Archive for the ‘haïbun’ Category

« Le poète et le moine », par Sean Dunne (Irlande)

22 février 2016

dans Round the Pond, éd. Muntenia, 1994, pp. 167-73 :

°

Quand je pense au poète japonais Bashô, je pense à deux bâtiments. L’un est une petite maison en bordure de Tokyo, où il alla pour devenir ermite, en 1693. C’était un homme qui avait visité beaucoup de maisons de poètes pendant ses pérégrinations sur les routes, errant à travers le Japon et écrivant ces petits poèmes qui en firent le plus grand poète japonais de son temps. Maintenant, approchant de la cinquantaine, il décida de passer quelque temps en sa seule compagnie dans sa cabane. Il écrivit, à propos de sa décision : « J’ai décidé de vivre en complet isolement, avec ma porte bien fermée. Ma solitude sera ma seule compagne et ma pauvreté ma richesse. Bien qu’âgé de cinquante ans, je pourrai garder cette discipline auto-imposée. »

Il en ressortit cependant encore pour entreprendre le dernier de ses nombreux voyages avant sa mort en 1694. Il demeura dans de nombreuse maisons en chemin, quelques unes étant des cabanes de poètes. Il écrivit nombre de ces petits poèmes connus sous le nom de haïkus, sorte de poésie dont il est le plus grand écrivain de tous. Chaque poème ne comptait pas plus de dix-sept syllabes et obéissait à certaines règles. Cependant, à l’intérieur de ce petit espace, Bashô fit se produire beaucoup de choses merveilleuses.
Mais j’ai dit que je pensais à Bashô en connexion avec deux bâtiments. L’autre est une cabane quelque part en Irlande, au VIII ou IXè siècle. Disons qu’elle se trouve sur la côte dans un champ non loin d’une falaise. Dedans se trouve un moine travaillant à un manuscrit, écrivant sur son vélin. Il est fatigué. Le seul bruit est le léger grattement de sa plume à travers la page. Il s’arrête et étire son bras raidi. A travers la porte de sa cellule, il voit les rayons de soleil tomber. La lumière du soleil s’étale sur la page sur laquelle il vient d’écrire. Quelques mots lui viennent à l’esprit, et il les transcrit rapidement. Quelques siècles plus tard, Thomas Kinsella allait traduire ses mots ainsi :

« Comme il fait beau aujourd’hui! / la lumière du soleil se casse et clignote / dans la marge de mon livre »

Ce ne sont que quelques lignes, mais il y a beaucoup d’autres petits poèmes semblables à celui-ci. Dans beaucoup d’entre eux le moine irlandais griffonna de brèves observations de la nature dans des manières qui me rappellent toujours Bashô et la poésie japonaise. Tous deux écrivirent sur des oiseaux. Voici un des plus célèbres de tous les vieux poèmes irlandais, traduit par John Montague :

« Le sifflet / du clair / petit oiseau / à bec jaune : / sur le lac / sur un ajonc doré / un merle / s’est ébroué »

Et Bashô, écrivant dans le livre connu sous le nom de Notes d’un squelette exposé aux intempéries :

« Pivoines du milieu de l’hiver / et un pluvier lointain chantant, / entendis-je un coucou / dans la neige ? »

Dans chaque cas, le poème est court. Dans chaque cas le poème est écrit par un homme qui connait les monastères et auquel le silence n’est pas étranger. Bashô était adepte du bouddhisme zen et il avait beaucoup de moines bouddhistes parmi ses amis. Dans chaque cas aussi il y a une observation du monde naturel. Quand je lis Bashô en long et en large, j’en ressors avec une impression de neige, de montagnes, de cours d’eau, de cascades et de silences. Ses poèmes sont comme des galets tombant dans une pièce d’eau. Les rides s’étalent tandis que vous méditez à leur propos, et elles nous engagent à réfléchir plus que bien des poèmes cent fois plus longs.

Comme les vieux poèmes irlandais, les poèmes de Bashô sont généralement très vivides. On peut trouver beaucoup de haïkus sur des rouleaux accompagnés de peintures. Les images sont semblables à des poèmes. Très peu de choses s’y passent, mais, une fois encore, ils laissent en vous le sentiment d’un événement composé en silence. Tout est suggéré. Beaucoup de célèbres artistes japonais ont également été influencés  par le bouddhisme zen, et nombre d’entre eux était aussi poètes. Si vous regardez une peinture faite par le célèbre artiste Sesshu, vous verrez de rapides coups de pinceaux semblables aux quelques mots que Bashô pose dans ses poèmes. Si quoi que ce soit de plus y était mis, l’oeuvre deviendrait encombrée. Et plus ils semblent simples, plus ils sont difficiles à imiter. Un poème de Bashô, juste quelques lignes avec quelques mots, peut sembler si simple que vous pourriez passer à côté. Cependant, une telle simplicité est quelque chose que réalisa Bashô. Ce fut une réussite en soi.

Pour les vieux moines irlandais, l’idée de pèlerinage et de voyage était importante. Saint-Colmcille voyagea jusqu’à Iona. Le voyage de Saint-Brendan est un événement rempli d’aventures et de mythologie. Un des mots utilisé pour décrire un tel voyage était « immram » et ces voyages forment à eux-mêmes toute une littérature. C’est un voyage selon le désir du coeur, une quête du paradis ou du pays de la jeunesse.

Pour Bashô également, l’idée de faire un voyage était importante. Il en réalisa un certain nombre. Il avait ce qu’il décrivait comme un esprit battu par les vents. Il écrivit en voyage, tenant un journal dans lequel il notait les choses qu’il voyait ou les gens qu’il rencontrait. Comme le T’ain Bo Cualigne, ses livres sont des mélanges de prose et de poésie. La poésie transparaît quand il expérimente quelque chose à un niveau supérieur. Dans son ouvrage le plus célèbre : La sente étroite du bout du monde, prose et poésie se rencontrent dans une perfection sans coutures. Voici un exemple de sa méthode. Il est tiré d’un autre de ses livres dans lequel il voyagea jusqu’à son village natal.
Bashô a noté beaucoup de choses durant son voyage. Il a écrit de brefs poèmes à propos du vent rugissant dans les pins et à propos d’un papillon en équilibre sur un orchidée.Maintanant, en septembre, il arrive dans son village natal. Il écrit dans son journal :

« Je ne pus trouver aucune trace des herbes que ma mère avait l’habitude de faire pousser devant sa chambre. Les herbes avaient été complètement mordues par le gel. Rien dans mon village natal n’est resté semblable. Même le visage de mes frères devenus ridés et blancs de cheveux, et nous nous réjouîmes simplement de nous revoir en vie. Le plus âgé de mes frères sortit un petit sac d’amulettes et me dit en l’ouvrant : « Vois les cheveux gelés de ta mère. Tu ressembles à Urashima dont les cheveux blanchirent en ouvrant une boîte miraculeuse. » Après être resté en larmes un moment, j’écrivis :

Les tiendrais-je dans ma main / qu’ils disparu^itraient / au chaud de mes larmes, / fils raides de gel »

Ces quelques dernières lignes forment le poème. C’est une simple méditation sur les cheveux gris de sa mère. C’est une image claire. Et en voyant ces fils raidis par le gel, Bashô saisit la froidure de la mort et la profondeur de sa tristesse. C’est une image de la vie de tous les jours, et c’était de la vie de tous les jours que Bashô composa ses meilleurs poèmes. Comme ces vieux moines irlandais, il savait que le banal peut souvent être le miraculeux, fût-ce l’appel soudain d’un merle au-dessus d’un lac ou la vision de la lune entre des montagnes. Pour le poète irlandais ou japonais, le monde naturel était le moyen par lequel il pouvait obtenir une expression naturelle. Ses poèmes sont des formes de révélation, un mélange étonnant d’images, d’expériences et de réflexion.

John Keats écrivit dans une de ses lettres que si la poésie ne vient pas aussi naturellement que les feuilles à un arbre, alors, il était préférable qu’elle ne vienne pas du tout. Ce naturel était ce à quoi Bashô aspirait aussi. Il avait cela à dire à ce propos :

« Allez vers le pin, si vous voulez apprendre à propos du pin, ou vers le bambou, si vous voulez apprendre à propos du bambou. Et en le faisant, délaissez vos préoccupations subjectives. Votre poésie sortira de son propre accord quand vous et l’objet serez devenus un – quand vous aurez plongé assez profondément dans l’objet pour voir comme une lueur qui y est cachée. Combien même votre poésie serait excellemment tournée, si l’objet et vous êtes séparés, alors votre poésie n’est pas de la vraie poésie, mais seulement une apparence de poésie. »

Les objets avec lesquels Bashô s’unifia varièrent selon ses voyages. Un jour, par exemple, il est assis en complet silence avec quelques autres poètes en train de regarder la lune. Ils écrivent ensuite une série de poèmes. Un autre jour, il se dirige vers Nagoya quand il se joint à un groupe de gens pour admirer la neige. Cet événement était le sujet d’un poème, et le titre d’un livre publié en 1975 par le poète irlandais Derek Mahon. Bashô écrivit quelques poèmes à propos de la neige, à ce moment :

Content je vendrais / pour profit / chers marchands de la ville / mon chapeau chargé de neige

même un cheval / est un spectacle, / je ne peux pas m’arrêter de le voir / ce matin de neige

sur la mer assombrie / seule la voix d’un canard volant / est visible – / en léger blanc

Derek Mahon n’est pas le seul poète moderne qui se réfère à Bashô. Il fait souvent surface dans l’oeuvre du poète écossais Kenneth White. Son plus récent ouvrage est paru en France il y a quelques années. Appelé Les Cygnes suavages, c’est le récit d’un voyage entrepris par White à travers le Japon sur les traces de Bashô, trois siècles après que ce dernier eût voyagé jusqu’au nord profond, en 1689. Comme Bashô, Kenneth White écrit une poésie qui vous laisse avec des images et du silence, et remarquablement ouverte et sans limites, bien qu’elle semble souvent petite et frêle. « Si je devais vivre avec seulement dix livres », dit Kenneth White, La Sente étroite du Nord profond serait l’un d’eux. Encore une fois, c’est un poète qui produit de grands effets avec les touches les plus simples. Et tandis qu’il est rempli d’enseignements, il travaille à partir de la réalité, car c’est une des leçons qu’il a apprises de Bashô.

La poésie de Bashô est autant une attitude qu’une collection de mots. C’est dur et immédiat. Clair et coupant. C’est une expérience immédiate comme un jaillissement d’eau froide sur le visage. C’est aussi une méditation qui approfondit le lecteur. Comme l’éclat soudain de ces vieux poètes irlandais, c’est autant une perception spirituelle qu’une perception sensorielle.

Je pense à Bashô dans beaucoup d’endroits. Récemment, j’ai pensé à lui en escaladant les montagnes au dessus du lac à Gougane Barra, dans l’ouest du comté de Cork, et j’écrivis ensuite un ensemble de vingt petits poèmes qui jaillirent de l’expérience sans avoir été recherchés ou réclamés. Ils vinrent naturellement, comme Bashô a dit qu’ils le devraient.

Un autre jour, je traduisais le poème irlandais « Machnamh an Duine Doiliosach », un poème situé dans les ruines de l’abbaye de Timoleague. J’allai à l’abbaye et marchai tout autour. J’avais un livre de Bashô avec moi, et dans une section il y avait le compte-rendu d’une visite que Bashô fit à un temple japonais en ruines. Cela avait une similitude troublante avec le poème sur Timoleague. Comme je me promenais parmi les tombes et sentais le vent se précipiter par les fenêtres étroites, je sentis encore une fois la connexion entre l’Est et l’Ouest, entre Bashô et le moine dans sa cellule froide sur la côte irlandaise, entre le sanctuaire en ruines au Japon et l’abbaye en ruines dans le Comté de Cork. Car c’est la même lune

qui brille sur nous tous, et la lune que Bashô vit au-dessus d’un temple était la même lune que je voyais au-dessus de Timoleague.
Bashô et ses amis écrivirent à propos de cette lune :

Sans tenir compte du temps, / la lune brille pareillement; / ce sont les nuages qui dérivent / qui la font paraître différente / lors de nuits différentes

rapide la lune / dans le ciel, / cime des arbres en dessous / dégouttant de pluie

Ayant dormi / sous la pluie, / le bambou corrigea sa posture / pour regarder la lune

Comme c’est solitaire / de regarder la lune / entendant dans un temple / des gouttes battre sous l’avant-toit

°

: Sean Dunne. 

(Ce texte parut auparavant dans la revue « Aisling ».)

 

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Le haïbun : quelles directions ? – par Manuela Miga

16 octobre 2015

Le haïbun, quelles directions ?

par Manuela Miga.

In « Albatross » 2000-2001, pp. 85-7.

« Dès la deuxième Anthologie européenne de littérature japonaise signée par Michel Revon en 1910, on traite du haïbun – surprise ! – dans le chapitre dédié à la poésie légère, le haïkaï, que l’on considérait comme la plus haute réalisation du système poétique national et aussi de la concision. Comme on connaît, en général, le haïbun comme étant de la prose de style haïku, nous pouvions assumer que Revon se trompait, mais non : des sommités tels que Haruo Shirane et Hiroaki Sato le définissent comme de la prose poétique, Donald Keen et Makoto Ueda parlent de la structure et de l’enchaînement dans le haïbun de Bashô en tant que semblables à ceux du renga. Bashô mentionne le terme de « haibun » pour la première fois en 1690 pour définir une nouvelle catégorie littéraire sous la forme du journal traditionnel japonais, qui emprunterait cependant des modèles de la prose poétique chinoise. Comme les deux autres genres apparentés dérivant du haïkaï : le haïku et le haikai no renga, le haïbun se caractérise par un style laconique, elliptique, détaché (pas d’implication personnelle), allusif, qui repose sur la suggestion. Dans son ouvrage Matsuo Bashô, Makoto Ueda parle d’une omission fréquente de mots, utilisés dans la syntaxe conventionnelle, d’une utilisation volontaire de formes verbales et de particules ambigües afin d’engendrer chez le lecteur un sentiment d’inachèvement.. Les mots précisant des concepts, les abstractions et les généralités sont évités afin de favoriser le règne des images concrètes – particulièrement visuelles. Le haïbun s’écrit sur le mode de la confession. Il contient principalement des descriptions de « sites poétiques », d’événements mythiques, et d’allusions mythiques, historiques et littéraires, quelques portraits de personnes, des haïkus et (cités, commentés) des tanka. Jugeant que le rustique et même le vulgaire sont valables du point de vue poétique, Bashô construit le haïbun dans un langage commun, en opposition au « wabun » – la prose élégante écrite en japonais classique. L’humour – caractéristique du haïkaï – joue un rôle important. Une certaine nuance de style elliptique peut être le signe d’un sens raffiné de la décence. On ne peut pas traduire en mots la beauté suprême, son expression la plus élevée se trouve dans la sérénité de l’esprit. Le haïku le plus célèbre à propos du Mont Fuji est celui dans lequel la montagne ne peut être vue parce qu’elle est recouverte de brouillard. Les haïbuns sans haïku ne sont pas rares chez Bashô. Mais si le haïku est toujours un style littéraire cultivé dans son pays natal aussi bien qu’à l’étranger, on peut placer le haïbun aux antipodes. Adoptant le haïku de façon résolue et en faisant une matière scolaire, collégiale et universitaire, les Américains, à la fin des années 1950 s’essayèrent aussi au haïbun formel. Grâce au fait que dans les dernières décennies, des revues spécialisées dans le haïku ont publié plus souvent des haïbuns, Jim Kacian et Bruce Ross ont publié en 1999 le premier volume de l’anthologie américaine de haïbun : Up against the window. Le livre contient également une anthologie de haïgas. Cet ouvrage fait un rapide compte rendu du genre, illustré par des textes de styles différents, commençant par des textes anciens pour finir par de plus récents. Les plus condensés (les contemporains, évidemment) comptent moins de cent mots et placent un seul haïku à la fin; le plus long est un texte de plus de trois mille mots qui comprend quatorze haïkus et un tanka. On pourrait les classifier comme de la prose courte avec une tendance autobiographique, dans un style souvent descriptif, les buts principaux étant la nature et l’introspection. On y emploie des dialogues ; l’un d’entre eux fait le portrait d’une tierce personne à travers son monologue ; un haïbun est écrit comme – il s’intitule même – une pièce en un acte. Beaucoup ont comme prétexte un voyage au Japon ou quelque part ailleurs, ou un voyage dans le passé. Les auteurs semblent être intéressés par l’exploration d’un nouveau genre littéraire, généreusement délimité ; à la grande joie de l’écrivain, tous les « outils » sont permis. Il est reconnu que des tentatives similaires ont été également faites dans la vieille Europe, le haïbun étant perçu comme un genre viable. A l’avenir, peut-être, migreront de nouvelles racines – tel un pont suspendu – vers leur source. Par le moyen de ses liens. »

Manuela Miga
(traduite en anglais par Denise Rotaru, et, de cette version, en français par Daniel Py, le 16 octobre 2015, à Orly.)

Un été 14 – Py

14 mars 2015

20 juin :

chaleurs de juin / femmes et oiseaux / rutilent

orage – / l’odeur des troènes / dans l’appartement

troènes et chèvrefeuilles / se disputent nos narines / au coin de l’été // – fourmi, / d’où cours-tu ?

coupe de cheveux / sur le balcon – / fête de la musique

fête de la musique : / une mouche / dans l’appartement silencieux

une prière bouddhique / pour l’insecte / que je viens de tuer

début de l’été – / des drapeaux / fleurissent aux balcons

des cornes dans l’avenue / des bouchons dans les oreilles

la montre / de ton père / disparu / a disparu

dernière semaine de travail – / mon ombre / monte sur le trottoir

dans une station de métro / un clochard / se fait raser la tête

tombe anépigraphe : / le lisse retour / au chaos

deux pigeons / bécotant la même flaque / – dernier vendredi de juin

pigeon sur un fil / – merle / sur un autre

juillet :

une épeichette / jusqu’au ruisseau / roule ses billes

journaliste brésilienne / : ses ballons / trop ronds

le bruit de l’aspirateur / s’arrête / un avion passe

début juillet / des avions / dans mon couloir

ensemble les sirènes / se mettent à pleurer / midi 2 juillet

ce matin le vent / laisse dormir les feuilles / – un oiseau les secoue

au-dessus de l’évier de la cuisine / le miroir / dans lequel mon grand-père / se rasait

devant le verre de pastis / passe une mouche – / premier jour des vacances

un coq ce matin – / pondre une préface

ce matin le coq, / ce soir la France / en quart-de-finale

un dieu vivant / un vieux divan

je t’emmerle / dit-il / au pigeon

Sarko / nous ferait-il / le V / de la Victime ?

à la télé / Sarko glisse / un imparfait du subjonctif / : nous enculturerait-il ?

quatre oies / rentrent en courant / avant la nuit / – dernier quart de finale

première nuit / table et bancs de jardin / baptisés par la pluie

devant le portail / ouvert sur le jardin / une flaque / joue aux bulles

dimanche après-midi – / à lui seul l’organiste / remplit la cathédrale

dimanche après-midi – / l’organiste / fait de la pub pour Dieu

un Christ vert sur sa croix ; / au-dessus de sa tête : un fer-à-cheval / – crypte Saint-Solenne

aujourd’hui / à Nouméa naît / ma deuxième petite-fille

métro – / les tapis roulants / eux aussi en vacances ?

une chose qu’elle ne saura jamais : / où elle a laissé tomber / son mouchoir blanc…

du front aux pieds voilée / elle roule sa poussette / et parle au téléphone

voyage en voiture : / – pas trop de vent, / derrière ?

un jour on est quelqu’un / un jour on n’est plus personne / – ainsi coole la vie…

deux chiens noirs / avec un ballon de foot / – ce soir de petite finale

la veille / de la finale de foot, / la pleine lune

bling – bling ! : Nicolas / traîne ses casseroles / judiciaires

vu à la télé / le film « Rubber » – de Quentin Dupieux – : / un « pneu » bien déjanté !

– Sommes-nous radio-passifs ?

manif pro-Gaza / : heurts près de la synagogue, / rue de la Roquette

les oiseaux / ouvragent le matin / – deux-tiers juillet

orage de grêlons : / en conserver au frigo / pour l’apéro

« je ne suis pas en tenue décente » / : non, tu serais plutôt en tenue « montée » !

couple harmonieux ? / : elle ronfle, / il pète

Allez, les chats ! / rendez-vous tous ce soir / 21 chemin de l’église !

« – J’ai toujours craqué sur le raku ! » / dit une dame / à Saint-Jean-Pied-de-Port

un beau Basque / torse nu / un beau piment rouge / devant son short

trois rides / sur le front du président / : un haïku ?

sur le couvre-lit / une mouche / et son ombre

une chatte traverse la place vide d’Hélette / – la fête de Bayonne

quittant le même arbre : / 19 vautours au-dessus du pic / de Garralda

de la ferme au sommet / puis retour : / le chien de berger / nous ouvre la voie

sur la place du village / une crêpe au miel / et aux guêpes

la fermière a dix chats / 2 chevaux / et 1 âne / au pied du chemin de Compostelle / – 763 kilomètres

l’ombre d’un moustique / dans les toilettes / d’un bistrot du port

Août :

les mains croisées / des visiteurs du musée / dans le dos

une plume ramassée / dans le jardin d’Edmond Rostand / (Chantecler)

« Entre deux assauts / il y avait beaucoup de temps / à tuer » °
° : Michel Rougier. (Dans la série : « entendu à la télé ».)

Les côtes du lévrier, / Les créneaux du château-fort °
° : « Lévrier de Castille », peinture de Ramiro Arrue (1892-1970)

Le clocher de l’église / de Souraïde / en forme de béret basque

un roulement de poubelle / : l’ouverture du jour

face à face : / l’arbre / et l’homme / en chi-kong

finale de pelote à main nue – / de la galerie / tombe une canne

bambins aux cailloux / mères à la balançoire / : jardin-garderie

escalier de la plage : / des confetti / des confetto / des confettu

milieu du 7 août / 2 ouvriers sur 1 toit / à Saint-Jean-de-Luz

milieu du 7 août / une cheminée fume / sur Saint-Jean-de-Luz

milieu du 7 août / les morts du cimetière AICE ERROTA / bien entourés

les morts du cimetière AICE ERROTA / dominent la ville / de Saint-Jean-de-Luz

À la mémoire de… / mort au champ d’horreur / le 26 septembre 1915

Pas mort au front, non : / mort au nez / voire mort aux dents…

sur un cache-pot de plastique rose : / « Bonne fête / Maman / Jean-marie »

2 Perrier-menthe à la paille / – la couleur de l’océan

un jus de pomme en terrasse / le décolleté de la serveuse

le soleil rase / l’herbe rase / ce soir du 7 août

Au milieu des « flammes de Guernica » ° / une araignée / avec ses fils
° sculpture de Jesus Echevarria (1916-2009)

Maison du sculpteur – / des empreintes de chien / dans la dalle de ciment

Du jardin du sculpteur / la visiteuse / emporte une pomme

des fils d’araignée / au milieu de la sculpture / « Le piège de la lumière » °
° sculpture de Jesus Echevarria (1916-2009)

Avant la visite / de l’atelier du sculpteur / une chasse aux toiles

malgré le soin du conservateur / quelques araignées / entre les sculptures

Après la visite / la femme du sculpteur / nous offre l’apéro

un bébé / sort de la maternité / en grandes pompes

la pleine lune / à son périgée / ce dix août

un président / au périgée / de sa popularité

Voici ma maison natale / dit-il en désignant / le parking du supermarché

Le poète déclame / et le poêle à bois

Appré – scier la branche…

un coup de cloche / dans l’air d’un matin d’août / l’éveil d’un volet

Balayage : / miettes, poussières, / plus une ou deux plumes du piaf

dans le bus / une femme / pycnique °
° : n. ou adj. : dont le physique est caractérisé par la rondeur

Allez, roule ma boule ! / dit le pétanqueur / au Mondial de Millau

coq, coq, / comment te faire comprendre / que c’est les vacances ?

nous jouons à qui / restera le plus longtemps / au lit le matin / : retraite.

Avenue d’Espagne / elle sort un sein de son haut / – dieu sait pourquoi

chacun fait le tour de sa taille ° – / scies électriques du chantier / jouxtant le gymnase
° « mo pan da mai », en Qi Gong

les lézards / murmurent-ils ?

cette nuit / les Hurluberlus / ont rencontré / les Ouolofs *
* : cousins éloignés des Oufs ?

jubilation / du Gradus ad Parnassum / : Ah ! l’antanaclase !

sans penser : / avant de se coucher, / se peigne

se répandant / oléagineusement / en son haïku

des grêlons / sautant dans la prairie / culs de lapins
(Mid-West USA)

une éolienne / près de l’aire d’autoroute / je touille mon café

Septembre :

premier jour en retraite / : la volupté de tailler / mes crayons-mine / (avec un excellent / couteau à anches)

premier jour de la retraite : / supprimer 3000 messages

premier jour de la retraite : / à poil / dans tout l’appartement

Shiki con carnet ?

Être couronné par ses pairs, c’est bien ; / être couronné par ses impairs : encore mieux !

Olkiluoto 3 : / le dernier EPR d’Areva en Finlande / en retard de neuf ans / (- facture doublée)

avant de se mettre à l’ouvrage / le coiffeur enclenche / une musique mélopéenne

sautant sur place / au feu rouge / la joggeuse / de bas / de haut

sortie de la chèvrerie / : sentir / les roses épanouies

le croa d’un oiseau dans un arbre / éveille la mare aux grenouilles

matin ensoleillé / une tige dans un champ / fait du morse

de part et d’autre du tracteur / les deux couleurs du champ

Après l’A-6 *, / la Cisse. **
* : autoroute. ** : rivière.

un coq / vers 14 h 39 / – sonne la sieste ?

milieu d’après-midi / vide d’activités / un avion creuse le ciel

beurré / le papillon / vole droit / ?

la lézarde / au soleil / mûrit ?

entre deux plants de géranium / une araignée / joue de la harpe

deux plants de géraniums / reliés par des fils d’argent / ce douze septembre

trois jardinières de géraniums / font le bonheur / d’une araignée

d’un géranium / à l’autre / reine araignée

l’araignée ce matin / prend le soleil / (dans ses fils)

le soleil ce matin / marche sur le(s) fil(s) / de l’araignée

le soleil ce matin / arpente le fil / de l’araignée

ce matin le soleil / d’un géranium à l’autre / par un fil d’araignée

sur le fil souple / de l’araignée / ce matin / le soleil

le soleil sur mon balcon / la cigarette de la voisine / – je rentre dans ma coquille

j’en ai cure : / douzième jour de raisin

ce matin / le soleil, / les géraniums, / l’araignée

la voisine a fini de fumer / – le thé vert-tiède

L’apparition / des pis de Fanny // … sacrée vache !

ce matin / manger le soleil de septembre / sur les grains de raisin

aiguiser son esprit / – jeûner

ce matin / l’araignée n’a pris / qu’un peu de poussière

un oiseau s’envole / de l’aéroport – / le battement inégal de ses ailes

admirant des fleurs / aux noms inconnus / – l’heure de la retraite

des ardoises / au pied des vignes / – sentir les roses

du temps a encore passé / : mère nona- / fils sexa-
(cf Chemins croisés, p.51, éd. Pippa 2014)

le sablier / se serre-t-il / la ceinture ?

tous les matins / perdre 333 grammes : / cure de raisin

dans le géranium rose / un duvet blanc / remue

concert : / voir le son

une femme sans soutien-gorge / décroche une mûre / et la mange

au soleil / elle brode / attendant son train du matin

°

(Haïbun vache :)

Quand on sait ce que les moustiques apportent à l’humanité, on a tendance à préférer les requins

Se requin-quer

°

son omni-gueule / de retour sur l’écran ? / (re)bazarder la télé

ni bien / ni mal : / encontreusement

rue de la gare / le vent / retourne une feuille

banc – / une feuille roule / sous mon col

atterrissage – / un pigeon / souffle les feuilles

septembre / un cil / tombé sur la page

entre deux plantes / le soleil / dans un hamac

d’une fleur à une autre / le soleil / se balance

d’une fleur / au bord de la jardinière / le soleil glisse

d’une fleur / au bord de la jardinière / le soleil avance, recule

encore une intello dans la famille ? / : ma vésicule biliaire / calcule

°°°

dp. (: l’été 2014)

Haïbun aux tranchées – D. Py

13 mai 2014

HAÏBUN AUX TRANCHÉES.

Nous avions rendez-vous chez Valérie pour son anniversaire. Elle avait prévu un brunch, un ginko, un kukaï, et un goûter pour terminer. Le temps, couvert en début de matinée, s’était éclairci, nous permettant cette promenade espérée. Direction le parc Robinson, de l’autre côté de la Seine, que jouxtait le « Cimetière des Chiens », mais où étaient inhumés également « chats, oiseaux, lapins, tortues, hamsters, poissons, chevaux, et même singe, gazelle, fennec, maki. », comme nous l’enseigna la brochure échangée par le préposé en contrepartie de notre écot d’entrée.
Ainsi put on découvrir quelques épitaphes remarquables :
« À notre bébé chéri KIKI »,
« SUSHI Ange Poilu »,
« TAMISE, ton Waouh Waouh nous manquera toujours »,
« À mon ChatChat tant aimé »,
« KOLA dors bien »,
« Ma MAMMINE Grand amateur de fromage »…

Quelques poèmes étaient également gravés en l’honneur de ces très chéris. Je remarquai parmi ceux-ci un premier vers :
« Ici repose Dick, des tranchées compagnon fidèle »…
et revins alors sur ses dates : 1915-1929.

Le centenaire de cette boucherie était alors partout célébré. Je me remémorai ces haïkus de la Grande Guerre, lus quelques années auparavant, à la bibliothèque Carnegie de Reims, où je travaillais à l’époque. Ils venaient d’être remis au goût du jour par une anthologie opportune.

Nous étions ensuite revenus partager et commenter nos tercets respectifs, concoctés au cours de cette marche, et nous étions enfin séparés après les gâteaux festifs et le champagne.

Ce même soir, rentré à la maison, je décidai de faire l’inventaire d’une malle héritée de ma mère.
Au milieu de divers bibelots figurait un cahier de « souvenirs », ainsi qu’elle l’avait intitulé. Je ne tardai pas à le feuilleter. Une lettre qu’elle m’avait écrite un an auparavant, mais ne m’avait pas envoyée, s’y trouvait insérée. En haut de la deuxième page j’y lus : « En ce moment je me rappelle les chiens qu’on a eus et qui étaient de vrais amis ». L’énumération commençait : « Toby dit Toto le premier chien de mon enfance (sa mère « Fifine » avait été rapportée de la guerre par mon père. C’était une chienne de tranchée) »…

Quelle coïncidence, me dis-je ! Le même jour, exactement, cette visite au Cimetière des Chiens où « repose Dick, des tranchées compagnon fidèle », puis cette lettre de souvenirs mentionnant Fifine, chienne de tranchée !

Balade-haïku
Sous le pont
une Africaine en boubou
devant sa tente Quechua

Daniel Py, Orly, le 28 avril 2014.

UBDLA de Salim Bellen – (31-40)

5 avril 2014

Le Christ-Roi sur le dôme
serre dans sa main
le paratonnerre

De qui la protège-t-on
au carrefour
cette vierge sous verre ?

« Toutes mes condoléances »
il ne manque pas une occasion
ce mendiant devant l’église ! *

* cf : Salim Bellen, dans son recueil de haïbuns Le singe renifle en décembre, co-édition AFAH-Unicité : « Toutes mes condoléances », p.82.

À la porte de l’église
il promet ciel et terre
le vendeur de loterie

Il entra dans l’église
et baisa le pied du Christ
le vendeur de lacets

Le sourire du Bouddha
l’humanité souffrante
ne l’ôte pas

Les enfants des banlieues pauvres
tous leurs espoirs au ciel :
cerfs-volants

Des têtards par-dessus
la fange du bidonville :
cerfs-volants

La-haut sur le câble
cerf-volant entortillé ;
l’enfant perd ses ailes

Privé du lien à l’enfant
le cerf-volant libre
ne sait plus voler

°°°

(à suivre… 41… / 222)

Notes de lectures sur « kyôku », « kyôka », « kyôbun »

28 octobre 2013

Recensions à propos de « Kyôku, Kyôka, Kyôbun »,
à travers les ouvrages suivants :

La Littérature Japonaise, par R. Bersihand, PUF, 1957, p.62.
Un haïku satirique, le senryû, par J.Cholley, POF, 1981, p.15, 46, etc.
– Pour avoir des renseignements sur tous ces genres (« secondaires » au haïku), on pourra consulter l’Histoire de la littérature japonaise T.2, par Schuichi Kato, Fayard, 1986, p. 246-259.
Le Char des poèmes Kyôka de la rivière Isuzu de Hokusai, In Medias Res, 2000
Writing and Enjoying Haiku, by Jane Reichhold, Kodansha Int., 2002
L’Anthologie poétique en Chine et au Japon , revue Extrême-Orient – Extrême-Occident, n°25, p.139-163 : « Les recueils comiques de kyôka » par Daniel Struve,PUV Saint-Denis, 2003.

**

– In La Littérature Japonaise, par R. Bersihand, PUF 1957,
p.62, on peut lire :

« On doit signaler encore deux genres secondaires : le « kyôka » (« poésie folle »), une sorte de « tanka » comique, et le kyôku (« vers fous »), ou « senryû », un « haïkaï » humoristique. (…) Ce sont souvent des parodies de poèmes réputés. Le « kyôka » existait dès le XII° siècle; il se développa au XVI° siècle, et fleurit dans la période Tokugawa. Le « kyôku » apparut à cette même époque. Tous les deux connurent la plus grande faveur au XVIII° siècle.
Enfin, de même que le « haïbun » correspond au « haïkaï », de même au « kyôka » correspond le « kyôbun » ou « ‘composition folle ». Ce dernier est pratiqué par les poètes de « kyôka » et par les auteurs de romans comiques, tel Samba. »

**

Le dernier paragraphe de l’Histoire de la Littérature japonaise par Schuichi Kato, Tome 2, Éd Fayard / Intertextes, 1986, isbn 2-213-01709-3, s’intitule :  » la littérature du rire « . Il couvre les pages 246 à 259.

En voici quelques extraits :

 » La tragédie des pièces où il était question de double suicide fut compensée par l’humour des vers comiques (kyôku et kyôka) et par des histoires drolatiques (kobanashi).  » (p.246).

 » Nous trouvons 3 formes principales de littérature humoristique dans la 2° moitié du XVIII° siècle; aucune n’était nouvelle. Les origines du « kyôku » (sorte de « haïku » humoristique) remontent à l' »Inu tsukubashû » et celle du kyôka (« poésie folle », forme humoristique de « tanka ») aux poèmes drolatiques dits « odoke uta » de l’époque de Heian.
Quant aux histoires dites « kobanashi » …, les « chônin » et les samouraïs qui écrivaient des vers humoristiques se prévalurent de ces formes établies, en amplifièrent les thèmes et en modifièrent, dans une certaine mesure, le caractère de l’humour pour en faire une forme culturelle qui convienne à l’époque et qui en soit caractéristique.  » (p.248).

 » Karai Senryû (1718-1790), chônin d’Edo, publia en 1765 la première partie du recueil de « kyôku » intitulé Haifû yanagidaru ;
Kimura Bôun, samouraï de rang inférieur et poète de « kyôka » ( 1719-1783) réunit une anthologie de kobanashi qui fut publiée en 1773 (…) et
Yomo no Akara (1749-1823) compila en 1783 une des premières anthologies de « kyôka », le Bansai kyôkashû (Recueil d’une kyrielle de kyôka)…
Senryû réunit encore 23 compilations vers la fin de sa vie ; et que 167 autres recueils aient été créés témoigne de la popularité de cette forme. On donna à ce genre de vers le nom du poète, et désormais on connaît les kyôku sous la désignation de senryû.(…). Les thèmes, pour la plupart, sont ceux de la vie quotidienne d’Edo, mais on y trouve également des vers au sujet des personnages célèbres du No, du kabuki et de classiques populaires, comme le Taikekiki et l’Ise monogatari.
Les thèmes de la vie bourgeoise sont multiples, y compris les rapports familiaux (entre mari et femme, parents et enfants, épouse et belle-mère), coiffeurs, menuisiers, moines itinérants, nourrices, servantes, réunions bouddhiques pour prière en commun, pièces de théâtre, aliments et boissons.  » (p.248/9)

 » Voici un vers bien connu au sujet d’une union qui laisse à désirer :

Tana naka de / Shiranu wa teishu / Hitori nari
Dans le quartier, / un seul l’ignore – / le mari

Mais la vaste majorité des senryû traite des rapports sexuels. Dans beaucoup d’entre eux l’action se déroule dans le Yoshiwara (= quartier des plaisirs d’Edo) ; certains autres traitent du double suicide. D’autres encore concernent les femmes de la cour shôgunale, leurs aphrodisiaques, godemichés et appareils anticonceptionnels. Il ne s’agit presque jamais de la vie paysanne ou du paysage des provinces… Le chônin d’Edo, tel que les senryû le révèlent, se suffit à lui-même, est oublieux du monde à venir et fort peu conscient de celui en dehors de la ville.  » (pp.249/50)

 » Pourtant on se moque également des samouraïs…
On trouve également des satires au sujet de moines et de médecins :

Isha shû wa Jisei wo homete Tataretari

Ayant loué le dernier poème° du défunt, le médecin s’en va.

° = Jisei = poème de mort (cf aussi : Japanese Death Poems, le livre de Yoël Hoffmann paru aux éd. Tuttle, 1986, isbn 0-8048-3179-3, et en grande partie traduit par votre serviteur : cf http://.haicourtoujours.wordpress.com ).

 » Il est évident que les senryû et les kobanashi ont des similitudes de thèmes et d’humour. On trouve jeux de mots, plaisanteries sur le quotidien, et légers malentendus psychologiques, railleries peu sévères, anachronismes délibérés; et, à l’occasion, on se moque des conventions sexuelles… (p.252)

 » Les kyôka étaient quelque peu différents de ces formes. L’époque la plus connue pour ces versions comiques de tanka est sans doute celle de Temmei (1781-1788), pendant laquelle elles jouirent d’une grande popularité parmi les intellectuels guerriers et certains chônin littéraires. À la différence des senryû, les kyôka étaient attribués à des poètes spécifiques lorsqu’ils furent réunis dans des recueils (…) Les noms des poètes les plus célèbres de l’époque se trouvent dans le recueil Azuma-buri kyôka bunko (Recueil de poèmes comiques à la manière d’Azuma), publié par Yadoya no Meshinori, agrémenté de portraits par Kitao Masanobu et de calligraphies du pinceau de Yomo no Akara. On y trouve le portrait de 50 poètes accompagné d’un kyôka de chacun.  » : pp. 252/3.

(C’est le principe exact du livre Le Char des poèmes Kyôka de la rivière Isuzu, illustré par Hokusaï ; éd. In Medias Res, 2000; isbn 2-9511719-1-9 = un kyôka et le portrait de son auteur.)

 » La moitié étaient des samouraï, l’autre moitié des chônin. (…) Des kyôka furent aussi écrits par des savants (…), par des peintres de l’école Kanô, par des acteurs (…) et par des courtisanes.  » : pp.253/4

 » Il fallait, pour écrire des kyôka, une certaine instruction littéraire, ce qui imposait des limites à leur popularité parmi les chônin. (…) La forme préférée du kyôka était la parodie de tankas célèbres  » : p.254.

 » Nous avons déjà dit que les kyôka pouvaient comporter la critique politique et la satire sociale, mais à quelques rares exceptions près, la poésie lyrique japonaise avait évité le commentaire politique et social et les kyôka, en général, se conformèrent à la tradition. Le domaine de la poésie comique, comme celui du waka, était celui de tous les jours, s’intéressant surtout au monde d’ici-bas, dominé par les valeurs ordinaires et hédonistes. Et là, les kyôka n’étaient pas différents des senryû. Les soucis principaux des poètes de kyôka étaient l’amour, le vin et l’argent. (…)

Yo no naka wa
Itsu mo tsuki yo ni
Kome no meshi sate
Mata môshi
Kane no hoshiki yo

Que veut-on de plus en ce monde ici-bas
Qu’un bol plein de riz et une nuit au clair de lune ?
De l’argent !

(: Yomo no Akara). « .

 » Les senryû abondent en descriptions concrètes de coutumes et de choses, alors que les kyôka ont tendance à être de caractère plus général et abstrait. Les descriptions de l’amour, dans les kyôka, par ex., utilisent des moyens plus détournés que ceux des senryû : le premier est de manière caractéristique ironique au sujet du poète et de sa vie, le second l’est rarement. Les kyôka traitent des aspects fondamentaux et constants de la vie humaine; et non pas de moments individuels, d’incidents et de phénomènes fortuits. On pourrait même dire que les senryû traitent des expériences d’un jour particulier et d’un lieu spécifique, alors que les kyôka portent sur les expériences de la vie entière. Cela révèle comment les poètes de kyôka étaient en mesure de se situer en dehors de leur expérience personnelle de la vie, tout en restant dans un système social apparemment permanent et inéluctable  » (p.256).

 » Le terme « sharenomesu » (tourner tout en plaisanterie) résume à lui seul ce genre de poésie. À n’en pas douter, les poètes de kyôka étaient le fruit de cette société qui prisait tant le drôle.
À l’époque, aucune croyance religieuse n’empêchait les poètes de kyôka de considérer leur propre mort dans la même optique. (…)

Kueba heru
Nebureba samuru
Yo no naka ni
Chito mezurashiku
Shinu mo negusami

Manger, avoir faim, / Dormir, se réveiller, / C’est normal. / En ce monde ici-bas, / Mourir sera sans doute un divertissement

: Hakurikan Bôun.

C’est le poème composé sur son lit de mort par un poète de kyôka perspicace. La plaisanterie l’emporte sur le trépas. L’humour face à la mort … (…) Dans la littérature japonaise, c’est chez les poètes de kyôka de la fin du XVIII° siècle que cette tendance arrive à son apogée dans ces poèmes qui constituent les meilleurs exemples de la littérature humoristique nippone. La popularité des senryû et des kyôka dura jusqu’au milieu du XIX° siècle.
(…)
Les limites de l’humour japonais avaient été atteintes à la fin du XVIII° siècle, et la drôlerie ne devait plus jouer un rôle si essentiel dans la culture. Au XIX° siècle, notamment vers son milieu, le gouvernement des Tokugawa fut ébranlé par des problèmes domestiques et des menaces extérieures. Les tentatives pour plaider en faveur du système ou l’attaquer n’eurent rien de drôle.  » (p.257/9)

(: Fin de l’Histoire de la Littérature japonaise, par Shuichi Kato, t.2, Éd. Fayard, 1986.)

**

In : Le Char des poèmes… d’Hokusai :

(p.13) : de Sanshûro Katamaru :

Hisakata no / hikari nodokeki Saho hime no / Goten.yama yori / kasumu akebono
Lumière douce de l’aube / de la belle Saho / voilée par la brume / du mont du Palais

Note 27 (p 35) :

La parodie part d’un makura-kotoba (« Hisakata no ») évoquant un poème de Ki no Tomonori :

Hisakata no / hikari nodokki / haru no hi ni / shizu kokoro naku / hana no chiruramu
La lumière douce / du jour printanier / Pourquoi donc ne cessent de tomber / sans sérénité / les fleurs de cerisier

Il évoque aussi un autre poème de type haïkaï-renga, compilé par Sôkan vers 1530-1535 :

La frange de son habit de brume / est légèrement humide / La déesse du printemps Saho / debout répand son urine
°

° « cette comparaison insolite exprime une esthétique expressionniste plutôt inhabituelle. La manière est caractéristique du premier recueil de Sôkan avec ses allusions crues voire scatologiques. (Il fut suggéré) que le compilateur Sôkan manifestait son anti-conformisme face à l’art élégant des poésies « en chaîne » (renga), en plaçant ce poème outrancier en tête de recueil. Il reflétait ainsi la réalité sociale d’une époque instable et tumultueuse.  » (p.36).

De Yashiki no Katamaru (p.20) :

Sakinarabu / aki no hiina no / kamuro-giku / hana koso hoshi no / hayashi kata nare

traduit ainsi (à cause des polysémies, doubles sens,…) :
Elles s’alignent épanouies
en ces jours d’automne / telles des poupées d’automne
les petites kamuro-giku / les apprenties courtisanes°
leurs fleurs telles des étoiles°° / c’est de l’argent qu’elles veulent
foisonnent / disent les musiciens°°°

° Kamuro, chrysanthème; ou jeune ou petit (kamuro-giku, petit chrysanthème… Kamuro-giku est le nom donné à la coiffure des fillettes dont les cheveux sont coupés au niveau des épaules. Dans les quartiers de plaisirs, le terme désigne une fillette de 6 à 14 ans, faisant l’apprentissage de son futur métier auprès d’une courtisane de rang élevé. (note 75).

°° Les 2 derniers vers multiplient les doubles sens. Hana, fleur, argent que le client distribue sous forme de cadeaux dans les quartiers de plaisir. « Hoshi » : étoile, je veux. « Hoshi no hayashi » : forêt d’étoiles – métaphore très répandue depuis le VIII° siècle et qui se encontre dans le Man.yôshû. (note 76)

°°° « Hayashi kata », musiciens accompagnant au tambour ou à la flûte les représentations théâtrales de nô, de kabuki ou de fêtes populaires. Ce kyôka évoque le « oiran doshu », cortège de courtisanes renommées accompagnées de kamura et de hayashi-kata qui se déroulait le 1° jour du 8° mois (en plein automne), à Yoshiwara, quartier de plaisirs d’Edo où vivaient courtisanes, artistes et éditeurs. » (note 77)

De Matsutake no Kasabito (p.22) :

Surusumi mo / urami nigoreru / urokogata / waga tsuno moji o / fumi ni shirasen

traduit ainsi :
Je prépare l’encre / Un cheval tout noir
toute noire des rancoeurs / le célèbre Surusumi °
En forme d’écailles °° / débordant de rancoeur
Ma lettre d’amour / foulera de ses pieds
vous fera avoir mon coeur / ma lettre d’amour

° note 90:  » Surusumi : encre qu’on broie et nom du célèbre cheval noir. Minamoto no Yoritomo, fondateur du bakufu ( premier shôgunat) de Kamakura en 1192 offrit 2 de ses plus beaux chevaux à ses deux sujets Sasaki Takatsuna et Kajiwara Kagesue (ce qui occasionna une grande rivalité entre eux)…

°° note 91 : Uroko-gata. Motif d’écaille triangulaire apparaissant sur le costume du théâtre nô du personnage de la femme jalouse. Ce kyôka fait allusion au haïku composé par Matsuo Bashô (in Edo Sangin, 3 récitations à Edo) :

Kobuton ni / daija no urami / uroko-gata

Le petit coussin / Le gros serpent, sa rancoeur / en forme d’écailles

En continuant de compulser Le Char des poèmes Kyôka de la rivière Isuzu, choix de Senshûan °, illustré par Hokusai, les notes de fin d’ouvrage m’en apprennent de bien bonnes :

° Note 4 : Senshûan, pseudonyme du poète Sandara-hôshi (1731-1814), de son vrai nom Akamatsu Masatsune. Avant de se consacrer au kyôka, il s’intéressait alors plutôt au conte humoristique (shôwa, kyogen) mais semblait entretenir de bonnes relations avec les poètes de kyôka dont Karogoromo Kisshû (1734-1802). () Il dirigea un groupe de poètes et se distingua comme l’un des meilleurs poètes de kyôka. Sa poésie se caractérise par l’humour et l’équilibre…

Note 2 : « Kyôka, litt. poésie folle. La forme est celle du waka de 31 syllabes (5+7+5+7+7) mais les sujets traitent de la vie quotidienne d’une façon anticlassique. Ce genre requiert une large connaissance de la littérature en général comme de l’art et de la rhétorique propre à la parodie (mots-pivots polysémiques, homophonies et homographies, compositions complexes et astucieuses). Cette tradition qui remonte au VIII° siècle, se développe à l’époque Kamakura pour connaître son apogée à l’épque Edo. »

Note 25 : Les 4 saisons … posent les règles du concours : provocation, maîtrise technique absolue des poésies en chaîne (pastiche, jeux de symétrie, polysémie…), attachement à la littérature classique et à l’érudition *, comparaison et identification implicite avec l’un des six poètes sacrés (Rokkasen).

Note 32 :  » Le moine Kisen est l’un des 6 poètes du Parnasse japonais ou 6 poètes immortels (Rokkasen) avec Ariwara no Narihira, le moine Henshô, Ôtomo no Kuronushi, Bunya no Yoshihide et la poétesse Ono no Komachi.  »

* en ce sens, on pourrait dire que le poème de Jean Monod, cité page 14 de l’anthologie du haïku en France, éd Aléas 2003, est un kyôku, qui – sans le nommer – cite Mallarmé :
 » L’absente de tout / bouquet la voilà me dit-il / en se montrant l’aube  »

Note 16 : Tsutaya (ou Tsuta-jû, abrégé de Tsutaya-Jûzaburô, 1750-1797) de son nom, Kôshodô, libraire et éditeur, grand amateur des arts et amis des lettrés, tels (entre autres) Utamaro et Hokusai, était aussi leur mécène. Il publia un grand nombre de livres et d’estampes (…) Son succès le porta au 1° rang des éditeurs d’Edo (pendant environ les 15 dernières années du XVIII° siècle, « qui coîncidaient avec l’âge d’or du kyôka.) Tsutaya édita plusieurs recueils de kyôka dont la présente anthologie, illustrée par Hokusai. »

*

(À suivre … avec quelques exemples de ces kyôkas qui très souvent se réfèrent à, font allusion à, s’inspirent de, évoquent, parodient, pastichent d’autres poètes que ceux cités plus haut, tels Sôkan, Saigyô, Murasaki Shikibu, Sagami – une des 36 poètes immortels (sanjû Rokkasen) – et aussi Bashô, etc. et/ou font intervenir polysémies, etc.)

*

Pour ajouter à mes « Plus sur le kyôka », celui-ci, de Iso no Wakame, p.16 du Char des poèmes kyôka de la rivière Isuzu (: op.cit.) :

Todokanedo / tatsuru misao o / uki hito no / kumite shirekashi / horiido no mizu
Même hors d’atteinte / voici mon coeur fidèle ° / Et toi coeur léger / puise °° et sache / cette eau du puits profond

° : « Misao o tateru » = jurer fidélité ou amour à quelqu’un. Le terme « sao » désigne la perche employée pour mesurer la distance, la hauteur et la profondeur. »

°° : « Kumite » = considérer les désirs de quelqu’un. Ce kyôka parodie un poème de Saigyô in Sanka shû (Recueil de la hutte des montagnes) :

Kumite shiru / hito mo aranan / onozu kara / Horikane no i no / oko no kokoro o *
En puisant de l’eau / sans doute comprendra-t-il / par lui-même / la sincérité du coeur profond / comme l’eau au fond du puits **

* Note du compilateur :
« o », n’est-ce la profondeur (de l’eau) du puits, cette unique allitération, cette unique voyelle la bouche en (« o » du) puits, du dernier vers (mais aussi progressivement tout au long du kyôka =
0 en première ligne
2 en deuxième
2 en troisième
3 en quatrième
7 en cinquième
?)

** le puits de Horikane, situé dans la province de Musashi est un « uta-makura ».

**

Le terme « kyôku » fut revu après la lecture de Writing and Enjoying Haiku (A Hands-on Guide) ; Kodansha International Ed., 2002, pages 154/155 de Jane Reichhold, isbn 4-7700-2886-5.
Au chapitre « Kyôka : Really Mad Poetry » (« Kyôka : une poésie vraiment folle ») : « C’est le côté non-sérieux du tanka… En fait, on utilise le terme également pour des poèmes parfaitement sérieux, qui traitent de l’écriture d’écrivains écrivant sur la forme… En anglais, nous n’avons pas encore fait la distinction entre le tanka sur des sujets plus légers ou le tanka à propos de l’écriture du tanka, mais continuons d’utiliser le même terme pour les deux occurrences. »

**

In L’Anthologie Poétique en Chine et au Japon, Extr.Orient-Extr.Occident, P.U.V. 2003 : l’article de Daniel Struve « Les recueils comiques de kyôka », p.139-163 :

« Très en vogue dans les milieux lettrés de la fin du XVI° siècle, le kyôka connaît alors un véritable âge d’or. (…) Matsunaga Teitoku (1571-1657), disciple de Hosokawa Yûsai et rpincipal promoteur du haikai est aussi considéré comme le fondateur du kyôka de l’époque d’Edo. » (p.140-141)

Le résumé de cet article dit : « Dans le Japon de l’époque d’Edo, l’introduction de l’imprimerie et le succès des genres poétiques comiques du haikai et du kyôka donnent lieu à la compilation de nombreux recueils. L’article retrace l’évolution des recueils du kyôka à partir du milieu du XVII° siècle jusqu’à l’apogée du genre à l’ère Tenmei (1781-1791), en relevant le statut ambigu que conserve tout au long de son histoire ce genre poétique… »

**

: Compilé par Daniel Py, (mai 2007- octobre 2013).

haïku, etc. Py – août 2013 – 1/2

28 août 2013

°°°

(ROUMANIE)

Bucharest-Ouest
des chiens sauvages aboient
autour de 4 heures 30

carré bleu
le jour se lève
sur les cris des chiens

certaines voitures
n’ont pas l’heur de leur plaire
: aboiements de chiens

piquant une courte pointe
derrière quelque voiture :
les chiens de l’aube

surveillant la rue à l’aube
une patrouille de chiens sauvages

Éteindre la voix des chiens
en fermant les fenêtres…
premier matin d’août

(… la danse de la pluie sur le trottoir…)

Du lac Bâlea
repêché
une coccinelle jaune

l’eau du lac
tâtée de la main
à 2044 mètres

un billet d’un leu *
offert au lac –
fait la planche

* monnaie roumaine : un leu, deux lei.

Un chien sauvage
dort sous un banc
à l’ombre –
à portée d’ouïe
des chants religieux
dans le parc du monastère

(Curtea de Arges)

/ sous un banc
à l’ombre
un chien endormi –
chants religieux
(diffusés) dans le parc
du monastère

sur un panneau
deux « sens unic »
en sens contraire

(Sibiu)

(Bras(h)ov)

la carriole à cheval
ramène le bois
par la route Nationale

Moisson faite,
des cigognes
dans le champ

(Transsylvanie)

Une nuit à Bras(h)ov *:
deux chats s’injuriant furieusement,
un fêtard gueulard…

* prononcer « Brachof », s’écrit en fait avec un s-cédille – 3/4-8-13

culte célébré,
le pasteur
quitte l’église fortifiée
de Neustadt / Cristian,
sa valise à la main

(où s’est rangée
sa robe noire)

(Bran :)

Pansu
le notaire
nous narre l’histoire
(du cœur)
de la Reine Marie
de Roumanie
entre Balçik et Bran
à l’apéro du soir

Dans la cour
du château de Dracula,
un gong

cris de chiens
très tôt
dans la ville
aux légendes draculéennes

Au pays de Dracula
son peigne au matin
a perdu une dent

ou :

Dans la ville du château de Dracula,
ton peigne au matin
perd une dent

ou :

son peigne
perd une dent –
ville de Dracula

au pays de Dracula
au milieu de la nuit
le bruit
d’un pipi

Du haut de la montagne
un Christ
en saut de l’ange

(Podu Dâmbovitei)

pentes montagneuses –
les fenaisons
familiales

(Constantza) :

une poche
de petits pois congelés
pour soulager la cheville
de la femme blessée

une moustiquaire –
une piqûre de moustique

/

la moustiquaire ;
un insecte à longues antennes
sur mon doigt

la nuit
rayée
d’un moteur de moto

les pommes tombent
– automne vert

/

le lendemain de la visite
au château « de Dracula »,
les pommes tombées dans l’herbe

/

les pommes tombent
je lace ses chaussures

Chiens, coqs de Roumanie.

(Viisoara)

Pique-nique à l’ermitage *

Quand les assiettes
s’envolent
les voix aussi

/

les liserons accueillants
sur le pas de porte
de l’ermitage *

* des Codrescu.

/

contre le mur
les futures confitures de mûres

(Constantza)

une carriole à cheval
passe
une sirène de police

deuxième nuit à Constanza :
pas de moto qui déchire la nuit

(Histria) :

dominant les ruines archéologiques,
un nid de cigognes
délabré

/

du fond d’une excavation antique,
des pousses vertes

/

au bord du chemin
du site archéologique
un peigne abandonné

/

sur le bord du lac Sinoe
une colonie de grenouilles paisibles

/

une grenouille verte
qui n’a pas peur d’un poète –
vaguelettes au bord du lac

/

photographiant
la meuf et l’âne
(- Histria)

dogs’ barks visiting our area
at night

des aboiements de chiens
en visite dans notre quartier
la nuit

avec nous dort
l’odeur de naphtaline

une grande plaine aride
traversée par la chaleur
et des pylônes électriques

a dry land
crossed by the heat
and power-lines

balade en forêt,
un bouquin d’arbres

à l’ombre du Monument Triomphal
un chien
au repos

in the shadow of the Triumphal Monument,
a dog
rests

(Monastère Saint-Andréï) :

route du monastère
les panneaux routiers
tous cabossés

un chevreuil sautant
dans un panneau
tout cabossé

a deer jumping
into an antique
sign post

Près du monastère
la cloche
écrasée de soleil

near the monastery
the bell
sun-struck

/

near the monastery
the sun-struck
bell

sur la cloche
à l’extérieur du monastère
pas de * papillon

* aucun

on the bell
outside the monastery
no butterfly

sur la cloche
du monastère
des guêpes

on the bell
of the monastery
wasps

un coup de * la cloche
les guêpes
s’envolent

* sur

près de la cloche
du temple
le papillon
de ton baiser

not far
from the monastery
the butterfly
of your kiss

Au monastère,
nous nous tapons la cloche

le papillon
sonné
se met à voler
droit

bell-struck
the butterfly
flies straight

dans l’urne
de la grotte du monastère :
des haïkus ?

dans la brouette
des cris
d’hirondelles

/

une brouette
remplie
de cris d’hirondelles

au monastère
le poney
devant le pope
défroque la visiteuse

(lac Sinoe) :

canicule –
les grenouilles dans les vaguelettes
au bord du lac (Sinoe)

scorching heat –
frogs in the wavelets
of (the) Sinoe lake

(Constantza) :

en bas du frigidaire
piqueté de rouille
ce bandeau rouge :
GARANTIE
2 ANI

une étoile cirée…

calligraffiti
sur la lanterne japonaise
vandalisée

calligragraffiti
on the vandalized
japanese lantern

pendant la lecture de haïkus
une mouette
se met à crier

during the haiku reading
a gull
cries

chants des grillons, bruits des vagues,
des chiens se répondent
le long de la mer Noire

/

loin de celui des hommes
le concert des grillons
et des vagues

°

Un tremblement de ciel (haïbun) :

Nous nous embrassons sur les lèvres rapidement. C’est comme un papillon embrassant une fleur (rapidement). Nous sommes en train de visiter le monastère de Saint-Andréï. À peu de distance se tient sa grosse cloche. Je n’oublie pas nos racines – Buson :

près de la cloche
du temple, le papillon
de ton baiser

(10/8/13)

Et aussi, enfin :

le papillon sonné
se met à voler
droit

(11/8/13)

We kiss on the lips very briefly. It’s like a butterfly kissing a flower. Were visiting St-Andrew’s monastery. Next to it stands its big bell. I do not forget our roots – Buson :

near the temple bell
the butterfly
of your kiss

(10/8/13)

and also, lastly :

bell-struck
the butterfly
flies straight

(11/8/13)

°

dans le même sens qu’Ovide
regarder la Mer Noire

(Musée archéologique de Constantza)

toutes ces mouettes
qui ont crié
au-dessus de la tête
d’Ovide !

au musée d’archéologie
une chaise branlante

sur la (grande) place
du musée archéologique
en chantier
Ovide reste de bronze

/

sur tout ce qui peut se passer
autour de lui,
Ovide
reste de bronze

au centre de la place
Ovide
et les excavatrices

, les tuyaux, les blocs de pierre,
les touristes et leurs bus

– et quelquefois les mouettes

les pigeons
chient-ils aussi
sur (la tête d’) Ovide ?

mettre un téléphone
portable
à l’oreille d’Ovide ?

Aujourd’hui Ovide
regarde
les moutons sur la mer

Ovide songeur,
perdu dans ses pensées
(tête penchée sur sa main droite)

sur mon sexe
elle écrivit
son prénom

/

sur mon sexe
elle n’écrivit
que son prénom

cabine d’essayage –
pensant à Untel *

(City Park Mall, Constantza)

* or. : à A.C. (en toutes lettres) /; à X…

dans la baie
baigneurs et mouettes
(sur la même ligne)
entre les algues

(O)mis mon maillot à Mamaïa…

dernier bain –
dans son maillot
des algues
de la Mer Noire

3 h – 10
un chien se met à aboyer
une voiture passe
puis une autre
et encore
aboiements

(Frankfurt) :

à l’aéroport
en transit
la passagère est priée
de faire l’avion
pour la fouille

/

transit –
la passagère
lève ses ailes
à la fouille

avant le décollage
déjà
les turbulences
de deux frère et sœur

colliers de lumière :
deux stades
peu après le décollage

la demi-lune brille
sur l’aile de l’avion
– son fil

/

la lune
tient * l’avion
par l’aile

* tire / guide / mène

On dirait que les lumières
veulent signifier
quelque mot

araignées,
drôles d’insectes

un tapis de lumières
orangées

Roissy

(13/8/13)

°°°

(ancien…)

elle nettoie le miroir
mes yeux tombent
entre ses quatre seins

Il vieillit
son miroir
ne fait pas un pli
/ n’a pas fait un pli

n’en fait pas un plat

/

À ride éra
petit patapon

À Ronflant-cette-narine…

le noyau du r
êve,
qu’est-ce ?

°°°

(à suivre, août 2013, 2/2.)

Compte-rendu du kukaï de Paris n° 76

17 mars 2013

Compte-rendu du kukaï (# 76) du 16 mars 2013.

En présence de 11 (puis 12) personnes (dont 3 nouvelles), 29 haïkus ont été échangés.
24 d’entre eux ont obtenu une voix – ou plus :

°

Avec 4 voix :

Arbres élagués –
leurs moignons torves
griffent le brouillard

: Danièle Étienne-Georgelin ;

dans la penderie
trois gants
de la main gauche

: Daniel Py ;

et :

Juste assez de neige
pour écrire leurs noms
– deux amoureux

: Patrick Fetu.

°

Avec 3 voix :

Comme il penche
le panneau « Sens interdit »
– rires d’enfants

: Paul de Maricourt ;

un monument
tout neuf
dans le village
un peu mort

: Daniel Py ;

et :

Un trait de pinceau –
Naissance d’un saule
sur la toile

: Isabelle Ypsilantis.

°

Avec 2 voix :

aquagym :
juste au niveau de l’eau
son rire en canard

: Daniel Py ;

Comme un air d’opéra
dans la cuisine –
Tournedos Rossini

: Minh Triêt Pham ;

Concert de printemps
Les chaussettes du violoniste
En laine

: Gilbert Stern ;

Étrange rencontre –
Des bouddhas sur le rivage
roulés par les vagues *

: Isabelle Ypsilantis ;

* Île de Putuoshan, Chine.

fumette –
toute la nuit
le voisin hilare

: Valérie Rivoallon ;

Île Pisse-Vinaigre *
un charivari de bernaches
débarquées sans papiers

: Roselyne Fritel ;

* Champigny-sur-Marne, (par le RER A !)

premier kukai –
il est temps de me mettre
au sport d’équipe

: Minh Triêt Pham ;

et :

Rousse à souhait
la feuille sèche dévale
la Promenade des Anglais

: Roselyne Fritel.

°

Avec 1 voix :

Chutes de neige
La maison de campagne
Enfile son écharpe

: Oriane Obendorfer ;

Concert de printemps
Les pantalons du premier violon
trop courts

: Gilbert Stern ;

Givre sur la vitre –
Goût de miel et de citron
sur les papilles

: Isabelle Ypsilantis ;

La pluie
sur sa frimousse
épouse ses larmes.

: Patrick Fetu ;

meurt un tournesol
sur le bord de la fenêtre –
crépuscule d’automne

: Minh Triêt Pham ;

noir total –
seul le silence ose
y pénétrer

: Valérie Rivoallon ;

Poète des rues
entre deux verres
il en déclame d’autres.

: Patrick Fetu ;

sous
sa poitrine – son cœur
immobile

: Valérie Rivoallon ;

Temps glacial
les hérons à leur poste
de l’eau à mi-jambe

: Roselyne Fritel ;

et :

Une bicyclette
dans le brouillard épais,
sa musique va…

: Danièle Étienne-Georgelin.

°°

Quelques livres y ont été vendus/achetés :

La Valise entr’ouverte’ ( : 1ère anthologie du kukaï de Paris)
Aware – Une introduction au haïku’ (de Betty Drevniok)
Tierra de nadie’ (de Salim Bellen),
tous trois aux éditions Unicité.

Quelques projets de publications prochaines (avril – juin 2013) ont été évoqués :

– ‘Le Singe renifle en décembre – et autres textes’ : Haïbuns de Salim Bellen, éd. Unicité- Afah (avril 2013);
– ‘Enfansillages 2’, éd. Unicité (mai 2013);
– un recueil de haïkus de Valérie Rivoallon, éd. Unicité (mai 2013);
– ‘Le Haiku moderne en anglais – et autres haïkus de George Swede’, illustrations de Serge Tomé, éd. Unicité (juin 2013);
– ‘Fleurs du Silence’ haïkus de Philippe Bréham, éd. San (avril 2013);
– Un recueil de haïkus de Monique Serres, éd. Pippa (mai 2013);
– un recueil de haïkus (autour de la musique) de Daniel Py, éd. Pippa. (juin 2013)

: un riche printemps haïkiste en perspective !

°

Nos prochaines dates pour le kukaï de Paris :

6 avril,
18 mai,
8 juin,
29 juin.

°

Merci à tou(te)s !

Daniel.

°

Commentaires sur le haïbun, et sur le Chichi no shuen nikki, d’Issa, par S.(L.) Mabesoone

1 février 2013

Extraits d’un échange entre Monique Serres et Seegan (Laurent) Mabesoone, avec leur permission. Qu’ils en soient remerciés ici :

De Seegan (Laurent) Mabesoone, à Monique Serres, daté du 23 janvier 2013 :

« En ce qui concerne la définition du genre haïbun, je crois qu’il est possible de se référer à d’autres japonologues que moi, MM Sieffert, Origas ou Mlle Pigeot, entre autres.
Je vais essayer de résumer : depuis Bashô (ou plus exactement depuis Yayu (1701-1783) avec son « Uzura koromo »), le haïbun s’est différencié du kyobun (« prose folle » = prose relevant de haïjin, par opposition aux textes élégants gabun des kajin – poètes de waka).
En effet, le haïbun est considéré dès lors comme « un texte de style typique du haikai ». (Pour le « Haibun gaku daijiten » de Kadokawa : haikai teki bunsho).
Ainsi, le problème n’est pas de savoir si le texte comprend ou non des haiku (hokku). Par exemple, le « genjuan no ki » de Bashô n’en comprend qu’un ou deux (selon les manuscrits).
Ce « style typique du haikai », en prose, tout comme dans le hokku ou le renku, consiste dons dans la concision (kanketsusa) et les sauts de registre (kire), d’où naît le haimi (« humour du haikai » ou « esprit du haikai »).
À ce titre, le Okuno hosomichi (traduit par Sieffert « Sente du bout du Monde ») peut être considéré comme un haïbun, bien sûr, mais il est généralement classé dans les kikobun (« proses de l’itinéraire », dites aussi Michiyukibun, cf J. Pigeot, etc.). Car ce texte possède aussi tous les traits stylistiques des récits de voyages médiévaux.
Bref, le « Chichi no shuen nikki » d’Issa est considéré à juste titre comme le plus grand haibun du XIXè siècle (Bunka/bunsei).
Même s’il ne comprenait pas un seul hokku, il le serait tout de même, car on y observe un style concis et hybride, avec de nombreux « sauts de registres» entre la réalité la plus prosaïque et les considérations religieuses, philosophiques, voire littéraires (ceci est facilement perceptible dans le texte original, car il existe dans le japonais classique une quasi-incompatibilité entre le style grave su sino-japonais et la souplesse du « japonais de souche » ; le haibun se joue de cette frontière).
Comment dire… imaginez qu’il existe en français un style mélangeant avec « l’esprit du sous-entendu » le latin antique et le français moderne ! C’est cela le haïbun, avec ou sans haiku dans le texte.

Seegan (Laurent) Mabesoone.

Idem, du 30 janvier 2013 :

(…)
Pour ce qui est de mon analyse du texte en japonais, il y a ma thèse… en japonais, sur le site de l’université Waseda, ci-dessous :
http://dspace.wul.waseda.ac.jp/dspace/handle/2065/493?mode=full

De Monique Serres à Seegan Mabesoone, le 24 janvier 2013 :

Afin de mieux visualiser le « style typique haikai », ses sauts de registres avec le jeu sur les frontières entre éléments prosaïques et réflexions plus philosophiques s’appuyant sur des niveaux de langue différents, vous serait-il possible (…) de l’expliciter sur un passage de votre traduction, par exemple : le passage du 4 mai du journal d’Issa – cette grande journée lumineuse de rémission dans la maladie du père – (…)

De Seegan Mabesoone à M.S., le 30/1/13 :

Entre les passages d’Issa :
1)
« Le 4. Grand changement » jusqu’à « jusqu’au village de Furuma », Seegan commente :
« Tout ce passage est très prosaïque, réaliste, dans une langue « vulgaire » : japonais de base « kun yomi ».

Entre
2)
« Les nuages de pluie avaient disparu » et « entendre ses premières vocalises. » :
« passage très littéraire, mais toujours en japonais de base « kun yomi », et non en sino-japonais : références à la littérature féminine classique de Heian – wabun

Entre :
3)
« En fait, ledit oiseau… » et « d’entendre chanter le coucou pour la première fois. » :
« À nouveau, prose vulgaire. »

Entre
4)
« Voici le coucou ! » et « Jour de rémission » :
Deux hokku particulièrement « raffinés » (miyabi/ga), sans mélange « raffiné-vulgaire », ce qui est inhabituel dans les hokku d’Issa. Ce style fait donc écho au passage en « prose élégante » du 2)

Entre
5)
« Aujourd’hui c’est le jour du repiquage » jusqu’à « où nous le garderions encore quelque temps avec nous ! » :
« passage en langue vulgaire, incroyablement réaliste pour son époque, sans aucune référence, pour rappeler une certaine vulgarité de l’entourage d’Issa »

Entre
6)
« Le lien entre un enfant » et « je suis resté à lui masser le cou et les pieds. » :
« passage très littéraire, mais cette fois, dans un style antique sino-japonais (l’équivalent de notre latin). Nombreuses citations en – lecture chinoise des caractères, ou expressions abstraites tirées des classiques chinois (kan-bun), afin de conclure dans un style « carré », adapté au sujet philosophique. »

« Voici un peu comment les « sauts de registres » constituent le « sel » du style hybride qu’est le haïbun.
Le changement de style permet de créer un choc émotionnel et de seulement sous-entendre la subjectivité (comme à l’intérieur d’un haïku, avec la juxtaposition inattendue de deux sujets). »

Seegan (Laurent) Mabesoone.

ISSA : Chichi no Shûen Nikki (1801) : Haibun, traduit par S. Mabesoone.

17 décembre 2012

Chichi no Shûen Nikki
(1801)
Journal des derniers jours de mon père
de KOBAYASHI Issa

traduit par Seegan MABESOONE

***

« Ma traduction d’un haibun célèbre d’Issa, le Chichi no shuen nikki (assez long, tiré de ma thèse à Waseda (Université) et de mon mémoire à Paris 7). Ma traduction du Chichi no shuen nikki est la seule traduction intégrale en français jusqu’à présent (elle est inédite – mise à part ma thèse, dont elle constitue une annexe). »

Seegan Mabesoone, dans un courriel à D.P. daté du 11/12/2012.

***

Le 23 /4 – Ç’était une journée ensoleillée. Il n’y avait pas un nuage dans
le ciel pur et serein . On pouvait entendre, à travers la montagne, les
premières notes du coucou. Mon père, entre autres choses, donnait de
l’eau aux plants d’aubergines.
Tout à coup – je me demandai ce qui lui était passé par la tête ! –
il tomba en avant, comme si les rayons du soleil printanier l’avaient
frappé dans le dos.
Moi, Issa, je lui dis: Mais que vous arrive-t-il ! Tomber ainsi la tête la
première dans un endroit si répugnant ! Et je m’employai à le relever en le
prenant dans mes bras (Plus tard, je devais comprendre que, dès cet
instant, il avait déjà un pied dans la tombe…Est-ce possible, un jour si
funeste !).
Mon père me dit qu’il ne se sentait pas très bien et, soudain, la fièvre
commença à monter. Sa peau était brûlante comme le feu. J’avais beau lui
donner à manger, il était incapable d’avaler une bouchée.
Moi, je ne savais que faire. J’étais là, seul, bouleversé, sur le point de
perdre mes esprits, et je ne trouvai rien d’autre à faire que quelques
massages pour l’apaiser.

Le 24. Beau temps. J’ai reçu des médicaments de mon ami Chikuyo et
j’en ai donné a mon père.

Le 25. Temps nuageux, puis beau temps. La maladie de mon père
s’aggrave de jour en jour. Ce matin, il ne réussissait même pas à avaler un
peu d’eau de cuisson de riz.
La seule chose qui me donne espoir, c’est qu’il continue à prendre son
médicament, goutte après goutte. Du matin au soir il répète sans cesse:
Ça fait mal ! J’en peux plus ! et il se tord de douleur en agitant bras et
jambes.
La tristesse que j’éprouve, me trouvant là, à côté de lui, est un sentiment
plus douloureux encore que si je souffrais moi-même.

Le 26. Beau temps. J’ai prié Jinseki du village de Nojiri de venir ausculter
mon père. Son pouls est irrégulier; c’est ce qu’on appelle un
refroidissement des intestins à symptômes internes. Il n’a pas une chance
sur mille de voir son état s’améliorer, m’a-t-il dit, sans me laisser aucun
espoir. Le coeur renversé, j’étais là comme sur un bateau à la dérive.
Mais, même rendu à de telles extrémités, j’ai insisté pour qu’il prenne son
médicament.
Une tante de Nojiri est venue passer la nuit ici.

Le 27. Temps pluvieux. Dans un moment de solitude extrême, alors que la
pluie qui tombait assombrissait encore cette journée, mon cher ami
Chikuyo m’a fait parvenir ceci:

Pluie de la mousson
Pour vous abriter, peut-être,
Tendez-vous les mains au ciel ?

Le 28. Beau temps. De bon matin, mon père m’a dit que c’était
aujourd’hui jour de prière en souvenir du décès du Révérend
Fondateur et il est allé se laver la bouche… J’ai eu beau essayer de
l’arrêter en lui disant que cela était mauvais pour sa fièvre, il a
absolument refusé de m’écouter.
Face à l’autel bouddhique, il a récité les soutras comme à l’habitude, mais
sa voie était rauque.
À le regarder par derrière, si affaibli, je me suis senti bien découragé.

Le 29. Alors que sa maladie s’aggrave, mon père a bien voulu penser à
l’avenir de ma personne car, moi, je me retrouve seul au monde.
Il a dit qu’il me concédait de diviser en deux, entre mon frère et moi-même,
le peu de terres qu’il possède.
Péniblement, à bout de souffle, il a donné ses instructions: D’abord, la
rizière appelée Kawashima et celle du lieu-dit de Kahara seront la
propriété du cadet !
Alors, Senroku, qui semblait ne pas apprécier les volontés de notre père,
s’y est opposé.
Senroku et notre père se sont disputés, et la journée s’est terminée là-dessus.
De telles querelles se produisent parce que nous sommes tous
aveuglés par l’avidité, les fausses idées et le manque de sincérité.
C’est une chose bien répugnante que le manque de piété filiale et
l’abandon des hommes aux cinq souillures de ce bas monde.
Le soir venu, le pouls de mon père battait à un rythme particulièrement
irrégulier. Comme j’étais inquiet à l’idée de rester seul auprès de lui, je me
suis dit que Senroku, même rebelle aux volontés paternelles, était tout
de même du même sang que moi et je lui ai demandé de dormir aux côtés
de notre père, au cas où viendrait sa dernière heure. J’ai fait cela parce
que, quoiqu’il en soit, je pense à mon frère cadet. Du côté de la lampe,
penché vers le visage de mon père, je restai là à veiller. Toute la nuit, mon
père dans sa souffrance, allongé sur le dos, ne cessa de souffler
violemment. Cela faisait mal au coeur de le voir ainsi. Puis la douleur se
retira comme se retire la marée et mon père s’apaisa un moment. [Au
matin] mon père m’a fait savoir qu’il voulait essayer un remède [à base]
de foie d’ours que l’on peut se procurer, dit-il, chez le médecin de Nojiri.
Nojiri ne se trouve qu’à une lieue de Kashiwabara, mais, sachant
que ma [belle-]mère s’était, elle aussi, disputée avec mon père la veille, je
ne voulais pas m’en aller et laisser mon père sans garde sûre. Sans dire la
chose à mon père, j’ai envoyé mon frère cadet à ma place.
Or justement, les pluies de la mousson qui étaient tombées pendant la
nuit venaient de s’arrêter et mon père, toujours soucieux de l’eau qui
déborde par dessus les talus des rizières, me demanda: Où est passé
Senroku ? Je n’avais rien à cacher; je lui répondis en disant les choses
telles qu’elles étaient. Mon père se mit alors dans une colère sans
pareille. Pourquoi l’as-tu envoyé courir après ce foie d’ours sans me
demander mon avis ! Alors, même toi, tu te moques de moi ! me
réprimanda-t-il. Arrivant juste au bon moment de la chambre à coucher,
ma [belle-]mère en profita pour élever la voix et dire, entre autres
choses: Ce fainéant de Issa ! Envoyer Senroku sans même le laisser
prendre son petit-déjeuner ! Ah, ça ne l’embête pas, lui, que son frère
cadet ait le ventre vide, hein ! Moi, seul, sans personne pour me soutenir,
je subissais leur courroux. Au point où j’en étais, la seule chose que je
pouvais faire était [de me mettre a genoux ,] de poser le front sur le
tatami en pleurant et en joignant les mains, et de demander pardon : Je
ne le ferai plus; je ferai attention ! Alors la colère de mon père se calma
un peu. Quoiqu’il en soit, pourquoi prendrais-je mal les avertissements
de mon père ? Même si [un jour] mon père me demandait de mourir, [je
sais que] ce serait pour mon bonheur. D’ailleurs sa voix, même en colère,
avait quelque chose de faible et inspirait la pitié. Quelle joie, en fait, de
me faire corriger par mon père alors qu’hier soir je me préparais à le
perdre à jamais ! Ceci dépasse encore ce que peut ressentir une tortue
aveugle [perdue dans les flots] qui trouve une branche [à laquelle
s’accrocher]. Sur ce, le soleil commença à monter dans le ciel et mon
frère, sans se presser, revint de sa commission.

Le 1 / 5 – Ciel pur et temps clair. Les épis de blé frémissent dans le vent
d’un air empressé et les fleurs de lys apparaissent, soudain, rouges ou
blanches. Chacun se presse, car c’est le moment de repiquer le riz et de
sortir les semis. Mon père, lui qui était toujours en bonne santé, ne peut
même pas se lever, ce qui lui semble insupportable. En plus de cela,
comme les jours rallongent, à partir de midi il ne cesse de s’exclamer :
Alors, cette journée n’est pas encore terminée ? Quelle tristesse
j’éprouve quand je pense à ce qu’il ressent !

Le 2. La maladie s’est aggravée; mon père souffre énormément.
Ma [belle-]mère, depuis cette dispute avec mon père, ne daigne même
plus le regarder. Quant a mon frère cadet, depuis l’affaire de la division
des terres, il n’est plus en bons termes avec notre père. À voir cette
haine si laide entre moi et mon frère, j’en arrive à me dire que, quelle que
soit la colère du moment et quoi qu’on pense de la difficulté d’être demi-frères,
tout cela vient du fait que nous étions ennemis dans une vie
antérieure.
Mon père, lui, désolé de voir que je ne ferme pas l’oeil de la nuit pour le
veiller, me dit des mots pleins de gentillesse, comme: Va donc faire une
sieste et récupère de ta fatigue !Ah, va faire un tour dehors pour te
changer les idées ! etc. Ma [belle-]mère, elle, passe sa colère sur mon
père et blâme la moindre de ses faiblesses, en oubliant tous ses devoirs
d’obéissance.
Cela vient aussi du fait qu’elle ne supporte pas de me voir à son chevet.
Je sais bien qu’elle réussit ainsi a rendre mon père témoin d’une triste
situation, mais je ne vois pas comment, dans un tel contexte, je pourrais
tourner le dos et fuir je ne sais où.
Le 3. Beau temps. Jinseki a avoué que sa cuiller à pilule ne pouvait plus
rien pour mon père. Alors, j’ai pensé que l’on pourrait demander les
services de ces guérisseurs qui ont toujours allié le culte des divinités
shintoïstes et du Bouddha puis, à la vue des résultats, utiliser les
pouvoirs du bouddhisme ésotérique, ou encore supplier tout autre
protection du ciel … mais mon père a refusé de s’écarter des principes
de sa secte. [Moi,] je me retrouvais les mains vides, sans rien d’autre à
faire qu’attendre la fin. Rendu à de telles extrémités, je voulus tout de
même faire venir Doyu, le médecin du temple Zenkoji, et j’envoyai
quelqu’un le chercher de toute urgence. En attendant impatiemment
l’arrivée du médecin, je me disais que mon père était toujours relié au fil
précieux de la vie et qu’il pouvait encore redevenir l’homme qu’il était.
Devant chaque maison on allumait les flambeaux, comme le jour tombait…
(avant correction: Le soleil s’effaçait dans un coin du mur ). Alors,
j’aperçus un palanquin; je m’empressai de montrer le malade [au
médecin]. Tout comme Jinseki, celui-ci me dit que mon père n’avait pas
une chance sur mille de rester de ce monde. [Avec l’impression que] la
corde à laquelle je m’accrochais avait fini par se couper, j’attendais
seulement que la nuit se termine et je m’efforçais de faire boire un peu
d’eau de cuisson de riz a mon père.

Le 4. Grand changement par rapport à hier: le visage de mon père est
resplendissant. Il m’a même dit : Je veux manger quelque chose ! Alors
ma joie fut sans limite. J’avais le sentiment qu’il était en train de reprendre
vie grâce au médicament de la veille. Je me mis à diluer [dans de l’eau
chaude] de la fécule de dent-de-chien et mon père en but trois ou
quatre bols. Doyu lui-même a dit ceci: Si cela se traduit par un
changement durable, c’est que la guérison doit être proche. Moi aussi je
me sens bien soulagé, car c’est moi qui passe tout mon temps au chevet
[du malade]. Comme le vénérable Doyu devait s’en retourner,
je l’ai raccompagné jusqu’au village de Furuma. Les nuages de pluie
avaient disparu vers l’ouest et vers l’est, le ciel était clair comme jamais.
Comme à point nommé, un coucou montra le bout de son nez et fit
entendre ses premières vocalises. En fait, ledit oiseau devait chanter
depuis longtemps déjà mais, comme je m’occupais de mon père du matin
au soir et du soir au matin depuis le début de sa maladie, mon coeur
étant vide de toute autre préoccupation après toutes ces choses
insensées, et j’avais l’impression d’entendre chanter le coucou pour la
première fois.

Voici le coucou !
Ce beau jour, pour moi aussi,
Est un jour béni.

Viens nous rafraîchir,
Lune éclairant la maison !
Jour de rémission.

Aujourd’hui, c’est le jour du repiquage du riz. Tous les voisins qui nous
aident, tous les employés [saisonniers] et tous les habitants de cette
maison sont sortis pour la journée, car c’est un évènement annuel
important. Moi, je suis resté seul au chevet de mon père.
Sur ce, le soleil finit par s’effacer dans un coin du mur et vint le moment
de servir le repas. Comme il s’agit d’une maladie [contagieuse] que tout
le monde redoute, j’ai ramené mon père dans sa chambre à coucher. On
pouvait entendre mon frère cadet parler en ces termes avec un serviteur:
Si mon père était mort tout de suite, il serait en bonne place au paradis
bouddhique. C’est tout juste si il ne disait pas que notre père vivrait trop
vieux au cas où nous le garderions encore quelque temps avec nous!
Le lien entre un enfant et ses parents est pourtant une chose que l’on ne
vit pas deux fois; même si l’on pouvait passer cent ans avec ses parents,
il n’y aurait pas lieu de s’en lasser.
Le féroce tigre lui-même ne dévore pas ses parents et ne dit-on pas que
le corbeau, oiseau pourtant détesté de tous, s’occupe de ses vieux
parents pendant cinquante jours ?.
Alors, au nom de quoi un être humain peut-il dire des choses pareilles ?
Du coup, notre père en a encore ressenti de la peine et moi, approchant
la chandelle, je suis resté à lui masser le cou et les pieds.

Le 5. Le médicament semble bien convenir à mon père. Je lui en ai fait
reprendre plusieurs fois. A chaque fois, par dessus les cendres [où
bouillait la solution], je regardais avec attention le visage resplendissant
de mon père, qui dormait d’un air paisible.
J’ai pris son pouls et je n’ai rien trouvé d’anormal. Ainsi, je ne pus que me
réjouir de le voir guéri à quatre-vingt-dix pour-cent…
[Cependant,] quand je repense maintenant à ce qui s’est passé par la
suite, je me dis que je croyais à cette guérison seulement parce que je la
désirais.

Tu es déjà là,
A mes pieds, mais depuis quand ?
Petit limaçon !

Le 6. Comme il faisait beau, je me suis dit que mon père devait être las de
rester couché sur le dos toute la journée. J’ai plié sa couverture et je lui
ai dit de s’y adosser.
Alors il a commencé à me parler des choses du passé: C’est vrai que toi,
tu as perdu ta mère à l’âge de trois ans. Tu as eu beau grandir, tes
relations avec ta belle-mère ne s’arrangeaient pas.
Jour après jour, cela nous faisait mal au coeur, et soir après soir, ton âme
brulait de colère. Je n’avais pas un moment de tranquillité.
Alors, j’ai eu une idée: Tant que tu resterais avec nous, cette situation
n’aurait pas de fin, mais, si on t’éloignait un moment du pays natal, à la
fin, tu éprouverais certainement de la nostalgie [pour ta belle-mère].
Au printemps de tes quatorze ans, je t’ai fait partir au loin, à Edo.
Quelle triste histoire ! Si j’avais été un père normal, j’aurais attendu
encore trois ou quatre années puis je t’aurais laissé t’occuper des
affaires de la maison. Tu te serais senti sécurisé et nous, nous aurions pu
profiter de nos dernières années.
Quand je t’ai envoyé gagner ta vie dans cette ville féroce alors que tu
étais encore tout jeune, que tu n’avais que la peau sur les os, tu as
dû penser que j’étais un père bien cruel.
Mais oublie donc tout ça, dis-toi que c’était ta destinée pour cette vie !
D’ailleurs, je me suis rendu à Edo moi aussi cette année, à l’occasion d’un
pèlerinage sur les traces d’un des vingt quatre disciples de Shinran. Je
suis allé te voir chez toi. [Je me souviens que] je pensais: même si je
meurs en voyage, mon fils sera la pour me prêter secours.
Et voila que, à ton tour, tu viens jusqu’ici pour me voir et que tu te
retrouves à t’occuper de ma maladie. C’est dire à quel point nos destins
sont profondément liés ! Maintenant, même si je pars pour l’autre monde,
je n’aurai rien à regretter !
Mon père parlait en versant de chaudes larmes et moi, Issa, je restais le
visage baissé sans pouvoir dire un mot. J’avais passé vingt cinq années
éloigné, sans cet amour paternel plus profond que les neiges éternelles
du Mont Fuji , plus indélébile qu’un double bain de teinture écarlate!
[Vingt cinq années s’étaient écoulées] aussi vite qu’une roue dévalant
une pente et moi, j’avais passé mon temps à divaguer tout comme ces
nuages qui se trouvent à l’ouest quand on les cherche à l’est. En mon for
intérieur, je me repentais d’avoir tant tardé à revoir mes parents, d’avoir
attendu que mes cheveux blanchissent comme du givre.
Je me disais que ma faute dépassait même les cinq péchés capitaux.
Mais, si j’avais versé des larmes à mon tour, ceci aurait eu pour effet
d’augmenter encore la peine de mon père. En m’essuyant les yeux, avec
un sourire forcé, je dis ceci à mon père: Ne vous faites pas de souci,
faites plutôt en sorte de guérir bientôt ! Et, lui donnant son médicament,
j’ajoutai: Dès que vous serez en bonne santé, je redeviendrai le Yataro
d’autrefois : je couperai les herbes, je bêcherai la terre et vous n’aurez
plus de souci à vous faire ! Veuillez me pardonner mon attitude passée !
Sur ce, mon père se réjouit au delà de toute limite.

Le 7. Beau temps. Senroku est allé au temple Zenkoji pour se procurer
des médicaments. Les longues journées d’été semblent interminables à
mon père, et j’ai réfléchi à ce qu’il aimerait bien manger. Sachant qu’il
n’affectionne pas particulièrement les céréales, j’avais pensé à lui offrir
une poire. Mais, dans ce pays de Shinano-où-les-gens-coupent-les-bambous,
notre maison se trouve bien démunie; ici on aperçoit encore
des taches blanches de neige parmi le feuillage verdoyant et, partout,
sur la lande comme sur les montagnes, souffle encore un vent froid,
même en été. Or justement, la voix du tout premier vendeur de prunes se
fit entendre à notre porte. Mon père me dit avec un ton d’enfant gâté : Je
veux manger des prunes vertes ! Mais ceci, malgré toute ma compassion,
je ne pouvais le lui accorder.
Quelle tristesse ! Comme j’aimerais voir enfin le jour où il pourra oublier
les prescriptions du médecin ! Je souhaite de tout mon coeur qu’il puisse
[manger] tout ce qui lui tombe sous la main, mais quand je le vois, la tête
pendante, sans forces, je me dis que son état n’est pas si encourageant.
Le 8. Jour de repos pour le travail agricole. Les gens s’étant informés les
uns les autres [de l’état de mon père], de nombreuses personnes,
appartenant ou non à la famille, sont venues nous rendre visite. Certains
ont apporté du saké, d’autres de la farine de sarrasin, disant que mon
père affectionne ces choses. Mon père, d’un air réjoui, acquiesçait de la
tête, joignait les mains et remerciait chaque visiteur. Les Tang, sur ce
point, étaient d’accord avec les Japonais, et disaient : Une montagne
d’or après la mort ne vaut pas un verre de saké encore en vie.
Plutôt que d’épuiser tous les fastes du service bouddhique après la
disparition de quelqu’un, il vaut mieux avoir adressé à cette personne une
parole tendre de son vivant.
En ces temps de décadence, chacun blâme le moindre écart lorsqu’il
s’agit des autres, sans voir ses propres erreurs, pourtant bien plus
grandes. Et, dissimulant tant de choses sombres, nous ne sommes même
plus capables de voir notre propre manque de piété.

Moi qui ai la chance
De m’être réincarné
En être humain,

Je voudrais tant vivre droit
Comme les jeunes bambous !

Cette nuit-la, à partir de minuit environ, mon père, ne réussissant pas à
dormir et trouvant la nuit longue, me demanda à trois, quatre, sept… neuf
reprises : Cette nuit ne finira-t-elle donc pas ? Et le coq, ne chante-il pas
encore ? Mais on apercevait seulement la clarté des étoiles et, au bout
de l’auvent, les ombres des sapins et des érables dans une obscurité
profonde, d’où provenait le chant lugubre d’un hibou. Ah, quelle
tristesse ! Chacun connaît l’histoire de celui qui fit ouvrir les portes d’un
poste-frontière en imitant le chant du coq.
Cependant, les lueurs de l’aube, elles, ne dépendent que du ciel. Je ne
possède pas ces pouvoirs magiques qui permettent [de faire naître la
lumière] en enfermant du feu dans un sac et il n’est pas non plus en mon
pouvoir de rappeler le soleil après le couchant. Tout ce que je peux faire,
c’est pencher la chandelle vers mon père et le veiller en regardant son
visage.

Le 10. Beau temps. Sans cesse mon père se lamente et répète qu’il veut
manger une poire. Je me suis enquis de la chose auprès de toutes nos
relations dans les environs – famille ou proches -, auprès de mes amis,
des personnes ayant une certaine fortune; j’ai visité tous ceux qui me
venaient à l’esprit, mais il ne se trouva pas une seule personne ayant
gardé une poire en réserve… Même en été, ce village de montagne est un
endroit bien démuni. Aujourd’hui, comme mon père a épuisé ses
médicaments, je me suis préparé dès la première heure du matin et je suis
parti pour le Zenkoji. Dans le ciel du mois de juin l’aube commençait a
poindre. Les hautes montagnes étaient encore blanches de neige et,
parmi le feuillage verdoyant, quelques fleurs rappelaient encore le
printemps. J’aperçus avec nostalgie [cette pente sur laquelle la neige en
fondant prend la forme d’] un semeur et, comme à point nommé, un
coucou montra le bout de son nez, chantant mieux que jamais quelques
vocalises.
Mais – allez savoir pourquoi ? -, dans mon coeur ce n’était pas un matin
heureux. Peu avant sept heures du matin, je suis arrivé
à l’étape appelée Mure. Il s’agit du village où mon vieux père
m’accompagna autrefois, le jour où il m’envoya, moi Issa, [mener
ma vie] à Edo. Vingt quatre années ont passé depuis. Le bruit de la
rivière, le relief de la côte… j’avais encore certaines choses en mémoire,
et ceci me fit ressentir quelque joie. Mais je ne reconnaissais le visage de
personne. Afin d’arriver chez le médecin avant qu’il ne quitte son
domicile, j’ai accéléré le pas, et je suis arrivé au Zenkoji vers huit heures
du matin. Apparemment, c’était encore l’heure du petit déjeuner pour le
docteur Doyu, mais comme j’entendais sa voix dans le fond [du cabinet],
je m’empressai d’aller lui rapporter l’évolution de la maladie.
Sur le champ, il se saisit de sa cuiller à pilule et réalisa la préparation.
Dans ce haut lieu du bouddhisme de la Terre Pure, les enseignes des
boutiques se font concurrence, les drapeaux publicitaires volent au vent
et des gens de tous les pays vont et viennent. Tous sans exception
souhaitent renaître en Bouddha dans l’autre monde. Quant à moi, j’étais
venu à la demande de mon père, afin de rapporter des médicaments et,
également, afin de me procurer une poire. Comme je ne m’étais pas
encore acquitté de cette seconde commission, je me contentai de saluer
de loin le Bouddha [du Zenkoji], puis, quitte à remuer ciel et terre dans
l’espoir de trouver une seule poire, je me mis a parcourir, sans poser pied
à terre, tous les commerces de produits séchés et tous les magasins de
fruits et légumes. Mais quelle tristesse ! Il ne se trouva pas une seule
personne pour me présenter un morceau de poire… Pourtant, on connaît
ces histoires anciennes disant qu’untel a trouvé des champignons dans la
neige, ou des poissons sur la glace [grâce à sa piété filiale]. Et moi qui ne
réussis même pas à me procurer une seule poire ! Le ciel m’aurait-t-il
abandonné ? Le Bouddha et les dieux
refuseraient-ils de me voir ? Mon manque de piété filiale était-il une
volonté de l’autre monde ? Quoiqu’il en soit, mon père attendait
certainement [avec impatience] sa poire. Si je rentrais sans rien,
comment faire pour le consoler ? Pensant à tout cela, je sentis comme un
poids sur ma poitrine, et, me lamentant, je me mis a verser des larmes en
plein milieu de la chaussée. Les passants riaient de moi et me prenaient
pour un fou. Alors, tout honteux, je restai là, les bras croisés et la tête
pendante, le temps de me calmer et de reprendre mes esprits.
Où pourrais-je trouver une chose qui, même ici [au Zenkoji], demeure
introuvable !
Afin d’être de retour au plus vite et de donner au moins à mon père ses
médicaments, j’ai marché, les mains vides, jusqu’au village de Yoshida.
Là, trois, quatre ou cinq corbeaux sauvages m’aperçurent et élevèrent la
voix devant moi. Ceci ne fit qu’augmenter mon inquiétude à propos de la
santé de mon père et j’accélérai le pas à en perdre haleine.
A l’heure où l’ombre des montagnes indique deux heures de l’après-midi,
j’étais de retour à la maison.
Mon père avait un visage plus resplendissant que jamais, et il se donnait
même la peine de sourire. Lui raconter que je n’avais pas trouvé de poire,
et il aurait sûrement perdu sa bonne humeur… Alors que j’hésitais sur la
stratégie à suivre, il me posa la question de lui-même. Je lui répondis en
disant les choses telles qu’elles étaient. [Puis,] afin de le calmer, j’ai
ajouté des choses sans fondement, en me perdant dans les nues:
Demain, je me rendrai à Takada et je vous en ramènerai, à coup sûr…
Et j’ai passé une soirée bien amère.

Le 11. Comme c’est un jour d’entretien des champs, tout le monde a quitté
la maison, les uns portant des faux, les autres des bêches, et je me suis
retrouvé en tête-à-tête avec mon père. Il était étendu là, paisiblement.
Moi, Issa, je chassais les mouches de son visage tout en préparant ses
médicaments. Alors que j’étais en train de regarder son visage maladif,
mon père se mit à parler et à évoquer l’avenir: Mon état a beau se
dégrader, je vois bien comment les choses évoluent… Les gens de cette
maison essaient de faire de nous deux ennemis. Ou encore, ils médisent
sur nous. Moi, tant que je serai en vie, quitte à me sacrifier pour toi, je
ferai tout pour que tu puisses rester un jour ou une heure de plus dans
cette maison. Mais, si je disparaissais, tu aurais sûrement beaucoup de
mal à te battre contre eux. De jour comme de nuit, tu connaîtrais les
souffrances du monde des Furies. Puis, sans respecter mes dernières
volontés, tu t’en irais pour de [lointains] pays… Tout ceci m’apparaît
encore plus clairement que si je le voyais dans un miroir! Mais tu es,
comme tout mortel, sujet à la maladie, à la peine, à la mort et à la
souffrance. Si, ensuite, tu rentrais au pays natal, les jambes courbées et
les reins rompus, toute la famille et tous les proches, te montrant du
doigt, te traiteraient avec plus de mépris que pour un chien ou un chat.
Et moi, sous le gazon [, te regardant,] comme je serais triste… et comme
je serais déçu !
Mon père versait de chaudes larmes, et moi aussi, Issa, je fondais en
larmes, mais de bonheur, car, vraiment, il fallait bien être mon père pour
prendre ainsi pitié d’un malheureux orphelin.
Sans cesser de pleurer, je relevai enfin le visage pour lui dire : Ne vous
faites pas de soucis ! Cette fois-ci, quitte à échanger ma vie contre la
vôtre, je réussirai à vous faire guérir. Guérissez donc au plus vite ! [Et
puis] moi aussi, je prendrai femme en accord avec vos volontés, et je
resterai à votre disposition pour vous servir ! Quand j’eus dit cela, mon
père sourit d’un air satisfait. Il était bientôt midi, et tous ceux qui étaient
partis aux champs commencèrent à rentrer à la maison, les uns après les
autres.

Le 12. Comme le malade ne cesse de demander de l’eau fraîche, ce qui est
interdit par le médecin, je lui ai donné de l’eau que j’avais fait bouillir puis
refroidir. Cette eau est tiède ! a-t-il dit en se lamentant. Il est vrai que
mon père souffre, à cause de la fièvre. Cependant, je ne vois pourquoi je
lui donnerais quelque chose de nocif ! Quand on lui parle des
prescriptions de médecin, il répète: C’est sans coeur, de dire des choses
comme ça ! et il refuse de prêter l’oreille.
À la suite de cela, ma [belle-]mère, qui était fâchée contre lui hier
encore, lui a fait boire trois ou quatre tasses d’eau du puits, les unes
après les autres, sans se soucier du danger. Ça au moins, c’est de l’eau
fraîche et pure ! Ce qu’on m’a donné jusqu’a présent, ce n’était pas de
l’eau ! Au nom de quoi Issa a-t-il osé se moquer de moi ? a-t-il dit en se
plaignant. [Autrefois], Hikan, pour avoir critiqué le roi Choo, eut la
poitrine écartelée. Ainsi, lorsque des gens méchants sévissent dans un
pays, il n’y a plus de place pour la vertu.
À la suite de cela, pour faire plaisir à mon père, on lui donna plus de trois
litres d’eau fraîche en une journée. C’était si difficile pour moi, me
trouvant à son chevet, d’avoir en face des yeux une chose dont je savais
pertinemment qu’elle était mauvaise, sans pouvoir dire un mot de mise en
garde. Les bons médicaments sont amers dans la bouche, mais ils sont
efficaces contre la maladie.
Et les mots de mise en garde, ils ne plaisent pas a l’oreille, mais ils sont
une aide pour une famille en péril.
Mon père, lui, sourit d’un air satisfait à ceux qui lui donnent du poison et
pense du mal de celui qui lui impose ses médicaments. Comment cela
est-il possible, lui donner une chose nocive, alors que toute la famille
devrait être unie dans l’espoir de sa guérison ?
Le monde est vraiment mal fait !

Le 13. Ce matin, mon père a le coeur particulièrement léger, et il a
demandé : Je veux boire du saké ! Ceci étant formellement interdit par le
médecin, j’étais décidé à ne pas lui en donner un goutte tant qu’il ne
serait pas totalement guéri. Or les gens venus le voir, s’adressant à moi,
ont dit : Imaginez qu’il meure ! Après, vous n’auriez que des remords de lui
avoir interdit une chose qu’il aimait tant ! Si vous lui donnez, en quantité
raisonnable, une ou deux bouchées de ce qu’il désire, quelle que soit
cette chose, vous aurez fait une bonne action, pour sûr ! Ceux qui
attendaient la moindre occasion pour semer la discorde se tenaient là,
l’oreille dressée… Du coup, toute la matinée on a laissé faire au malade
ce qu’il voulait, en lui donnant et en lui redonnant [du saké].
Le malade, comme quelqu’un qui aurait [enfin] trouvé un bateau pour
traverser un gué, continuait de boire; à son visage, [on voyait bien] qu’il
satisfaisait un désir quotidien. On aurait dit une baleine aspirant la mer.
En une matinée, il absorba près d’un litre [de saké].
Même un enfant de trois ans froncerait les sourcils en voyant le
comportement grossier [de ma belle-famille], vis-à-vis de quelqu’un qui
n’a pas mangé un seul repas consistant pendant presque vingt jours.
Moi, Issa, j’avais beau serrer les poings, les mains moites de sueur,
je ne pouvais me battre seul contre deux, et finalement je n’ai pas réussi
à les empêcher de faire. S’il y a bien une chose déplorable, c’est cette
façon d’agir de la part de ceux qui, en apparence, sont pleins
d’attentions mais qui, dans leur for intérieur, ne souhaitent que la mort
de mon père !

Le 14. Ainsi ce matin, quand on observe bien son visage, on aperçoit des
boursouflures qu’il n’avait pas hier. Et ça, c’est difficile à accepter.
À coup sûr, les effets nocifs du saké ont dû lui monter au visage.
En fait, à bien y regarder, le nombre de boursouflures a doublé sur les
quatre membres aussi. Je me suis dit qu’un médicament contre les effets
nocifs de l’alcool serait bien utile, mais il n’arriverait jamais à temps dans
cette campagne perdue. Et je suis resté là sans savoir que faire.
On dit que l’homme désire voir ce qui est caché et manger ce qui est
interdit. Voila pourquoi mon père a dit : Je veux du saké.
Puis, à un moment donné, j’ai fini par me disputer [avec Senroku et sa
mère] en expliquant qu’aujourd’hui, quitte à m’opposer à ses volontés, je
ne lui donnerai absolument pas [de saké]. Alors mon père s’est mis à se
plaindre, sur un ton que j’avais rarement entendu : Tu n’es pas médecin, à
ce que je sache ! Qu’est-ce que tu en sais, toi ? Hier, j’ai bu, et ça n’a rien
change, alors je ne vois pas le problème ! Arrête de traîner en longueur,
et amène-moi [mon saké] en vitesse !
Là, je ne pouvais plus rien dire pour le ramener à la raison. Alors, je lui ai
donné [du saké], en lui faisant promettre qu’il ne boirait qu’une seule
tasse. Il but cette tasse en savourant et en lapant [le saké]. Je voyais
bien qu’il en désirait une autre, mais je lui dis: Tenez-vous en là ! et je ne
lui en donnai plus. Je pouvais entendre, à côté, ceux qui m’accusaient de
priver mon père. Mais il est quand même évident qu’on ne doit pas
aggraver une maladie en augmentant la fièvre avec du saké, comme on
ranimerait un feu en ajoutant des bûches!

Le 15. Inquiet de l’apparence du visage de mon père, j’ai attendu que le
jour se lève et je me suis mis à l’observer. [Au milieu du visage,] sur
l’organe qui indique la richesse ou la pauvreté, étaient apparues des
taches noires du plus mauvais augure.
J’aurais voulu montrer ceci au médecin immédiatement. Mais le médecin
se trouve à cinq lieues d’ici, et les [autres] habitants de la maison ne
m’auraient pas donné leur accord [pour le faire venir]. Il était inutile de
rester ainsi, seul à me tourmenter.
C’était aussi inutile que les coups de faux [désespérés] d’une mante
religieuse. Alors, je n’ai rien fait, et la nuit a fini par venir.
Or, depuis le premier jour qu’il est alité, mon père n’a pas manqué une
seule fois à la récitation matinale et vespérale des soutras.
Maintenant qu’il ne réussit plus à se lever de son lit, il reste sur sa
couche, à la lueur d’une faible chandelle, et il entonne ses prières
d’une voix qui n’est plus tout à fait la sienne. Je ne sais pourquoi, mais
l’entendre ainsi me rend plus triste encore. Moi, je souhaite seulement
que les [mauvais] jours passent vite. La nuit, j’attends le matin avec
impatience et le jour, j’attends le coucher du soleil. Cette nuit encore, je
l’ai passée à attendre la lumière du matin… Quand, enfin, le chant du coq
se fit entendre, le malade se réjouit et moi, je me sentis un peu rassuré.

Le 16. Beau temps. Ce qui m’inquiète [le plus], ce sont ces boursouflures
sur le visage. Cependant, parmi les gens qui viennent voir mon père,
certaines disent: Les maladies contagieuses, quand elles durent plus de
vingt jours, il n’y a pas lieu de s’inquiéter! Vu tout le temps qui est déjà
passé, tout va bien. Ayez confiance ! Mais d’autres gens disent, en
s’approchant de son oreiller: N’oubliez pas de faire ce qu’il faut pour
aller au paradis ! et, enjoignant le malade de prier, elles se mettent
elles-mêmes à entonner des soutras à haute voix. Les gens qui me
prêtent force, sans douter de la guérison de mon père, ont
des paroles agréables, même si ce sont des paroles gratuites. Mais je
déteste les gens qui montrent à mon père la voie du paradis, même s’il se
peut qu’elles aient raison. De toutes façons, nous nous trouvons dans
un village ou personne ne comprend les enseignements saints.
Les habitants de cette maison, à commencer par mon frère cadet,
murmurent des choses comme ceci: Que mon père parte dès maintenant
pour le paradis bouddhique, et il aura bien vécu sa vie ! Il n’y a pas une
seule personne qui désire la guérison de mon père. Tout ce qui sort de
leurs bouches appartient au monde de l’incompréhension et de l’orgueil.
On reconnaît bien là les restes de cette coutume ancienne qui consistait
à abandonner les vieilles personnes[dans la montagne] .

Le 17. De jour en jour son visage est de plus en plus boursouflé, et il a
aussi la gorge prise, ce qui m’inquiète tout autant. Dès le début de la
maladie de mon père, on pouvait observer une légère toux, mais c’est
maintenant devenu le principal souci causé par la maladie, avec les
boursouflures. Jusqu’à présent, ce n’était pas bien grave, et la toux
s’apaisait avec de l’eau sucrée. Mais maintenant, le commun des mortels
n’y peut plus rien faire. Alors, j’ai envoyé un courrier express à Jinseki de
Nojiri. Puis j’ai attendu impatiemment sa venue. Au bout du compte, la
journée s’est terminée et, moi, je me demandais ce qui était arrivé [au
médecin]. D’habitude, je passais toutes mes nuits à attendre l’aube,
laquelle vient particulièrement vite en ce mois de juin. Or, cette fois-ci, la
nuit me parut bien longue, à cause du médecin qui tardait à venir.
Quoiqu’il en soit, l’heure du repas du matin arriva et mon père sembla un
peu soulagé.

Le 18. Au matin, mon père semblait se sentir un peu mieux, et il me dit: Je
veux me redresser et m’adosser au futon ! Moi, tout heureux, je pliai son
futon comme à l’habitude. Cependant, après quelque temps adossé, il
commença à avoir du mal à respirer et me dit : Je veux m’allonger à
nouveau ! À ce moment précis, Jinseki arriva et, s’empressant de voir
l’état de mon père, me dit : Son pouls est satisfaisant. Seules les
boursouflures et la toux ne sont pas normales; je vais vous donner un
médicament pour réduire les boursouflures. Alors, il prit sa cuiller à
pilules et prépara immédiatement une solution, que l’on fit boire à mon
père. Il semble que cette solution convient bien à la maladie, car mon
père urina plusieurs fois puis, soulagé, s’endormit paisiblement.
Alors que je lui massais les pieds comme à l’habitude, il se réveilla
soudain, et me dit : Tu sais, je te suis reconnaissant de t’occuper de moi,
comme ça, sans compter les jours et les nuits. Se retrouver ainsi, dans de
tels moments, voila [ce qu’on appelle] des liens profonds entre un père
et son fils ! Il ne faut pas que tu voies uniquement le côté désagréable !
Il pleurait tout en parlant. Moi, je lui dis : Si je suis en vie aujourd’hui, je le
dois entièrement à l’amour de mes parents !
Alors, même si votre maladie durait dix ans, ou même vingt ans, je ne vois
pas pourquoi j’éprouverais le moindre ressentiment envers mes parents.
Ayez le coeur en paix et faites en sorte de guérir ! Et lui de me répondre :
Moi aussi, j’ai espoir en la guérison, mais cette maladie est ce que j’ai
connu de pire dans ma vie… Qui sait ce qui peut m’arriver, à n’importe
quel moment ? Alors, même si je devais partir pour l’au-delà, il faut que tu
obéisses à ce que j’ai dit, que tu prennes femme et que tu ne t’éloignes
plus de ce pays ! Même après ma mort, tu ne dois pas t’opposer à mes
volontés ! Alors, je lui dis pour le rassurer: Vos paroles sont d’une telle
bonté. Et moi, bien que j’aie un coeur de bois et de pierre, je vous
promets devant les dieux du Ciel et de la Terre que je ne m’écarterai
jamais de vos volontés, même si vous deviez disparaître !
Sur ce, mon père dormit paisiblement et la journée se passa dans la
tranquillité. Vers quatre heures de l’après-midi, comme il y avait un départ
pour le Zenkoji, mon père demanda qu’on lui rapportât du sucre.
Alors [ma belle-mère] se mit de mauvaise humeur et éleva la voix: Ça fait
combien de fois qu’on achète du sucre, combien de fois jusqu’à présent !
Et elle continua à discuter du prix des choses : Tu as l’intention de
manger encore du sucre, alors que tu es en train de mourir !Et une
nouvelle dispute commença.
De temps en temps, mon père me disait de manger [un peu] du sucre que
j’utilisais pour la confection de son traitement contre la toux. [Ma belle-mère]
avait dû s’imaginer que je mangeais moi-même le sucre et elle s’était
mise à nous insulter de cette façon.
Quoiqu’on en dise, c’est un monde bien effrayant que celui de la
cupidité.
Ce soir-la, vers onze heures et demi, mon père eut une forte poussée de
fièvre, et il me dit: Je veux de l’eau fraîche ! Alors que je sortais pour aller
chercher de l’eau au puits, mon père, qui se croyait peut-être revenu au
temps de mon enfance, me dit, pour me mettre en garde : Ne tombe pas
dans le puits ! Ma [belle-]mère, déjà couchée, entendit ceci et répondit
sur le champ : Ah, ton fils, ton trésor ! Tu l’aimes donc tant que ça !
Elle était en furie, les yeux écarquillés, les cheveux dressés sur la tête
comme des aiguilles, avec un regard plein de haine. On aurait cru,
en effet, qu’elle était en train de se transformer en serpent.

Le 19. Jusqu’à maintenant, mon père souriait d’un air confortable quand
[il sentait] l’arrivée du matin. Mais ce matin, il n’a même pas voulu boire
d’eau chaude, et son teint n’inspirait pas non plus la confiance. A partir
de midi, la maladie se transforma. Il ne se tordait plus [sur sa couche] et
ne gémissait plus en disant : Masse-moi ici ! Frappe-moi là, dans le dos !
Il se tenait seulement là, allongé comme un bouddha en bois, et
sommeillait en silence. Quelqu’un m’a dit : L’esprit de la maladie
contagieuse est en train de se retirer. Votre père ne va pas manger
pendant trois ou quatre jours, mais ceci n’est certainement pas mauvais !
Je souhaite du fond du coeur la prompte guérison de mon père. Ainsi,
apprendre de telles choses, c’est à la fois un bonheur pour mon père et
aussi une vraie consolation pour moi, qui travaille à la guérison de la
maladie. Au milieu de la nuit, vers quatre heures du matin, tout le monde
dormait tranquillement et la lampe éclairait à peine [la chambre]. On
entendait de temps en temps [la chouette chanter] nori suri oke…
Moi aussi, à cause de la fatigue accumulée, je dormais à moitié, en
dodelinant de la tête. Alors que tout était calme alentour, mon père
ouvrit grand les yeux, et dit : A…A…Allons-y ! Emmène-moi là-bas !.
Alors, je lui demandai : Où, où ça voulez-vous aller ? Et il prononça d’une
voix haute et claire, comme du temps où il n’était pas malade : Mais
voyons, bien sûr ! Au pays des âmes exaucées ! Moi, je me tenais à
l’écoute, inquiet, me disant que quelque chose devait lui déplaire, ou qu’il
s’agissait d’un délire. Alors, il fit des gestes pour signifier que je devais me
lever, et recommença à dire sans cesse : Allez, allons-y, allons-y ! Allez !
Moi, je répondis de même, quatre, sept ou neuf fois peut-être : Oui,
allez, allez ! Puis il se rendormit paisiblement. Quand j’y repense
maintenant, je me dis qu’il s’agissait là des derniers mots et, en quelque
sorte, des paroles d’adieu de mon père.

Le 20. La fièvre de mon père monte peu à peu. Ce matin, il a mangé une
seule bouchée de fécule de dent-de-chien diluée dans de l’eau.
Mais, à partir de midi, son teint est devenu verdâtre. Ses yeux restaient à
moitié fermés et il ne cessait de bouger les lèvres comme s’il voulait dire
quelque chose. À chaque respiration, il toussait en agonisant.
Et, peu a peu, son état s’affaiblissait encore. Au moment où le soleil à la
fenêtre approchait de sa dernière heure, il ne réussissait même plus à
reconnaître les gens autour de lui. Tout espoir était perdu. Ah, quelle
tristesse ! Moi, j’aurais donné ma vie pour que mon père retrouvât la
santé, ne serait-ce qu’une fois ! Toutes ces choses qu’il voulait manger,
je les lui avais interdites parce qu’elles étaient mauvaises pour sa maladie,
mais, rendu à ce point, même les soins de Giba ou de Henjaku n’auraient
servi à rien. Les nombreuses divinités du Ciel, non plus, n’y pouvaient
rien changer. Il n’y avait rien d’autre à faire que de réciter des prières
bouddhiques.

Est-ce le dernier jour
Que je passe à chasser les mouches
Du lit de mon père ?

Et la journée s’est terminée ainsi. Moi, sans savoir vraiment pourquoi, je
mouillais simplement les lèvres de mon père avec l’eau du récipient qui se
trouvait à son chevet. La lune du vingtième jour brillait à la fenêtre et tout
le monde dans la maison dormait paisiblement.
Sur ce, le chant du coq se fit entendre au loin et à ce moment le bruit de
la respiration de mon père devint beaucoup plus grave. Sa toux, qui
m’inquiétait depuis le début, lui obstrua plusieurs fois la gorge.
Ah, quelle tristesse ! Le fil précieux de la vie ne pouvait plus être
remplacé, mais j’espérais seulement qu’on pût débarrasser mon père de
cette toux !
Cependant je n’étais pas [le docteur] Kada et je ne connaissais aucune
technique merveilleuse.
Les dieux du Ciel et de la Terre n’avaient pas non plus eu pitié de moi.
Et je restais là, les mains vides et ballantes, avec ma souffrance intérieure
et ma tristesse, car je ne pouvais rien faire d’autre que d’attendre la fin.
Alors, la nuit commença à s’éclairer. Et, vers cinq heures du matin, mon
père, comme s’il s’endormait, cessa de respirer.
Quelle tristesse ! Je m’agrippai à son cadavre vide en souhaitant que ce
ne fût qu’un rêve et que je me réveillasse bientôt.
Rêve ou réalité ? En tous cas, j’avais l’impression d’avoir perdu mon
flambeau dans les ténèbres, et je me retrouvais seul au monde.
Les fleurs du printemps cruel, répondant à l’invitation du vent , se
dispersent. La lune d’automne, en ce bas monde, se cache [souvent]
entre les nuages… Il va sans dire que tous les êtres vivants de ce monde
doivent mourir un jour et que toute rencontre précède une séparation.
Chacun doit un jour emprunter cette voie. J’étais bien sot, en fait, quand
je pensais que la mort de mon père n’était pas pour aujourd’hui ou pour
demain. Et j’ai beau l’avoir veillé avec tout mon coeur, sans dormir, nuit
après nuit, tout cela ne fut qu’un peu d’écume disparue en un instant.
Même ceux qui, l’avant-veille encore, nourrissaient de l’inimitié à l’égard
de mon père et se disputaient avec lui versent de chaudes larmes
accrochés à son cadavre et ont du mal à réciter clairement les soutras.
C’est dire qu’il existait encore un lien conjugal entre ceux qui ont vieilli
ensemble et qui doivent finir dans la même tombe. Là, je pouvais m’en
apercevoir.
Comme le moine doit venir du village de Shihozaki, qui se trouve à neuf
lieues d’ici par la route, les funérailles sont prévues pour demain, le 22.
Les gens auxquels mon père était lié se sont rassemblés ici et ont
confectionné des fleurs en papier plié, entre autres choses… Pour un
instant, on avait l’impression d’oublier un peu sa peine. Alors, le soleil
descendit à la hauteur du mur et les corbeaux de la montagne,
annonçant le soir, s’envolèrent en direction des sommets de l’ouest. Puis
la cloche du soir dont le son [rappelle] l’instabilité de ce monde résonna
au dessus de chacun de nous.
Or, la venue du soir est déjà un moment nostalgique en temps normal.
Et quand la plupart des invités furent rentrés chez eux, même la lumière
de la chandelle à laquelle j’étais habitué me semblait insuffisante. Ceci
augmentait encore ma tristesse. Alors je me suis dit que ce soir-là était le
soir de la vraie séparation, et j’ai passé la nuit auprès du corps du mon
père, à l’observer, allongé là entre les nuées d’encens. L’avant-veille au
matin, il discutait encore des choses du passé et de l’avenir, et voilà que
maintenant il se retrouvait transformé en un corps inerte. D’ailleurs, ce
jour-là, je l’avais vu sourire pour la dernière fois. Jusqu’alors, et malgré
les souffrances de la maladie, la venue du matin lui procurait quelque
réconfort. Même en ce mois de juin où les nuits sont si courtes,
mon père était [toujours] impatient que le soleil se lève. Moi aussi, j’avais
hâte de voir le visage heureux de mon père quand l’aube vient, et je
maudissais [le retard] de la cloche et du coq . J’attendais toujours le
matin avec impatience, mais, cette fois, le matin qui venait était celui de la
séparation des liens de ce monde. A y penser, ma poitrine était remplie
[de peine] et j’avais le coeur brisé. Comme j’étais seul dans la chambre ,
je ne craignais le regard de personne. Ainsi, je pus verser des larmes de
sang et, les yeux brouillés, je ne dormis pas de la nuit.
Je restai là, à regarder le visage du défunt, et la nuit qui, jusqu’alors, me
semblait si longue, passa très rapidement.

Le 22. Les proches se sont rassemblés et le triste cadavre fut placé dans
son cercueil. Mon père n’est maintenant qu’un souvenir fragile et,
pourtant, les rumeurs vont déjà bon train. Quel monde pitoyable !
Hélas, – je ne sais pour quel péché commis dans une autre vie – je n’ai pas
pu vivre auprès de mes parents et les servir, bien que je sois l’aîné de la
famille. Cela dit, on ne peut pas dire que j’ai dilapidé le patrimoine de mes
parents en me complaisant dans les jeux de hasard et autres plaisirs.
Le Ciel a dû me réserver ce destin malheureux en punition des
méchancetés que j’avais commises dans une vie antérieure.
Même lorsque j’ai voulu faire preuve d’un pouce de piété filiale, j’ai
rencontré dix fois plus de diabolique jalousie.
Cette maison n’a jamais connu la paix, même pour un instant aussi-court-que-les-bois-des-faons. Au début de mon quatorzième printemps, mon
père a jugé qu’il fallait m’éloigner un moment du pays natal et, quittant
avec moi cette maison d’un air abattu, il m’a accompagné jusqu’à Mure.
Là, il m’a dit, en me parlant de tout son coeur : Ne mange rien de mauvais !
Ne te fais pas détester des gens ! Et reviens-moi vite, que je voie à
nouveau ton visage resplendissant ! Alors, comme je sentais que,
malgré moi, les larmes me montaient aux yeux, afin de ne pas paraître
indécis et d’éviter les moqueries de ceux qui partaient avec moi, afin aussi
de ne pas montrer à mon père quelque faiblesse, j’ai rassemblé tout mon
courage et je me suis séparé de lui.
Puis, à partir de ce jour-la, j’ai parcouru diverses provinces afin
d’apprendre le métier [de poète]. À l’est, j’ai composé pour la lune de
Matsushima ou de Kisakata et à l’ouest, j’ai murmuré des vers pour les
fleurs des cerisiers du Mont Yoshino ou du temple de Kohatsuse.
Sans aucune intention fixe, tel l’éclair [qui tombe au hasard], j’ai mené
ainsi mon existence, de montagne en montagne, de plage en plage,
jusqu’à ce que mes cheveux blanchissent comme du givre. Si je m’étais
trouvé au fond des montagnes, là où-les-arbres-sont-des-mirages, voire
dans un village perdu sur une route où-les-arbres-sont-enterrés, je ne
me serais certainement jamais douté, même en rêve, que la dernière heure
de mon père approchait.
Or cette fois, sans que je m’y attende, il m’a été donné de suivre sa
maladie du début à la fin; ceci montre que la corde qui liait nos destinées
n’était pas encore cassée. La divinité de Suwa-aux-mille-pouvoirs aurait-elle intercédé en notre faveur ? C’est tout à l’honneur de mon père et de
sa vie passée. Aujourd’hui, vers quatre heures de l’après-midi, une averse
passa entre les arbres, puis le temps se dégagea et, alors que le soleil
couchant brillait faiblement à travers les gouttelettes des herbes,
le moine de Shihozaki arriva enfin.
Tout de suite, le cortège funéraire se mit en route.
Les femmes qui étaient liées à mon père portaient sur la tête des tissus
en coton de couleur blanche et, le long du chemin plein de rosée, elles
pleuraient à volonté comme des cigales en été. Moi, j’essayais de cacher
ma tristesse, qui était indicible comme-la-couleur-des-fleurs-de-corête,
mais je n’avais aucun moyen de retenir mes larmes.
Le chemin n’était pas long.
Le cercueil fut placé sur un tas d’herbes. Je ne trouvais même plus la
force de tenir un bâtonnet d’encens entre mes doigts et j’avais
l’impression que tout ceci était un cauchemar. Le moine termina la
récitation du soutra, et le cercueil disparut dans la fumée.
C’est ainsi : rien ne dure, tout se transforme en ce monde.

Le 23. Dès l’aube, afin de procéder au recueillement des cendres, chacun
s’est muni de baguettes en bois de saxifrage et s’est dirigé vers la lande
d’Adashi. Ce matin, même la fumée, dernier souvenir [de mon père], s’est
dissipée, et tout ce qu’on voit, en réalité, c’est le vent soufflant tristement
dans les pins. Un soir de mars dernier, je retrouvais mon père, je trinquais
joyeusement avec lui, et voila que ce matin à l’aube, je [me trouve là à]
ramasser ses os blancs dans la tristesse de la séparation.
Joie et colère, misère et plaisir sont, dans ce monde, comme deux cordes
tressées l’une dans l’autre.
De toute façon, maintenant, plus rien ne peut m’étonner.
Mais mon seul soutien, depuis mon retour au pays natal jusqu’à ce jour,
c’était mon père. Maintenant, sur qui puis-je compter pour me prêter
force ? Je n’ai ni femme ni enfant pour consoler mon âme. Je suis plus
inconsistant que l’écume de l’eau qui vagabonde. Mon existence est plus
fragile qu’une poussière face au vent. Pourtant, [dans mon
cas,] le fil précieux de la vie ne veut pas rompre facilement.

Moi, je reste en vie,
Avec la rosée des herbes
Tombée sur mes mains !

Vers midi, des gens vinrent pour nous rendre visite, nous encourager et
parler de choses et d’autres. J’avais l’impression d’oublier un instant ma
tristesse. Mais le soir venu, la plupart des gens rentrèrent chez eux.
Et, même à la lueur de la chandelle, l’endroit où se trouvait la couche du
malade avait quelque chose de nostalgique. J’avais le sentiment que mon
père ne s’était endormi que pour un moment et que j’étais en train
d’attendre son réveil. J’avais encore cette vision de son visage souffrant
et j’entendais dans le fond de mon oreille sa voix qui m’appelait.
Dès que je somnolais un peu, il m’apparaissait en rêve et quand j’ouvrais
les yeux, je me retrouvais face à son image.

Nuit après nuit,
Les puces et les moustiques
Étaient son dernier souci !

L’eau qui s’est écoulée ne revient pas en arrière, et la pierre à feu [après
l’étincelle] n’est plus la même pierre. On pourrait pleurer huit mille fois,
cela n’y changerait rien : les êtres auxquels nous sommes liés s’éloignent
tous un jour.
Comme exilé dans un pays inconnu, moi, pauvre Issa solitaire, je n’ai plus
aucun soutien et je sens, en mon for intérieur, une tristesse digne de
pitié.

Le 28. C’est aujourd’hui le septième jour du deuil. [Je me souviens que]
mon père disait aux gens qu’il fallait que je prenne femme et que je
m’installe au pays. À moi aussi, il m’avait fait entendre raison sur ce sujet.
Mais certaines personnes ont feint de ne pas entendre et font la sourde
oreille. Il s’agit d’individus totalement asservis à leur cupidité, et je ne vois
pas comment ils se plieraient aux dernières volontés de mon père.
Cela ne servirait à rien de leur faire face encore une fois, le visage rouge
de colère.
Dus-je suivre à nouveau les nuages et l’eau qui coule, rester caché entre
quelque arbre et quelque rocher, endurer la pluie, supporter le vent, je
n’ai pas à avoir honte de ma condition de vagabond solitaire.
Mais ce serait désobéir aux volontés de mon père que d’abandonner
[tout espoir] sans dire mot.
Même une mauvaise pierre [a feu] fait des étincelles si on la frappe.
Même une cloche cassée résonne quand on cogne dessus.
La nature des choses est ainsi faite.
Quoiqu’il arrivât, je ne voulais pas quitter le pays sans explication,
ce qui aurait été contraire au désir de mon père défunt.
Nous avons donc discuté du partage des terres et il a été dit que la
volonté de mon père serait respectée.
Pour le reste, je laisse la branche aînée de la famille donner ses
instructions, et je cesse les discussions à partir de ce jour.

J’aimerais tant voir
L’aube et ces rizières vertes
Avec mon père !

***