà d’une simple expérience d’illumination :

(…)

Le haïku occidental évoluera-t-il d’une compréhension du haïku en tant qu’art zen jusqu’à un haïku postmoderne qui transcende le langage ? Quelque direction qu’il prenne, il serait bon que ceux qui essaient de faire du haïku dans leur propre langue retiennent que, comme l’érudit Kirby Record l’écrit :

« le sujet des conventions du haïku est important pour le mouvement du haïku anglais, s’il veut avoir une chance de survivre en tant que mode poétique viable et durable. Il est évident que le haïku anglais doit développer sa propre forme et son propre jeu de conventions, mais ce doivent

être des développements qui ont des principes, basés sur une compréhension du haïku classique, et qui se modèlent sur la fonction esthétique de l’oeuvre conventionnelle dans le prototype. » (Record 225).

Les pensées de Record font écho à Harold Henderson, le « parrain » du haïku américain :

« Quelle sorte de poèmes (les haïkus) deviendront éventuellement dépendra principalement des poètes qui les écriront. Il semble évident qu’ils ne peuvent pas être copie conforme des haïkus japonais – ne serait-ce que par les différences de langages. En même temps, ils ne peuvent pas en être trop différents, et encore être des haïkus. »

La tâche des poètes du XXIè siècle qui créeront les traditions du haïku occidental sera d’adapter l’esthétique du haïku japonais à nos cultures. J’espère que vous nous rejoindrez pour apporter une contribution originale à cette littérature exceptionnelle. Des lendemains excitants nous attendent. »

: Lee Gurga, in « Hermitage » 2004, pp. 65-77.

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De Bashô à Barthes – par Lee Gurga – p. 73-75 / 76 – (4)

22 octobre 2015

L’attrait universel du haïku :

La poésie de l’expérience directe et des images littérales a inspiré des siècles de poètes  et fait du haïku ce qu’il est aujourd’hui. Si les poètes contemporains doivent écrire du haïku, ils doivent avoir une certaine compréhension de comment l’application des principes esthétiques du haïku affectent le ton et le contenu d’un poème. Le haïku contemporain mondial ne devrait pas être une simple imitation d’un modèle japonais. La manière dont il diffère du modèle classique, cependant, doit se baser sur la compréhension plutôt que simplement sur son ignorance.

Il devrait apparaître maintenant que j’argumente en faveur d’une approche particulière de haïku – Alan Watts l’appelle « le poème sans mots ». Un haïku se compose de deux ingrédients : un événement ou une expérience et le coeur du poète exprimés par le langage. C’est cette combinaison qui fait du haïku lui-même un événement digne d’être partagé. Ecrire du haïku nécessite donc deux choses : la culture de nos pouvoirs d’attention et une préparation de « l’esprit-haïku » de façon à pouvoir transformer l’expérience en poèmes.

(…)

Les haïkus peuvent sembler naïfs dans leur simplicité, mais c’est une naïveté cultivée et une simplicité étudiée, pas juste une simplicité de l’esprit.

Les haïkus qui expriment une fusion de la réalité interne et externe sont ceux qui ont le plus à offrir au lecteur. Cependant, chaque poète doit décider de savoir si le haïku sera un poème par lequel il partage des compréhensions c’est-à-dire des « images reflétant des intuitions » ou si ce sera une forme par laquelle déployer son bel esprit. Il ne semble guère possible que ce soit les deux. La différence entre les images qui reflètent des intuitions et des images inventées pour leur effet doit être claire dans l’esprit du poète autant que dans celui du lecteur. Une autre manière de présenter cette difficulté serait celle-ci : Est-ce que la création du poème en tant qu’objet prend le pas sur l’authenticité de son contenu ? Est-ce une certaine combinaison des deux ? Telles sont les questions fondamentales qui doivent être prises en compte quand les poètes écrivent des haïkus. Comme les poètes apprennent l’art du haïku, il est important qu’ils ne soient pas séduits par un désir d’effets supérieur à un engagement envers l’authenticité envers l’existence.

Une autre perspective sépare le haïku de la plupart de la poésie contemporaine. Dans le haïku l’accent est mis sur ce que dit le poème plutôt que sur qui l’a écrit. Le haïku est ainsi un antidote naturel au « culte de la personnalité » qui envahit grandement la culture d’aujourd’hui. En gardant l’emphase sur le poème et le processus créatif de la lecture autant que de l’écriture, les magazines de haïku publient des poèmes plutôt que des poètes. C’est peut-être une autre raison de la popularité du haïku.

Il n’est pas difficile de conclure que certains buts d’écriture peuvent être plus élevés ou plus fructueux que d’autres. On a lié  traditionnellement l’art du haïku à l’esthétique zen, mais il n’y a pas nécessité à ce que cela reste ainsi. En Occident, on écrit des haïkus du point de vue de différentes traditions spirituelles et d’humanisme autant que du zen et d’autres formes de bouddhisme. L’idéal du haïku de l’immédiateté de l’expérience et de la franchise de l’expression représente un bénéfice potentiel  pour qui écrit du haïku.

Une personne qui fait de l’art explore nécessairement le potentiel de l’âme humaine. L’espèce d’art que l’on crée révèle l’espèce d’âme que l’on a. Comme l’écrivit feu Allan Bloom de l’Université de Chicago : « Actuellement, les étudiants ont des images fortes de ce qu’est un corps parfait, et le poursuivent incessamment. Mais privés de conseils littéraires, ils n’ont plus aucune image de l’âme parfaite, et par conséquent ne cherchent pas à en avoir une. Ils n’imaginent même pas qu’une telle chose puisse exister. » Le haïku peut nous aider à imaginer ceci, et peut-être nous aider à l’accomplir. Le haïku peut remplacer l‘ennui qui domine en grande part dans la culture occidentale  par une « naïveté cultivée » qui n’est pas aussi simple d’esprit que certains pourraient l’avoir supposé.

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(A suivre : Un regard vers l’avant : – pp.75-6)

De Bashô à Barthes – par Lee Gurga – 72-73 / 77 – (3)

22 octobre 2015

Barthes : Trouver les Plis dans la Soie de la Vie :

« Un haïku est un poème à prétention zéro. »

: Robert Spiess, « Speculations # 118 »

(Extraits :)

En 1970, le sémioticien et critique littéraire français publia L’Empire des signes. (…) Trois chapitres sont consacrés au haïku. Comme l’écrivit Edmund White pour la revue de livres du New York Times : « Si le Japon n’existait pas, Barthes aurait dû l’inventer. » De même, si Barthes n’avait pas existé, les poètes de haïkus auraient dû l’inventer.

(…)  Barthes prend l’idéal bouddhique du silence et le voit comme une fenêtre sur la sorte de perception du langage qui l’intéresse. Il trouve dans le haïku une sorte de moment particulier, dans lequel le langage cesse et où nous restons avec… quoi ? Ce qui reste après que les mots sont partis questionne autant Barthes que les Bouddhistes. Barthes veut un haïku qui n’a dans sa manche ni surprise ni profondeur.

Le haïku attire Barthes en partie à cause de son évitement des astuces littéraires. Sa critique de la métaphore et du syllogisme est brillante.

(…)

La signification dans le haïku « n’est qu’un flash, une balafre de lumière… c’est le flash d’une photographie qu’on prend très soigneusement… mais en ayant négligé de charger une pellicule dans l’appareil. » (83 Empire of Signs). Comme dans ce haïku qui tisse son et sens de telle manière que nous ne savons pas où finit l’un et où commence l’autre  :

crow

crow

or echo

: Don Eulert :

crooa

crooa

ou écho

Ou cette synchronicité dansante de saison, soleil et ombre :

summer sunset —

the baby finds its shadow

on the kitchen wall

crépuscule d’été —

le bébé trouve son ombre

sur le mur de la cuisine

Les spéculations fondées sur le haïku de Barthes à propos de la nature du langage ont plusieurs éléments en commun avec la critique bouddhique du langage telle que celle de Nâgârjuna dans le Mülamadhyamikakârikâ, au IIIè siècle de notre ère. Leurs spéculations reconnaissent que le langage peut être soit un outil d’esclavage ou de libération. (…)

Si Barthes snobe la culture contemporaine, la critique bouddhique procure un aperçu de comment une compréhension unique du langage (une de celle qu’on pourrait développer par l’écriture du haïku) facilite une approche du but ultime du Bouddhisme – une compréhension du monde tel qu’il est réellement – en employant le langage lui-même pour renverser la tyrannie des catégories linguistiques.

Du Croquis d’après nature au  Poème sans mots :

« Le conflit parfois apparent  entre l’innovation et la tradition dans le haïku est, de fait, salutaire : il peut être une tension créatrice, un système de contrôles et d’équilibres dans lequel la tradition empêche l’innovation de partir dans tous les sens à la fois, et l’innovation empêche que le haïku ne se pétrifie. »

Robert Spiess : « Spéculations du 10 septembre ».

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(A suivre : « L’attrait universel du haïku » p. 73)

Compte-rendu du K.P. 104 du sam. 17 oct. 15 – 2/2

21 octobre 2015

Ensuite, nous tînmes un kukaï « restreint », où chacun(e) proposa un seul haïku. En  voici les textes :

°

Avec huit (8) voix :

Cet autre chemin

entre les mûres et les ronces

– je l’ai déjà pris

: Françoise Lonquety.

°

Avec six (6) voix :

Des pensées blanches

déposées sur sa tombe

fleurissent en paix

: Catherine Noguès. (, une amie de Mo(nique).)

°

Avec cinq (5) voix :

j’ai pensé à toi

ce matin, un pétale

collé au carreau

: Gilles Petitdemange.

°

Avec trois (3) voix :

Au travers du voilage

l’oeil oblique du soleil

l’inévitable automne

: Roselyne Fritel (qui a souhaité le transformer en :
Soleil oblique
Au travers du voilage
L’inévitable automne
);

La luciole m’a appelée

Est-ce la métamorphose 

de toi ?

: Hiro Hata (qui nous a précisé qu’au Japon, les lucioles étaient le symbole des âmes…)

Pluie battante –

enjambant l’autoroute 

un arc-en-ciel.

: Marie-Alice Maire ;

Sur sa chemise

cette tache rouge

l’enfant soldat.

: Patrick Fetu ;

Tapis de feuilles mortes

L’éclat

De son écharpe rose

: Leila Jadid ;

Une petite plume

A l’automne de son envol

Cadeau de Mo

: Lise-Noëlle Lauras (, amie de Mo(nique)).

°

Avec deux (2) voix :

La tête dans le sable,

les yeux plongés dans l’océan

Vague de migrants

: Ben Coudert;

soir ensoleillé –

la boule d’un lampadaire

et d’un pissenlit

: Daniel Py

( Corrigé ultérieurement en : dans la lumière du soir / la boule d’un lampadaire / la boule d’un pissenlit )

°

Avec une (1) voix :

lueur de pleine lune –

les feuilles planent

silencieuses…

: Danièle Etienne-Georgelin.

°

Remarqué – et abondamment commenté :

Musiques et poèmes

Sensations délicieuses

Synthèse (har)Monique

: Thomas Coudert.
(Il a été proposé, pour ce dernier texte,  de simplifier pour la dernière ligne « (har)Monique » en « harmonique », qui aurait été probablement assez significatif…)

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N.B. :

La librairie-galerie Pippa organisera, le samedi 21 novembre prochain (2015), à partir de 15 heures (jusqu’à 19 h.) dans ses locaux (25 rue du Sommerard, 75005, M° Cluny-la Sorbonne) une lecture-audition du recueil de Laurent (Seegan) Mabesoone tout récemment paru : Haïkus satiriques de Kobayashi Issa. Ouvert à tou(te)s, évidemment !

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Compte-rendu du K.P. 104 du sam. 17 octobre 2015 – 1/2

21 octobre 2015

Nous étions treize « disciples » à table, au bistrot d’Eustache ce dernier samedi.

Des rires fusèrent, qui t’auraient fait plaisir, nous en sommes assez convaincus, à la lecture de tes textes, à l’évocation de ta vie, de tes traits d’esprit et de poésie, …, Monique.

Chacun put évoquer quelque souvenir ; Françoise Lonquety nous lut un message de Janick Belleau, et de sa rencontre avec Monique et Jacques, son mari. Ben et Thomas, leurs deux fils purent ajouter leurs voix à la nôtre, à la tienne. Marie-Alice Maire nous lut ce malicieux « haïku » de Michel Duflo : « Kukaï au paradis / elle apprend au bon dieu / les règles du haïku », que tu aurais sûrement bien apprécié !

Chacun put lire également quelque haïku de toi. De ceux-ci, j’aimerais encore citer les suivants :

  • De nos différents kukaïs (auxquels tu assistas dès l’année de nos débuts, 2007, jusqu’à ce dernier mois de juin 2015) :

un oeil à droite un oeil à gauche / le monde n’est pas pareil / pour la libellule

: KP 28 du 4/4/2009.

le frelon myope / sur la fleur en plastique / au cimetière

: K.P. 40 du 10/4/10.

L’écureuil écolo / a ramassé les kleenex / derrière l’hôpital

: K.P. 42 du 12/6/10.

Conversations / croisées dans le métro / Vivement La Muette

: K.P. 55 du 25/6/11.

la petite fille / ne sourit pas à ses grimaces / tristesse du clown

: KP 82 du 12/10/13.

Ombres d’hirondelles / sur le mur blanc du matin / Nos sourires croisés

: KP 86 du 8/2/14.

Yeux noirs olive / le corbeau guette les miettes / de ma pizza

: KP 95 du 15/11/14.

Huiles essentielles / d’estragon dans le cou / – Tu sens la salade

: KP 98 du 7/2/15.

L’orage s’éloigne / la tête sur mon ventre / il se rendort

: KP 101 du 30/5/15.

  • Du « recueil » intitulé « A mon père » :

La Loire grise traînasse / Je me dépêche d’arriver / Dernier rendez-vous

Cuvette d’émail / rouillée dans le jardin vide / herbe du chemin

Sur le pot de chrysanthèmes / un superbe papillon / d’anniversaire

  • Et enfin, du magnifique haïbun « Le voyage au Japon », datant de novembre 2008 :

On ne voit pas bien / le clown blanc sur les cailloux blancs / du jardin Zen

, où Ben et Thomas ont cru déceler que Monique aurait pu se définir comme ce clown blanc !

Si les fleurs volaient / autour des papillons / ça changerait quoi ?

Ô Bouddha de cinq cents tonnes / serait-ce trop te demander / de me rendre plus léger ?

Dans la maison carrée / où caser mon âme ronde / comme la lune ?

Disparaître ? / Laissez-moi être / un petit érable blanc

Venir de si loin / pour se perdre à jamais / dans la beauté

et, le dernier haïku de ce recueil :

Revenue du bout du monde / celle qui marchait sur la tête / c’était moi

: Mo(nique) Coudert.

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(à suivre : la deuxième partie : le « kukaï » proprement dit.)

« De Bashô à Barthes » par Lee Gurga – in « Hermitage », 2004 – p. 68-71 / 76

17 octobre 2015

« Blyth identifie treize caractéristiques de l’état d’esprit nécessaire pour créer et apprécier la sorte de haïku zen qu’écrivit Bashô. Ces treize caractéristiques sont l’altruisme, la solitude, l’acceptation reconnaissante, la non-verbosité, la non-inellectualité, la contradiction, l’humour, la liberté, la non-moralité, la simplicité, la matérialité, l’amour et le courage. Il est bon de les prendre en compte pour notre propre santé et pour la santé de notre haïku.

Les poètes et érudits japonais sont souvent surpris de l’identification proche du haïku au zen, aux Amériques. Par exemple, Shirane a écrit pour dissiper cette notion, offrant à la place une interprétation du haïku classique fondée sur la culture. Quelques poètes de langue anglaise objectent aussi à l’association continue du haïku avec le zen. Beaucoup croient qu’il n’y a aucune relation : le zen est le zen et le haïku est le haïku. Il est vrai qu’au Japon et de plus en plus souvent en occident, on approche le haïku comme d’une forme de littérature plutôt que du chemin de libération spirituelle que Blyth favorisait. C’est cependant en cultivant des états d’esprit spirituellement exaltés que le haïku nous offre quelque chose qui n’est disponible nulle part ailleurs dans notre culture. L’idéal esthétique du haïku n’est pas seulement associé au zen; certains de ses aspects peuvent se retrouver dans presque toutes les traditions spirituelles. Le haïku offre à l’humanité quelque alternative à l’anthropocentrisme postmoderne, à la culture narcissique de notre temps. Les mots du critique James Johnson Sweeney valent d’être répétés ici : « La seule contribution artistique authentique de n’importe quelle époque est une contribution qui apporte ce dont cette époque manque. » Le haïku peut apporter cela.

Shiki : Trois étapes dans le développement du poète de haïku :

« Le haïku éclaire les phénomènes de l’intérieur et transfigure leur « actualité » en valeur. »

Robert Spiess, Spéculation n° 281.

Il y a plus d’un siècle, Shiki recommandait que l’approche du novice soit différente de celle du poète mature. Selon l’érudit Makoto Ueda (Modern Japanese PoetsStandford, 1983), Shiki suggère trois étapes dans le développement du poète de haïku que nous ferions bien de garder à l’esprit durant nos propres aventures haikuesques. Ces trois étapes peuvent se nommer : « croquis d’après nature », « réalisme sélectif » et « authenticité ».

1) Le croquis d’après nature :

En tant que poésie de perception, le haïku demande à ce que les gens apprennent à orienter leur attention vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur. Dans le shasei (« croquer d’après la vie ») le poète apprend simplement à enregistrer ce qu’il ou elle voit, entend, sent, goûte et touche. Le but est de développer des capacités de perception, de comprendre comment empêcher les pensées et les sentiments d’interférer, et de développer l’art de traduire la perception en langage. Voici un bon haïku « croquis-d’après-nature » par Charles Dickson :

torrent de montagne

le lustre bleu des ailes d’une libellule

posée sur une pierre

Il y a à peine plus ici que la beauté pure des deux images – le torrent et le lustre des ailes – et la comparaison de leurs caractéristiques visuelles. Ce premier pas, shasei, demande d’écarter l’emphase et la recherche de l’effet afin de développer ses propres pouvoirs de perception et d’expression. Pendant ce stage d’apprentissage, tout haïku écrit ne sera pas un joyau, mais les expériences peuvent être appréciées pour ce qu’elles ont à nous offrir plutôt que pour ce qu’on voudrait en retirer. Comme dans le zen, à moins que l’effort conscient ne puisse se changer en ouverture et acceptation, la possibilité d’écrire des haïkus de qualité restera hors de portée.

2) Le réalisme sélectif :

Le poète qui a développé une maturité suffisante de perception peut commencer à comprendre l’essence d’une expérience, sa « talité ». Shiki suggère que quand les poètes ont atteint la profondeur de cette compréhension, ils peuvent passer à la deuxième étape, à laquelle Ueda se réfère sous le nom de « réalisme sélectif ». Le poète essaie alors de sélectionner les éléments essentiels de chaque expérience. A un certain degré, la scène commence à parler au poète et lui procure une aide vers ce qui est significatif, de façon à ce que le poète puisse percevoir, sélectionner et exprimer la nature réelle des choses. Avec assez d’expérience, le poète peut accomplir la percée qui lui permet de sélectionner à partir de, ou de réarranger des scènes concrètes afin de créer un « enregistrement » qui à la fois reflète  la vérité (dans un sens ontologique) , et est un poème (une forme d’art en mots). Voici un haïku qui applique avec force le principe du réalisme sélectif :

jetant des pierres

dans l’océan –

ciel vide d’hiver 

: Stanford M. Forrester

3) L’authenticité :

Shiki suggère ensuite qu’il y a une étape au-delà du réalisme sélectif. Cela s’atteint quand un poète est capable d’utiliser les images du monde extérieur pour exprimer sa propre réalité intérieure. Shiki appelle cela makoto (« authenticité »). Le maître de haïku Yatsuka Ishihara fait référence à cette réalité intérieure comme au « paysage du coeur« . L’extérieur et l’intérieur sont joints dans une expression « sans couture » de la réalité. Le poète de haïku du début du XXè siècle, Arô Usuda, explique le makoto comme étant « la vérité que nous créons en vivant avec énergie, en recherchant quelque chose. » Il signifie peut-être quelque chose de semblable à ceci :

soir d’été

la lumière qui toucha la lune

me touchant

: Michael Ketchek

Les propres poèmes makoto de Shiki furent écrits dans les dernières années de sa vie, quand il livrait une bataille perdue contre une tuberculose cérébro-spinale. Ses poèmes de mort sont peut-être seulement un vrai reflet de makoto, suggérant qu’on a peut-être besoin de la mise au point implacable que produit l’expérience de faire face à la mort pour l’accomplir.

Il y a de la sagesse aussi bien qu’une mise en garde dans tout ceci. Les auditeurs perspicaces auront compris que nous avons fait le tour d’un cercle : nous avons d’abord banni le subjectif, l’intellectuel et l’égoïsme de notre haïku, et maintenant nous invoquons l’autorité de Shiki pour  avancer des descriptions de nos paysages intérieurs en employant des images du monde physique. Voici le conseil de sagesse de Shiki : seul le poète qui a maîtrisé l’art (shasei) et sondé l’essence de telles expériences peut franchir l’étape de l' »authenticité ». La purification précède l’illumination.

Les poèmes qui expriment l’authenticité de cette manière se meuvent souvent au-delà de la simple présentation d’objets perçus en perceptions à propos de la perception même, comme John Stevenson le fait dans ce haïku :

gorge profonde…

un peu du silence

est moi

D’aucuns pourraient penser qu’à sa plus grande profondeur, le haïku présente la vérité à propos de la talité zen des choses. Cette talité est-elle ontologique, c’est-à-dire, se relie-t-elle vraiment à la nature de la réalité ? Serait-ce vrai, comme le suggèrent certains courants du bouddhisme, qu’il n’y a pas de vérité ontologique, que toute vérité se colore des limites de notre connaissance ? Si c’est bien le cas, des haïkus tels que ceux-ci, nous dirons, sur le chemin du haïku, quelque chose à propos de ces limites, comme le fait le haïku suivant, d’une fausse simplicité :

pluie

puis soleil

la même pièce

: John Martone

D’autres fois, les haïkus makoto sont faussement simples et arborent l’odeur piquante du zen :

les déjections des oies

giclées sur l’herbe du printemps

— pleines d’herbe du printemps

D. Claire Callagher

Une unité essentielle se fait jour entre l’herbe du printemps et les déjections des oies. Faire cette seule observation nous mène à penser à la fausseté de l’arbitraire de nos catégories linguistiques. »

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(A suivre p. 72 : « Barthes : Trouver les Plis dans la Soie de la Vie« )

Le haïbun : quelles directions ? – par Manuela Miga

16 octobre 2015

Le haïbun, quelles directions ?

par Manuela Miga.

In « Albatross » 2000-2001, pp. 85-7.

« Dès la deuxième Anthologie européenne de littérature japonaise signée par Michel Revon en 1910, on traite du haïbun – surprise ! – dans le chapitre dédié à la poésie légère, le haïkaï, que l’on considérait comme la plus haute réalisation du système poétique national et aussi de la concision. Comme on connaît, en général, le haïbun comme étant de la prose de style haïku, nous pouvions assumer que Revon se trompait, mais non : des sommités tels que Haruo Shirane et Hiroaki Sato le définissent comme de la prose poétique, Donald Keen et Makoto Ueda parlent de la structure et de l’enchaînement dans le haïbun de Bashô en tant que semblables à ceux du renga. Bashô mentionne le terme de « haibun » pour la première fois en 1690 pour définir une nouvelle catégorie littéraire sous la forme du journal traditionnel japonais, qui emprunterait cependant des modèles de la prose poétique chinoise. Comme les deux autres genres apparentés dérivant du haïkaï : le haïku et le haikai no renga, le haïbun se caractérise par un style laconique, elliptique, détaché (pas d’implication personnelle), allusif, qui repose sur la suggestion. Dans son ouvrage Matsuo Bashô, Makoto Ueda parle d’une omission fréquente de mots, utilisés dans la syntaxe conventionnelle, d’une utilisation volontaire de formes verbales et de particules ambigües afin d’engendrer chez le lecteur un sentiment d’inachèvement.. Les mots précisant des concepts, les abstractions et les généralités sont évités afin de favoriser le règne des images concrètes – particulièrement visuelles. Le haïbun s’écrit sur le mode de la confession. Il contient principalement des descriptions de « sites poétiques », d’événements mythiques, et d’allusions mythiques, historiques et littéraires, quelques portraits de personnes, des haïkus et (cités, commentés) des tanka. Jugeant que le rustique et même le vulgaire sont valables du point de vue poétique, Bashô construit le haïbun dans un langage commun, en opposition au « wabun » – la prose élégante écrite en japonais classique. L’humour – caractéristique du haïkaï – joue un rôle important. Une certaine nuance de style elliptique peut être le signe d’un sens raffiné de la décence. On ne peut pas traduire en mots la beauté suprême, son expression la plus élevée se trouve dans la sérénité de l’esprit. Le haïku le plus célèbre à propos du Mont Fuji est celui dans lequel la montagne ne peut être vue parce qu’elle est recouverte de brouillard. Les haïbuns sans haïku ne sont pas rares chez Bashô. Mais si le haïku est toujours un style littéraire cultivé dans son pays natal aussi bien qu’à l’étranger, on peut placer le haïbun aux antipodes. Adoptant le haïku de façon résolue et en faisant une matière scolaire, collégiale et universitaire, les Américains, à la fin des années 1950 s’essayèrent aussi au haïbun formel. Grâce au fait que dans les dernières décennies, des revues spécialisées dans le haïku ont publié plus souvent des haïbuns, Jim Kacian et Bruce Ross ont publié en 1999 le premier volume de l’anthologie américaine de haïbun : Up against the window. Le livre contient également une anthologie de haïgas. Cet ouvrage fait un rapide compte rendu du genre, illustré par des textes de styles différents, commençant par des textes anciens pour finir par de plus récents. Les plus condensés (les contemporains, évidemment) comptent moins de cent mots et placent un seul haïku à la fin; le plus long est un texte de plus de trois mille mots qui comprend quatorze haïkus et un tanka. On pourrait les classifier comme de la prose courte avec une tendance autobiographique, dans un style souvent descriptif, les buts principaux étant la nature et l’introspection. On y emploie des dialogues ; l’un d’entre eux fait le portrait d’une tierce personne à travers son monologue ; un haïbun est écrit comme – il s’intitule même – une pièce en un acte. Beaucoup ont comme prétexte un voyage au Japon ou quelque part ailleurs, ou un voyage dans le passé. Les auteurs semblent être intéressés par l’exploration d’un nouveau genre littéraire, généreusement délimité ; à la grande joie de l’écrivain, tous les « outils » sont permis. Il est reconnu que des tentatives similaires ont été également faites dans la vieille Europe, le haïbun étant perçu comme un genre viable. A l’avenir, peut-être, migreront de nouvelles racines – tel un pont suspendu – vers leur source. Par le moyen de ses liens. »

Manuela Miga
(traduite en anglais par Denise Rotaru, et, de cette version, en français par Daniel Py, le 16 octobre 2015, à Orly.)

Senryû : Les femmes. – 55/61.

16 octobre 2015

Chapitre XV : Les femmes.

« Ne dites à personne
que je suis tombée !… »
et la veuve tomba

: Ce senryû est la parodie d’un waka de Yoshimine Munesada (816-890), dont le nom de moine est l’évêque Henjô. C’est l’un des Six Grands Poètes (« Rokkasen »). Il tomba de cheval sur la lande de Saga, près d’un bouquet de valérianes, et composa ceci :
« Je te cueille,
valériane
par amour de ton nom seul,
alors ne dis à personne
que je suis tombé » *

Jean Cholley, in Un haïku satirique , le senryû, éd. POF, 1981, p.91, traduit même ce dernier vers ainsi : « que je suis un moine dépravé », ajoutant un peu plus loin que Henjô « avait violé ses voeux monastiques pour une femme (le Gosen Wakashû – Gosenshû – de 951 contient des échanges de poèmes d’amour entre lui et Ono no Komachi). »

Autres senryûs à propos de ce même incident :
Comme bellement
il fut défendu à la valériane
de raconter !

« Ta blessure,
comment va-t-elle ?
et quel poème splendide ! »

Un senryû très semblable :

regardant tout autour
quand on lui fait l’amour
montre qu’elle consent

Il fait si chaud !
mais la mariée n’évente
que son menton

Même quand elle rit
la femme n’oublie jamais
son apparence
(: Yôkichi)

Appelée « Madame »,
elle acheta quelque chose
quatre ou cinq sen plus cher

: « Okusama », c’est-à-dire « Madame » ou « Mademoiselle » est un grand titre de respect.

Premier rendez-vous –
toutes deux
mentent
(: Santarô)

Tout en pleurant,
elle garde un oeil alerte
sur le partage des souvenirs

Le cuisinier
jette tant de nourriture
que la maîtresse de maison en est malade

Répudiée
elle range
tout, d’abord.

Dernièrement elle se maquille,
mais son mari
ne s’en aperçoit guère

Rencontrer sa femme
dans la rue
n’est pas chose stimulante

Si c’est des fleurs de cerisiers,
c’est des fleurs de cerisiers ; si l’on joue,
alors jouons !

: Une chose à la fois !

Une colline en fleurs :
la servante sort
parée d’atours d’emprunt

Peu de perspectives de mariage –
elle est fatiguée
de se maquiller

Maintenant elle a un ventre
qui lui fait renoncer
au titre de veuve

cessant de pleurer
elle prend le peigne
de son giron
(: Isôrô)

Elle se bâtit une maison
avec ces seuls « You », « Me »
et « OK ! »
(: Tôichiro)

: une fille des rues japonaise, à un G.I. américain.

Elle devint une épouse
qui ne dit plus que :
« Ah, tu es là ! »
(: Santarô)

Ornement féminin :
chaque pouce du corps
qui peut être paré
(: Tairyûbô)

un magazine féminin :
quoi mettre, quoi manger,
comment ne pas tomber enceinte
(: Hifumi)

: les Japonaises de 1956.

Ma femme
ne dit rien de mon salaire
elle avale seulement sa soupe miso
(: Kasui)

: La soupe miso : la nourriture la meilleur marché.

Quand on la bat,
c’est sa vraie voix !
(: Sampachiro)

Soudain
en colère
d’être une femme !
(: Noromi)

L’épouse ne dormira pas
tant qu’elle n’aura pas attrapé le pou
qui a mordu son enfant
(: Hôrô)

Aimé
par sa maîtresse –
aux mains abîmées
(: Tokuko)

La tête de son mari
cherchant du travail,
elle en est fatiguée
(Shigekiyo)

L’instinct de propriété :
belle-mère et bru
le possèdent
(: Yumeichi)

La dot :
la belle-mère
commence à l’oublier
(: Meichôshi)

Une histoire pour les filles :
elles veulent celle
qui les fait pleurer
(: Suifu)

Dans le sillage
de l’épouse légitime,
la concubine travaille vivement
(: Makkuro)

Mère passa
toute sa vie avec
ce miroir
(: Kimiko)

Même le jour de son divorce
elle prête son doux giron
au chat
(: Keima)

Du nom de femme légitime
la femme légitime
s’accomode
(: Jakurô)

Des femmes se retournent
sur la femme
enceinte
(: Musashibô)

La servante l’écouta
si bien que maintenant
elle ne l’écoute plus

: le maître de maison.

La jeune épouse
goûte le frais
seulement après avoir accroché la moustiquaire

Attrapant le voleur
sa mère
baisse la voix

« A Yoshiwara ! – où ailleurs ? »
dit-il crânement
à sa mère

« Que feras-tu de moi
quand je serai ivre ? »
dit la veuve, buvant

« Toutes les femmes… », commence-t-il à dire,
regarde alentour,
puis continue

Le frère du Bouddha *
est plutôt un ennui
pour la jeune veuve

* : le frère aîné de son décédé mari déploré.

Comme elle est bonne
à prétendre être amoureuse,
elle est populaire

« Comment faut-il être belle
pour être appelée beauté ? »,
demande la servante, plutôt sérieusement

Elle s’appuie contre la fenêtre
bien que cela ne le fasse pas
revenir plus tôt
(: Ukon)

C’est le rôle d’une épouse
de ne pas grommeler
quand il gagne au jeu

C’est plus fort qu’elle –
cependant, et malgré tout,
le culte de la beauté !
(: Ikkenya)

en costume de bain
la geisha apparaît
dégingandée, faible et chancelante
(: Kôjurô)

La belle-mère de bonne constitution,
dormant comme un charme,
ronflant fort

Ce que c’est
je ne sais pas,
mais la belle-mère pleure

: Ceci est une parodie du waka de Saigyô au sanctuaire d’Ise :
« Ce que c’est
qui m’émeut,
je ne sais pas,
mais, de gratitude,
les larmes coulent »

La jeune mariée est si tendre
que la belle-mère ne peut
y planter les dents

Résignée à son sort,
si vite et si facilement,
qu’on n’aime pas la veuve

La jeune mariée mange son riz
comme si elle en comptait
chaque grain

: Timidité et bonnes manières : plus petite est la bouchée et meilleures sont les manières de table.

La belle-mère
lui offre la coupe amère –
à boire tant que la vie dure

: Pendant la cérémonie du mariage, la belle-mère tend à la jeune mariée une petite coupe de vin. C’est en effet une coupe amère, bue jusqu’à la lie, et la bru doit souvent dire : « Si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! »

S’il est aimé,
elle n’aime pas
qu’il aime

: Si la bru est aimée de son fils, la belle-mère n’aime pas qu’il en soit ainsi !
– Jean Cholley, in Un haiku satirique, op. cit. p.110, offre cette traduction :
« Si elle lui plaît, il ne lui plaît pas qu’elle lui plaise »

N’ayant pas réussi
à devenir sa femme,
elle devient diablesse
(: Kenkabô)

°°°

Fin des chapitres de :

Japanese Life and Character in Senryu

de Reginald Horace Blyth,

Hokuseido Press, 1960.

°°°

(Traduction et omissions : D. Py. (Premier semestre 2015, Maison de la Culture du Japon à Paris, 75015).)

Senryû : Psychologie – 48-55)

16 octobre 2015

Chapitre XIV : Psychologie.

Les haïkus ont peu à voir avec les sciences, la philosophie ou la psychologie. Ils ne sont pas affectés par les théories et les découvertes de Darwin, de Platon ni de Freud. Les senryûs, en apparence sont factuels, ils renferment une certaine philosophie de la vie, et comme pour la psychologie, les senryûs « regardent plutôt à travers les actionns humaines ». Cependant les senryûs ne sont pas de simples rapports de situations psychologiques et d’analyses comiques des faiblesses humaines. Ils sont bien sûr remplis de psychologie, mais avec quelque chose qui, tout en l’incluant, la transcende. Un senryû, un senryû vraiment bon, a ce qu’on appelle dans la critique littéraire japonaise (du waka) un « arrière-goût » (« atoaji »), ce qui reste en écho dans l’esprit « longtemps après qu’on ne l’entend plus ».
Ce qui est vraiment bon en lui est, plus que la psychologie, la poésie qui va et vient de manière mystérieuse mais indubitable.

L’enfant faible d’esprit
sait
ce qu’on ne lui a pas appris
(: Hyôraku)

Je regarde effrayé
dans les yeux de quelqu’un
qui n’offre pas de résistance
(: Muichibutsu)

Je pense que la mort était naturelle
mais je pense aussi
que le docteur était un charlatan
(: Usui)

Chantier de construction :
quelque chose semble devoir tomber
nous regardons
(: Mamebô)

Quand on lui parla,
la sieste
se tourna de l’autre côté
(: Shishôki)

: Le senryû a une manière platonique de traiter les choses (c-à-d. les réalités) en abstractions et les abstractions (les « formes ») en choses.

Cette nuit
le vainqueur de la dispute
ne put pas non plus dormir
(: Gyokutorô)

De la réception
beaucoup ont l’air
de ne pas pouvoir se défiler
(: Mokudô)

Il ne dit pas
« Sortez ! », mais pas non plus
« Entrez ! »

Quand je gronde
mon enfant,
tous les autres enfants rentrent chez eux
(: Chiyoko)

« Je ne veux pas
être pardonné
avec de tels yeux ! »
(: Yoshimi)

Parlant mal d’elle :
d’une manière ou d’une autre
il veut qu’elle l’aime
(: Bishi)

« Vaut mieux cela que de tomber malade ! »
et le méchant garnement
n’est pas grondé
(: Tempin)

En voyage
fatigué du voyage
je ne fais que dormir
(: Ryokuha)

Buttant contre une pierre
j’essaie de ne pas perdre
ma dignité
(: Hakusen)

Maladroit et timide
il ne montrera pas
son amour
(: Kyokudô

Parler ensemble de poésie
est un prélude
à l’amour
(: Shiyu)

Un album est quelque chose
à fermer enfin
avec quelque tristesse
(: Tetsujô)

Jour des enfants –
la photo des orphelins prise
avec de faux sourires
(: Kasendô)

Les étudiants brillants
ne semblent pas venir souvent
aux réunions de classe
(: Sennosuke)

Séparation –
ils regrettent
leur caractère boudeur
(: Toshiyuki)

La vérité dite enivré
se révèle fausse
le lendemain
(: Sennosuke)

: in sobriété veritas !

Tous deux travaillant –
la femme se poudre
un peu trop
(: Itsuaki)

Le romancier :
son amour perdu
devient un récit
(: Kason)

Dernier jour de l’année
seule la radio
regrette l’an qui finit
(: Hifumi)

un ivrogne
qui essaie
d’être logique
(: Metei)

Train de nuit –
une femme assise
a l’air facile à rouler
(: Kinyaro)

Dans le dernier wagon du train
tous deux
ont l’air suspect
(: Ôson)

Si j’apprends
que ma maladie est incurable,
quelle sera ma fin ?
(: Aisen)

La petite fille s’en vient
avec un enfant
qu’on a fait pleurer
(: Shûsen)

De retour d’un larcin
il admire la pleine lune
(: Yasharô)

« Qu’il pleuve, qu’il vente ! »
: gardant la maison quand tout le monde
est parti admirer la lune
(: Shunu)

Dessinant –
quand une femme le regarde,
il rejette sa tête en arrière
(: Hyôta)

: Ce que le senryûiste note, comme toujours, c’est la pose, l’affectation, parce qu’il croit que dans la stupidité et la vanité des hommes, la nature humaine se révèle plus véritablement et profondément que dans leur sagesse et leur instruction.

Soir de printemps
il et elle vont
rendant les gens jaloux
(: Sammon)

On poste religieusement
les lettres d’amour
dans la boîte-à-lettres
(: Eiichi)

Sortant du café
il compte l’argent
dans son porte-monnaie
(: Yoshiharu)

Le célibataire
quand il se sent seul
joue de la flûte
(: Shunu)

Prenant son lait,
j’ai l’impression
que c’est ma femme
(: Bushirô)

: Le veuf regarde la nourrice allaiter son enfant.

Celui qui
à la réunion de départ
s’est fait renvoyer
(: Ryûkô)

Le vent
fait un bruit différent
autour de chaque maison
(: Sojin)

Il a peur de sa femme –
comme la maison est grande
quand elle part !
(: Senji)

Celui qui jette un oeil
à la peinture de l’alcôve
est celui qui gagne au go
(: Nisui)

Celui qui a gagné
au jûdô
resserre sa ceinture
(: Zenji)

Les idéaux
tous envolés,
les rêves demeurent
(: Chôka)

Avec le premier petit-enfant,
tout
est dangereux
(: Toshiko)

Son visage quand il paie
n’est pas le même
que quand il s’amuse !
(: Shigetsune)

: Prenant du bon temps avec telle ou telle geisha, son visage est tout sourires… Mais voyez quand il doit régler la note ! : c’est un homme différent !

La servante qui s’éveilla tard
place le bois de chauffage
sauvagement

Je ne pouvais pas y aller sans cadeau :
ce fut le début
de ma longue négligence à aller le voir

La voix qui tremble
n’est pas celle du déshérité,
mais du déshériteur

Si tous deux sont d’accord,
les yeux sont aussi éloquents
que les lèvres

Je pensais qu’il allait
me donner quelque chose –
mais il se moucha

: Cherchant dans sa manche…

Il ment
sur l’âge de la mariée
autant que les premiers coups de la pendule

: Les entremetteurs étaient de fieffés menteurs, et en ce cas-ci, il dit que la fille a trois ans de moins qu’en réalité. Dans le vieux Japon on ne comptait pas les trois premiers coups de la pendule.

N’ayant pas de petite monnaie
il prie
à l’entrée du sanctuaire
(: Hyôbê)

Impopulaire
avec les femmes,
il rit fort et creux

La distributions de « souvenirs » ;
ah, la ceinture qu’elle portait
lors des fleurs de cerisiers !
(: Heizaburo)

Celui qui ne prête pas
parle
de toutes ses dépenses

Il tousse –
et c’est le bruit
du plein automne de la vie
(: Michio)

Il ne fit pas attention
à la nouvelle
qu’on vola le riche
(: Jirô)

Gardée comme amante
elle se lasse
de la vue du jardin
(: Kôka)

C’est son cousin, il est vrai,
mais il vient très souvent
quand le maître est en voyage !

Réalisant
qu’elle était folle de moi –
cinquante ans plus tard
(: Kenkabô)

« Tonnerre de Dieu ! »
admire
le visiteur grossier

Ne sachant rien du véritable état des affaires
« La paix domestique règne dans notre maison »
disent-ils, complaisamment

« Je… euh… eh bien… je… » :
c’est tout ce que le gendre peut dire –
la colline fleurie

: Le jeune marié ne souhaite pas se rendre au quartier des plaisirs (Yoshiwara), qui se trouve opportunément près de l’endroit où l’on admire les fleurs de cerisiers ; mais ses amis l’y poussent. Il ne sait pas quelle excuse donner.
 Ce senryû est la parodie du célèbre haïkaï de Teishitsu :
« Ah !…, ah !… »
c’est tout ce que je pus dire :
fleurs de cerisiers du mont Yoshino »

Le jardin du temple :
marchant jusqu’où
on le réprimanda

: Il ne devait pas marcher là : un moine le pria de s’en aller.

Et cependant
il est idiot
de mourir seul
(: Rinshôshi)

: Allusion au double-suicide des amants.

Un homme
délaissé par les femmes
change de coiffeur

Le fils
qui lit le Tôshisen :
un gars à l’allure désagréable

: Un jeune homme lisant un livre de poésies chinoises est, d’une certaine manière, un être rigide, inhumain, efféminé… Le Tôshisen est un livre de poèmes T’ang, sélectionnés par Li Pan-lung (1514-1570). Arrivé au Japon au début de la période d’Edo, il est demeuré la sélection de poésie chinoise la plus populaire.

Le fils confiné
demandant un rosaire
angoisse ses parents

: Ils ont peur qu’il ne se suicide, ou qu’il ne devienne religieux.

Cartes de Nouvel An –
il lit d’abord celles
dont l’écriture est féminine
(: Biriken)

L’agent électoral chauve
admire
notre chat

Bien que je grommelle
l’infirmière
se maquille
(: Mieji)

Etant si chaleureusement accueilli,
il a raté l’occasion
de demander un prêt
(: Tôgyo)

°°°

(A suivre : « Les femmes »)

Senryû : Animaux, végétaux, objets – 61-66)

16 octobre 2015

Chapitre XVI : Animaux, végétaux, objets.

Les fourmis se cognent l’une dans l’autre
soupirent
et se séparent

Au royaume des fourmis
il n’y en a pas
qui ne soient terrassières
(: Torakô)

Les fourmis
autour du corps d’un papillon :
on dirait un carnaval
(: Tombo)

Un insecte
n’a pas mauvaise conscience
si on le taxe de nocif
(: Shôtarô)

Comptant sur son nom
d’ « insecte empoisonneur »,
il se protège ainsi
(: Fûryûjin)

La tactique des vers :
ils prétendent également
être morts
(: Ryûji)

Tous les bébés-araignées
ont l’intention d’aller
quelque part
(: Yadaijin)

La mante religieuse
meurt
avec résolution
(: Shôtarô)

Tous les insectes qui peuvent chanter
chantent –
une magnifique nuit de lune
(: Kenjô)

Profitant du soleil :
une mouche
sur le dos d’un vieillard
(: Ukichi)

La mouche arrive
se courbant
et frottant sa tête

: Satire de la servilité des humains qui, au Japon, se courbent et frottent l’arrière de leur tête pour exprimer un respect embarrassé. Le haïku d’Issa est totalement différent :
« Ah!, ne tuez pas la mouche !
elle se frotte les pieds,
elle se frotte les mains ! »

Battant précipitamment en retraite
et chassant sa guêpe
avec un recueil de poèmes
(: Amembô)

Les papillons
prennent leur temps
pour voler droit
(: Kahô)

Le voleur de fleurs –
un papillon vole derrière lui
en silence

Le papillon
soulève le chat
de deux ou trois pieds

Les oiseaux chantent
les papillons dansent –
il a raté son examen
(: Nobuko)

L’alouette en s’élevant
trébuche
le troupeau de vaches
(: Kenkabô)

coincée
la poule s’envole
de deux mètres

La grue dit :
« je suis fatiguée
de la Félicité »

: Au Japon, la grue est symbole de bonheur et on dit qu’elle vit mille ans. Le senryûiste pense que la grue en a assez de ce bonheur éternel.

De l’amateur d’oiseaux :
ceux qui sont vendus et ceux qui restent
chantent les uns pour les autres
(: Kijirô)

La taupe
fait parfois un faux-pas
vers le haut

Les rats de (la) bibliothèque vivent
mangeant
ceci ou cela
(: Junjirô)

Il donne au chat
un peu plus à manger –
fleurs de cerisiers épanouies

le chat qui s’ennuie
a quelque part
où aller
(: Jakurô)

Avec tes coussinets,
que veux-tu me dire,
chaton ?

(: Schôichi)

Le chat s’étire
comme s’il allait laisser
ses pattes derrière

Tandis que ma femme était sortie
je chassai
trois chats différents
(: Suco)

Le poissonnier semble être venu
dit le chat
en se levant
(: Genbô)

Le chat voleur
le regarde longuement
puis se sauve
(: Kaishinji)

Sur le toit
le chat écoute
les remontrances de la femme
(: Yasuko)

le chien
se résigne
à n’être que flatté
(: Chikujin)

Chiens
se reniflant :
« Qui es-tu ? »
(: Shôkan)

Le chien arrête d’aboyer
après l’homme
quand il tombe de vélo
(: Shimpei)

Chien errant :
de quelque nom que je l’appelle,
il se retourne
(: Santarô)

le cheval, mangeant :
son oeil
est si doux
(: Tessenka)

les poules
viennent timidement
pour les restes de la nourriture du cheval
(: Suzumaru)

Bien que le cocher soit soûl
le cheval
le ramène chez lui
(: Torakô)

La mare aux poissons rouges :
commençant par le plus cher,
ils meurent l’un après l’autre
(: Shiegeo)

Le gobant
la carpe s’enfonce
brusquement
(: Ginrô)

indolent
il bouge ses nageoires
dans l’aquarium
(: Gokason)

le crabe
rentre ses yeux
chaque fois qu’il s’en sert

les grenouilles sont silencieuses
un seigneur
passe
(Rakukyo)

: voir le haïku d’Issa :
« Ô ! petit moineau
ôte-toi, ôte-toi de là
seigneur cheval passe ! »

Un crapaud paraît :
l’école des filles
est sur la pointe des pieds
(: Santarô)

ce crapaud
est calme et maître de lui –
mais il commence à avoir faim
(: Sittarô)

la vrille du pois
pense :
« où vais-je aller maintenant ? »
(: Kijiro)

seulement ce peu de vent
et les herbes
penchent à l’est, penchent à l’ouest
(: Gikô)

: cela correspond de près au haïku de Ryôkan :
« Le vent apporte
assez de feuilles tombées
pour faire un feu »

Cela rappelle également Buson:
« Fleurs de colza
à l’est la lune
le soleil à l’ouest »

ou bien encore, du même Buson :
« Quand la lune passe à l’ouest
l’ombre des fleurs
s’avance à l’est »

Bien qu’elles fleurissent
on arrache
les mauvaises herbes
(: Kôhô)

Le rameau le plus élevé
croit en la vie secrète
de la racine
(: Shôichi)

Les feuilles tombées
rappellent
le balayeur
(Anon.)

les kakis séchés
sur leurs fils de paille
se balancent au vent
(: Shiran)

: c’est un senryû très semblable à un haïku (, mais un bon).

La responsabilité pour qu’elles restent invendues
reposent sur les pommes :
vingt yen le tas
(: Shômenshi)

Le bout de paille
allait s’accrocher à la pile du pont
mais il passa
(: Shiran)

La roue à aube
sans y penser
avale l’eau
(: Hosan)

Pour le réservoir à essence
c’est si monotone :
« vais-je éclater ? »
(: Itako)

Les nouvelles chaussures
ont peur
de l’heure de pointe
(: Tairô)

°°°