Archive for février 2017

« Le Haïku au Sénégal » 4/6

28 février 2017

Allocution de S.E.M. L’ambassadeur Manabu YAMAMOTO, 1984 :

(Le haïku) cette forme poétique typiquement japonaise mais comparable, à bien des égards, à une certaine poésie africaine traditionnelle (…) Le haïku s’est donc bien installé au Sénégal comme un événement culturel saisonnier

(…) le haïku a contribué à susciter et à raffermir l’amour de la nature qui est déjà une essence de l’âme humaine.

(…) Comme vous le savez, il s’agit d’un poème très court, évoquant simplement l’unité de l’homme et de la nature, donc né de la contemplation des paysages et des facettes de la vie quotidienne.

(…) l’exercice du haïku, qui est une combinaison harmonieuse de l’art et des aspects concrets de la vie quotidienne, nous offre des moments d’évasion bienfaisante.

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Allocution de S.E.M. L’ambassadeur Manabu YAMAMOTO, 1985 :

(…) Le haïku s’est bien installé au Sénégal, comme un événement culturel saisonnier, on peut bien l’affirmer aujourd’hui, à l’issue du 7e concours annuel. Il s’agit d’un haïku d’inspiration sénégalaise, reflétant la sensibilité créatrice des Sénégalais inspirés par la contemplation de leur propre environnement, par les facettes et les aspects concrets de leur vie quotidienne. Je me réjouis de constater que la voie du haïku est bien tracée, distinctement de celle du haïku japonais dont il n’est retenu ici, parmi les règles, que la concision et la référence à la nature dans un  sens très large.

(…) le haïku a ramené les Sénégalais à la vraie poésie, à la nature, aux vicissitudes de la vie…, sa brièveté le rapproche des genres poétiques traditionnels sénégalais et son expression imagée est très appréciée.

Ces appréciations mettant l’accent sur la contribution du haïku à la renaissance d’une poésie sénégalais de communion avec la nature (…)

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Le Haïku et la poésie populaire sénégalaise, par Amadou LY, professeur de Lettres à l’Université de Dakar, 1985 :

(…) les Sénégalais font de la poésie sans le savoir, en des formes variées, souples mais néanmoins contraignantes, et en toutes circonstances : baptêmes, circoncisions, mariages, funérailles, humbles et quotidiennes activités domestiques, chasse, pêche, cérémonies religieuses, lune, et même disputes et brouilles entre voisines, tout est prétexte à chansons, et donc à poésie.

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Le Haïku, un genre bien sénégalais, par Cheik Aliou NDAO, écrivain, 1987 :

(…) En insistant sur les saisons, le haïku souligne l’éternel recommencement, la marche du cycle des éléments dont l’homme est une partie. C’est ici que l’idée rejoint l’Afrique. Les poètes de chez nous se sont sentis à l’aise dans la conception d’une telle forme. Ne leur a-t-on pas appris depuis la tendre enfance les lois de solidarité qui lient toutes les composantes de la Nature ? Ne savent-ils pas que la pierre, le baobab, le soleil, l’animal protecteur du clan ont droit au même respect ?

(…) Le haïku aide (nos participants) à renouer avec leurs racines.

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Si l’émotion du poète est le point de départ du poème, nous conviendrons avec VALERY qu' »il ne s’agit pas tant d’être ému que d’émouvoir ».

: Adam Sow DIEYE (professeur de lettres de l’Université Cheikh Anta DIOP de Dakar), 1991.

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(à suivre…)

 

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A propos du « prescriptivisme conservateur »

28 février 2017

« Les gens instruits, par définition, ont acquis une maîtrise de la langue standard de leur temps, surtout la norme écrite, et sont souvent profondément réticents à l’idée d’accepter des changements dans la langue avec laquelle ils ont grandi et qu’ils ont apprise à l’école.

(…)

Ceux qui rejettent les changements et les critiquent finissent par mourir, et les seules personnes qui restent sont celles ayant grandi avec les nouvelles formes et les considèrent comme normales

(…)

Eux aussi mourront et laisseront la place à la nouvelle génération qui accepte déjà d’autres innovations. Et cela continuera indéfiniment.

(…)

Le prescriptivisme, au pire, n’est rien d’autre qu’une marque d’hostilité face à l’inconnu. »

in : La linguistique, par R.L. Trask & B. Mayblin; Ed. EDP Sciences, 2017, pp. 91-2.

« Le Haïku au Sénégal » 3/6

27 février 2017

« SPECIFICITE DU HAÏKU SENEGALAIS », par Madior DIOUF (de l’ Université de Dakar), 1980 :

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Le haïku japonais est marqué par une extrême sobriété. La nudité, le silence et la sérénité comptent aussi parmi ses caractéristiques essentielles et renforcent son élégance. Il laisse donc beaucoup d’espace au lecteur.

(…)

Le haïku sénégalais reflète des sensibilités ethniques et régionales. Il s’agit de la richesse diversifiée de nos terroirs, du retour au pays natal. Il présente la sécheresse, le bois sacré, le vieux baobab qui protège de ses gigantesques doigts crochus la case au toit de chaume ou le grenier…

Les Sénégalais qui s’exercent au haïku ne sont pas seulement talentueux. Ils créent pour dire la différence qui les distingue des autres tout en les rapprochant.

(…)

Fondé sur l’évocation de l’unité de l’homme avec la nature et comportant obligatoirement un sentiment inspiré par la nature, le Haïku apprend aux hommes à regarder leur cadre de vie réel, à parler de la nature avec sincérité, bon goût et sens du concret.

(…)

Le quart des 119 poèmes présentés évoque la pluie qui constitue le premier thème par sa fréquence ; viennent ensuite la sécheresse, le soleil et les paysages d’eau…

(…)

le Haïku est un genre qui enseigne à regarder la nature. Et la création littéraire africaine a besoin de cette incitation ; l’Afrique habituellement ne chante pas la nature. (…) la littérature africaine d’hier et d’aujourd’hui n’exprime pas le sentiment de la nature alors que l’amour du terroir est très fort chez les Sénégalais par exemple, et les hommes d’Afrique en général

Les concurrents de 1980 révèlent aussi une autre intelligence du haïku. Ils ont compris l’importance, pour ce genre de poésie, du sens du concret. Le Haïku est un équivalent de l’arrangement floral. C’est un genre qui, par ses règles, produit des oeuvres qui s’adressent aussi bien aux yeux qu’à l’oreille et à l’esprit : l’imagination aidant, le Haïku saisit l’homme total. Pas besoin de correspondances ni d’images analogiques. Le réel à l’état brut suffit. »

(…)

°°°

EVOLUTION DU HAÏKU AU SENEGAL

par Mohamadou KANE (de l’Université de Dakar) :

(…) Les candidats se recrutent dans une très large mesure parmi les jeunes, pour la plupart des lycéens et des étudiants ; ou bien, ce sont de ces adultes qu’une sorte de grâce poétique maintient dans une certaine jeunesse éternelle.

(…) Ils restèrent cependant prisonniers des idées du moment, et de certaines habitudes de la poésie africaine de langue française. Dans leur approche de la nature, on peut relever une certaine forme de cristallisation des sentiments et de mythification qui constituent autant de freins à la communion véritable. Les lauréats furent nombreux à ne lire dans la nature que les échos de la sécheresse ou le prolongement de la présence des ancêtres tutélaires. De prestigieux aînés avaient développé magistralement ces thèmes, et nombre de candidats ne purent sortir de ces sentiers battus.

(…)

Le haïku (…) c’est (…) l’adéquation de l’écriture, de la pensée et de la sensibilité.

(…)

°°°

ALLOCUTION DE S.E.M. CHIYUKI HIRAOKA (Ambassadeur du Japon au Sénégal), 1981 :

(…)

au premier concours, 60 haijin (poète de haïku) ont proposé leurs oeuvres,  au second concours 140 et cette fois, je suis heureux de savoir que 366 personnes ont participé à notre concours. (…)

l’initiative de mon prédécesseur a une double signification : la première est symbolique en ce sens que le haïku, pour la toute première fois, est enseigné à des Africains, des Sénégalais en particulier, qui l’ont vite assimilé parce que partageant avec nous autres Japonais le goût de l’amour de la nature ; la deuxième signification est l’inauguration d’un domaine insoupçonné de véritables échanges culturels.

(…)

les Sénégalais en apprenant l’esprit du haïku, ouvrent leur coeur aux Japonais et nos deux peuples, à travers l’appréciation de la nature et l’expression spontanée de sentiments intimes universellement partagés, apprendront à mieux se connaître.

(…)

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LA LEçON POETIQUE DU JAPON

par Léopold Sédar SENGHOR (poète, Ancien Président de la République du Sénégal), 1983 :

(…) Si M. Sonoo UCHIDA a lancé le concours de Haïku, c’est qu’il avait senti, partie par situation, partie par expérience, les affinités existant entre la poésie japonaise et la poésie négro-africaine, singulièrement la poésie sénégalaise.

(…) Tandis que l’Europe met l’accent sur l’Idée et, partant, sur la logique, la clarté et l’efficacité, l’Afrique et l’Asie, singulièrement celle du Sud et du Sud-Est, le font sur le Sentiment, l’imagination et la vie.

(…)

°°°

(à suivre… p. 51)

 

 

 

 

« Le Haïku au Sénégal… » 2/6

23 février 2017

(suite)

Plutôt que de faire un topo général , je vais simplement donner quelques extraits des (nombreuses) interventions qui forment les 4/5 de ce livre, dans l’ordre de lecture :

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De l’avant-propos de  l’ambassadeur du Japon au Sénégal, S.E.M. Takashi SAITO (2007) :

« Avec des mots simples et bien agencés qui concentrent l’inspiration et donnent le rythme, le haïku, poème des saisons, fixe l’instant éphémère et l’image unifie l’événement, la circonstance, les sensations et les sentiments. Il indique aussi la présence subtile de l’être. Un haïku réussi est, pourrait-on dire, une esquisse adroite surgie de la créativité vivace du poète pour qui « l’extase sublime de l’âme » est à chaque instant possible.

Au Japon comme au Sénégal, le haïku est un mélange de beaux paysages colorés, de parfums délicats et de sons variés qui donnent des sensations vivifiantes. Le haïku caractérisé aussi par l’instantanéité est un véritable moment de synergie entre le poète et son environnement comme les autres arts du Japon tels le nô, la calligraphie, la cérémonie du thé et l’art des jardins en procurent subtilement.

(…)

Je suis persuadé que de nouveaux horizons vont s’ouvrir et que l’univers du haïku va s’élargir davantage au profit de l’amitié et de la paix dans le monde.

(…)

La parution de cet ouvrage (…) est une belle concrétisation des échanges culturels entre le Japon et le Sénégal.

°°°

D’Akira NAKAJIMA, Ambassadeur du Japon au Sénégal , extrait de son article : « L’Afrique et le Japon vus par Senghor » :

« En 1979, l’année même de la visite officielle de SENGHOR au Japon, Sonoo UCHIDA, ambassadeur du Japon au Sénégal (poste qu’il occupa entre juillet 1977 et janvier 1981) organisa dans ce pays un premier Concours de Haïku. L’ambassadeur UCHIDA oeuvra aussi pour la diffusion de ce genre poétique, notamment en écrivant une série de plus de vingt articles critiques sur le Haïku en général et Bashô en particulier (ces articles parurent dans le quotidien Le Soleil entre octobre 1978 et janvier 1981). Par la suite, en 1983, SENGHOR lui-même fut invité à assister à ce concours. (…) Au cours de la conférence qu’il donna à cette occasion, SENGHOR félicita Chiyuki HIRAOKA (qui succéda à Sonoo UCHIDA comme ambassadeur – entre janvier 1981 et nov. 1983) d’avoir insisté sur la nécessité de respecter en langue française le nombre exact de syllabes (5/7/5) qui composent le haïku. Lui même était bien placé pour savoir combien le rythme est essentiel en poésie. (…)

(2006)

°°°

De S.E.M. Sonoo UCHIDA, précurseur et initiateur du haïku au Sénégal et premier organisateur du concours de haïku en 1979.

(L’Ambassadeur UCHIDA est actuellement (en 2006) le Président de l’Association Internationale de Haïku qui regroupe une vingtaine d’associations à travers le monde.)

« A nos amis amateurs de Haïku au Sénégal. »

(…) Selon le premier président du jury, le professeur KANE, ancien doyen de la faculté des Lettres de l’Université Cheikh Anta Diop, le Haïku qui se compose avec des mots courts pour exprimer sa sympathie avec la nature, s’apparente ainsi à la tradition de la poésie classique sénégalaise.

°°°

De Samba TALL, employé à l’Ambassade du Japon au Sénégal, et Lauréat du Concours International de Haïku organisé en 1990 par la préfecture d’Ehimé dans le cadre du Festival Culturel National du Japon) : « 25 années de haïku au Sénégal (1979-2005) » :

« Poème des saisons, précis, simple et raffiné, il traduit l’instant qui unit intimement le monde de la nature et celui des émotions humaines.

(…)

Au cours de ces 25 années, le Concours de Haïku, organisé par l’Ambassade du Japon avec la collaboration de l’Université Cheikh Anta DIOP de Dakar et dont la 20e édition a eu lieu en 2005, a permis aux nombreux participants de maîtriser les règles et de comprendre l’univers, l’essence et l’ambiance du haïku. (…)

Le Haïku est aujourd’hui enseigné dans les collèges et lycées comme un genre poétique caractérisé par la référence à la nature, la spontanéité, la simplicité, la concision et la rigueur. Il illustre des cours de littérature, au même titre que les poèmes classiques africains et français.

A propos du Concours de Haïku :

Après de nombreux voyages d’études aux quatre coins du Sénégal, à la recherche des origines du patrimoine culturel sénégalais et ouest-africain, l’Ambassadeur Sonoo UCHIDA comprend que les Sénégalais ont un amour et un respect profonds pour la nature, fondés sur les valeurs engendrées par leurs croyances et leurs religions traditionnelles, bien avant l’Islam et le Christianisme.
Il comprend aussi que les Sénégalais ont une croyance vivace en la force et au pouvoir spirituel du mot et de la parole, et, de plus, qu’ils ont l’habitude de composer des poèmes et des chants courts pour mettre en exergue leurs valeurs, traduire leurs sentiments et aussi leur sens esthétique. Ces chants de travail et poèmes gymniques valorisent l’honneur, le courage, l’effort, l’abnégation, etc.

(…)

En 1979, le premier Concours de Haïku a été organisé au Sénégal. La moisson a été très bonne. 60 participants dont des écrivains connus et des professeurs d’université ont proposé plus de 600 poèmes. (…)

Le haïku devenant de plus en plus populaire, et ses règles étant mieux maîtrisées, des thèmes comme le soleil couchant, l’hivernage, la jeunesse et la nature, l’aube, le jardin et la maison, la mer et le soleil, ont été proposés aux participants des concours suivants.
En 2005, plus de 700 personnes ont participé au 20e Concours de Haïku. Parmi elles, des amateurs de Haïku de France et du Canada. Des Sénégalais vivants aux Etats-Unis, en Mauritanie et au Kenya ont participé aux concours précédents. Le monde du Haïku s’élargit. »

°°°

De Sonoo UCHIDA : « Historique du haïku » (1980) :

(…)

La langue japonaise, mélodieuse, à la manière de l’italien, se prête volontiers à la poésie légère et allusive parce qu’elle est surtout émotive et phonétiquement pauvre, ce qui favorise et multiplie les jeux de mots et les sens possibles.

(…) « Hokku », « Haikai » et « Haïku », noms qui évoquent la vivacité de ces petites pièces écrites en langue vulgaire (…)

Les vers ne doivent pas briller d’un éclat trop vif ; ils doivent revêtir un aspect naturel, discret, une teinte semblable à la patine des âges. (…)

Chaque année, à la mi-janvier, une très importante manifestation poétique appelée UTAGOKAI-HAJIME est organisée au Palais impérial, à Tokyo. « UTAGO » signifie « poète » ou plus généralement « écrivain » et « HAJIME » signifie « début » ou « commencement ». Cette cérémonie marque l’ouverture de l’année poétique au Japon. C’est une sorte de Concours national de Haïku, et des dizaines de milliers de Japonais y participent. La lecture de leurs poèmes devant les membres de la famille impériale et les plus hauts dignitaires japonais est la seul récompense des lauréats.

ORIGINE DU HAÏKU

(…)

A la période médiévale, le jeu de la composition d’un tanka par deux poètes devint populaire et fut appelé renga, c-à-d. un jeu de poèmes liés. (…)

Au cours des temps, le système s’est développé pour prendre la forme de poèmes en chaîne, c-à-d. qu’il y avait une succession continue de strophes de 17-14-17-14 syllabes, ainsi de suite. (…)

Plus tard, le hokku, la première strophe du renga, devint indépendant et se développa comme un autre genre poétique très populaire, parce que 17 syllabes furent considérées comme suffisantes pour exprimer le sentiment poétique.

En résumé, on peut dire qu’à l’origine il y a eu le tanka, et que le renga se développa, divisant le tanka en deux groupes, dont la première partie, le hokku, devint indépendante et reçut plus tard le nom de Haïku.

QU’EST-CE QUE LE HAÏKU ?

(…) Sa caractéristique fondamentale est la saisie instantanée de l’essentiel même de la nature, de l’univers ou de la vie, à travers un objet ou une expérience concrète.

CE QUE LE HAÏKU NOUS APPREND

Le haïku nous apprend à écouter attentivement et à regarder, à bien observer notre cadre de vie réel, à parler de la nature avec sincérité, avec bon goût, avec le sens du concret.

Le haïku s’adresse à la vue, à l’ouïe, à l’esprit aussi, mais dans le sens de la concision.

Le haïku, c’est aussi lapidation d’un sentiment et d’une émotion (…)

Le haïku est un exercice difficile. Pour paraphraser les Peuls, le haïku, comme toute poésie réussie, ce sont « des paroles plaisantes au coeur et à l’oreille ».

En résumé, disons que le haïku est un poème marqué par la sobriété et la brièveté. Le haïku est un poème riche de sens où le son et l’image ne sont pas absents. Le haïku ne compromet pas la beauté de la poésie cérébrale car, il est important de le souligner, après avoir atteint un haut degré de l’esprit, il revient à la banalité quotidienne.

La beauté du haïku est dans l’image : elle est également dans notre coeur : dans le sentiment, mieux dans l’émotion qu’elle suscite au fond de notre coeur.

« Sentiment » et « Emotion » : ce sont les deux idées (qui n’en font qu’une d’ailleurs) qui saisissent le poète et qu’il transmet à ses lecteurs grâce à son art. »

: Sonoo UCHIDA (1980).

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(à suivre… : « Spécificité du Haïku sénégalais », par Madior DIOUF – pp. 31-3)

 

 

 

 

 

 

« Le Haïku au Sénégal, un regard sur deux civilisations : 1979-2007 » – 1/6

23 février 2017

Rédaction / copyright : Ambassade du Japon au Sénégal. Imprimerie Saint-Paul, mars 2007.

Je commence par la fin pour vous proposer quelques uns des « Poèmes des lauréats du Concours de Haïku 1979-2007 :

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4/136 :

Aveuglante est la poussière

du vent balayant

les feuilles mortes chantant sous nos pas…

: Charles Ely MOREAU, 1979.

12/136 :

Dans son ivresse

le ciel éclate en pluies

de rires et de sanglots.

: Mlle Khady BA, 1981.

14/136 :

Sur l’herbe verte

scintillant,

un collier doré se prélassait.

: Mlle Atté DIOP, 1981.

15/136 :

Verse ! Ô nuit noire ;

verse de longues ondées,

le Sahel veut boire.

: M. Ndiogou SAMB, 1981.

17/136 :

Virevoltant dans l’harmattan,

tu dodelines de la tête,

libellule verte.

: Mlle Hafsatou SALL, 1981.

18/136 :

A cris entrecroisés,

dans l’étendue du crépuscule,

un jet d’hirondelles explose.

: M. Alain MORNU, 1982.

25/136 :

Cheveux du filao

noirs sur le rouge du soir

tristesse du couchant.

: M. René FERRIOT, 1983.

26/136 :

Orange flambée

servie sur une coupe dorée

délice du soir.

: M. Birahim NIANG, 1983.

30/136 :

Derrière la vitre

les danses échevelées

des joyeuses gouttes.

: Mlle Awa DIOP, 1984.

31/136 :

Un concert de crapauds

envahit les ténèbres

et les étoiles se cachent.

: M. Ibrahim KANE, 1984.

33/136 :

Cheveux longs, plis verts

sur la plaine,

l’herbe ondule.

: M. Nicolas FAYE, 1985.

34/136 :

Dans l’azur immaculé

les arabesques changeantes

d’un flamant rose.

: Mlle Seynabou WADE, 1985.

40/136 :

La ménagère frotte ses yeux

que pique la fumée

dans le foyer encore sombre.

: M. Jean Bernard MANGA, 1985.

41/136 :

Un quartier de lune dansait

au fond du puits

troublé par le seau de la ménagère.

: M. Joseph DIOH, 1985.

46/136 :

La porte lentement

s’ouvre sur l’embrasement

d’un vieux flamboyant.

: Mlle Anta LABERY, 1987.

53/136 :

Un amas brumeux

couvre la flore jaune,

les criquets crépitent

: M. Ousmane CISSE, 1989.

55/136 :

Dans notre ciel bleu

une sombre cavalerie

mène le désastre

: M. Ibrahima DIOP, 1989.

58/136 :

Sur le baobab

dans l’obscurité, vogue

la lune… pirogue !

: M. Hermann De VRIENDT, 1989.

62/136 :

Demeure des esprits

Cimetière des griots

Baobab mythique.

: M. Joseph Cyprien DIOH, 1989;

73/136 :

Un oiseau s’agrippe,

la branche danse et remue,

des larmes ruissellent.

: M. KEBSON, 1992.

89/136 :

Dans mon lit blottie

l’odeur de la terre mouillée

me comble de bonheur.

: Mlle Oumy Marguerite NIANG, 1994.

90/136 :

Rafales de boue !

les tam-tam de l’ouragan

rythment le déluge.
: M. Macodou DIENE, 1994.

96/136 :

Les fleurs sourient nues,

l’air embaumé sur leurs seins

sucrés bourdonne.

: M. Ousmane SENE, 1998.

97/136 :

Le paon en émoi

ouvre son bel éventail

au soleil levant.

: Mlle Ramatoulaye WADE, 1998.

101/136 :

Ploc ! voilà la pluie

je m’amuse à avaler

toutes les gouttes.
: Mlle Caroline MAPEL, 1998.

109/136 :

Baobabs ardents

branches de corail surgies

du sol-océan.

: M. Rémy TISSIER, 2001.

122/136 :

Soleil en furie,

le riz doré embrase

le coeur du paysan.

: M. Youssou DIAGNE, 2005.

125/136 :

Tout de pourpre vêtu,

le rutilant flamboyant

salue le soleil.

: Mlle Coumba Samb SARR, 2005.

127/136 :

Un joyeux héron

au bord d’une fenêtre

tout hérissé de blanc.

: M. Guillaume GIL, 2005.

Préfecture de Ehimé

Festival Culturel National du Japon

Concours International de Haïku :

1/2 :

Dans les balafres

du baobab s’incrustent

les silences de la nuit.

: M. Samba TALL, 1990

Lauréat du 2e Prix Haïku en Français.

°°°

(à suivre…)

 

 

Le concept de « ma » (« (l’)entre »), dans la musique (… et dans la poésie de Yosano Akiko):

22 février 2017

« La musique japonaise possède un mot pour cet endroit de silence entre les sons : « ma« , littéralement « (l’) entre ». On considère que c’est en général un concept ésotérique, mais Didier Boyer, un critique et musicien contemporain qui vit au Japon, l’évoque vividement dans sa description du jeu du musicien de jazz Paul Bley :

« Dans une veine semblable à celle de Thelonius Monk, Bley semble vraiment couper ce qu’il juge inutile dans son langage musical. Maintes et maintes fois, il souligne l’espace qui sépare deux sons consécutifs. Il permet au dernier son de résonner jusqu’à sa toute fin, plutôt que de remplir l’espace qui le sépare du suivant avec des notes sans signification.

La musique, comme la nature, n’a pas peur du vide, et ce blanc, dûment annoté sur la partition, est ainsi traité comme un autre élément musical. Dans la musique qu’il joue, cette vacuité, cette absence de son, ou plutôt cet intervalle de temps entre deux sons, est en réalité plein de vie. C’est le moment où l’auditeur réalise soudain qu’il est entré dans le monde du musicien, et que les moments entre les notes deviennent des occasions d’entrer dans la musique et d’y voyager. Dans ces moments, le sens du son devient clair comme du cristal. » (dans : « The Poetry of Free-style Jazz Constantly Pushing the Limits » , »La poésie du jazz de-style-libre repoussant sans cesse ses limites », in The Japan Times, 29/5/1999.)

Le jeu de Bley, ainsi décrit, possède une simplicité délibérée qui, en surface, semble assez différente de la poésie d’Akiko YOSANO (1878-1942). Cependant la brièveté du tanka est en elle-même une sorte de simplicité et de minimalisation, et les poèmes en coups de pinceau d’Akiko permettent l’espace entre eux pour annoter le silence. »

: Janine Beichman, in Embracing the Firebird, Ed. de l’Université d’Hawai’i (Honolulu), 2002.

(tr. D. Py).

Compte-rendu du kukaï d’Issy-les-Moulineaux

15 février 2017

du samedi 4 février 2017, dans le cadre des manifestations « La voix des roseaux / Reflets du Japon », au Centre Culturel Andrée Chédid (Issy-les-Moulineaux) :

En présence de neuf personnes, réunies autour d’une table, dans une salle de ce beau centre, nous avons d’abord procédé à la lecture de deux haïkus (principalement japonais classiques : Issa, Shiki, Buson, Bashô, Santôka; mais aussi plus modernes – japonais et français) choisis et lus par chacun(e) des participant(e)s.

Ensuite, afin de mieux faire connaître « l’esprit du haïku », nous avons lu les « Notes sur le haïkaï » de Masaoka Shiki, telles qu’exposées dans la revue « La Délirante » (N° 8, été 1982), et les « considérations pour un concours de haïku » de l’Américain – récemment disparu -James W. Hackett, telles qu’éditées par la « British Haiku Society » (dans ma traduction française).

Nous avons ensuite procédé à l’écriture d’un haïku par personne, puis au partage de ces 9 haïkus. Chacun a choisi les deux haïkus qu’il préférait, et, après les commentaires de l’un ou/et de l’autre, une fois que les voix attribuées à chacun furent comptabilisées, sont ressortis :

°

Avec quatre voix :

Dans la poussière

il me toise du regard

l’élégant gecko

: Daniel Martin.

°

Avec trois voix :

La plume griffe le ciel.
Du nuage saigne

la première voyelle.

: Frédéric Jésu ;

Lumière argentée

posée sur le méandre

L’arbre noueux veille

: Dominique Durvy ;

S’assoupissant

il pique du nez

dans son inhalation

: Daniel Py ;

sur ses courbes

traces des doigts humides

glaise de la jarre

: Cristiane Ourliac.

°

Avec une voix :

Cloche du matin

Rosée de notes dans le ciel

La lune s’endort

: Véronique Lejoindre ;

haïkus sur la table

graphies d’un instant en main

s’écartent les bruits

: Olga Bizeau.

°°°

Nous avons ensuite librement échangé entre nous, avant de nous quitter, contents de cette aventure enrichissante.

PS : Un grand merci à M. Etienne Orsini, responsable de ces « folles journées » (pour paraphraser un autre événement musical célèbre en France,  se déroulant pratiquement au même moment) poétiques et culturelles autour du Japon, qui nous a fait confiance pour animer cet atelier !

°°°

 

 

 

 

Unforgotten Dreams / Rêves non oubliés – poèmes

3 février 2017

du moine zen Shôtetsu (ou Shôgetsu), 1381-1459 :

7/208 (thème : « Amour, en relation avec « attelage » ») :

furihateshi / ashiyowaguruma / yasurai ni / yukitsukarenuru / koi no michi kana

Un vieil attelage

ses jambes prêtes à s’effondrer

s’arrête pour faire une pause –

épuisé de voyager loin

sur

le chemin

de l’amour

12/208 (thème : « Voyageurs traversant un pont ») :

omou koto / shibashi zo iwanu / tabihito no / watarinarawanu / hashi hosoku shite

pendant un certain temps

les voyageurs

s’arrêtent de parler :

si étroit

est le chemin

qui traverse

un pont non familier.

21/208 (thème : « Vivant reclus ») :

iwagane no / koke no shizuku mo / kogakurete / oto no kokoro o / sumasu yado kana

Sous la falaise,

l’eau gouttant

sur la mousse

est cachée par des arbres –

mais

son bruit

lave le coeur

de celui

qui loge là

27/208 (thème : « Lucioles sur un pont ») :

yamabito wa / taenuru mine no / kakehashi ni / yowataru hoshi to / hotaru to zo yuku

Où les gens de la montagne

ont tous disparu,

du sommet

et de son pont de planches *

maintenant

les étoiles

traversant la nuit

et les lucioles

cheminent

 

* un pont de corde et de planches suspendu au-dessus d’une gorge montagneuse.

31/208 (thème : « Se souvenant ») :

omokage ni / mishi yo no arite / nani ka sen / wasurenu yume o / harae matsukaze

Toutes ces images

d’un monde

d’il y a longtemps –

à quoi bon ?

Vents des pins,

venez souffler

s’il vous plaît

sur ces rêves

non-oubliés. *

 

* : Variation allusive au Shin kokinshû (1564) par Minamoto Michiteru :

Perdues dans les herbes folles, / mes manches pourrissent sous de dures larmes / deviennent le gel automnal – / comme les vents d’orage dispersent / mes rêves inoubliés. (asajifu ya / sodé ni kuchinishi / aki no shimo / wasurenu yume o / fuku arashi kana)

(à suivre…)

 

Unforgotten Dreams / Rêves non-oubliés – Introduction :

3 février 2017

Poèmes du moine zen Shôtetsu

édités et traduits par Steven D. Carter (en anglais) – par D. Py (en français).
Columbia University Press, New York, 1997.

Introduction :

p. XVI

(…) La Voie de l’uta classique – nom donné à la forme en 31 syllabes, genre choisi par Shôtetsu (ou Shôgetsu), 1381-1459, était déjà vieille de plus de sept siècles…

Toute sa vie il se considéra comme un moine, bien que quelqu’un pour qui la poésie était à la fois une profession et une vocation religieuse.

p. XXI

(…) Il chercha à être un maître de tous les styles de la tradition, depuis le style du « sentiment intense » (ushin) préféré par les conservateurs de son temps, jusqu’aux styles plus exigeants du « mystère » et de la « profondeur » (yûgen), et du « réalisme objectif » (ari no mama) de l’école de Reizei (Tamemasa, 1361-1417 ; Mochitame, 1401-1454). (…) Ses professeurs Reizei soulignaient l’importance de la discipline et croyaient que « tendre vers un seul style revenait à restreindre la Voie. » Sans aucun doute, Shôtetsu lui-même se réclamait-il de Fujiwara no Teika (1162-1241), le soi-disant « père » de la poésie médiévale, et d’aucun autre poète ultérieur, comme inspirateur.

p. XXIII

(…) Mais il y a une autre influence à l’oeuvre dans les poèmes de Shôtetsu, qui le place légèrement à l’écart de son mentor. C’est le bouddhisme, particulièrement le bouddhisme zen. Il était, après tout, moine zen et ses contemporains se référaient souvent à lui comme à Shôtetsu zenshi, ou Maître Zen ; et il dit assez explicitement qu’il entend la Loi même dans les choses silencieuses :

« Bouddhisme : Fleurs »

Chaque nouveau printemps

les fleurs

ne disent rien,

cependant elles exposent la Loi –

sachant ce qui est au coeur

des vents d’orage

qui dispersent

 

On peut, bien sûr, ne voir de tels poèmes que comme rien de plus qu’affirmations conventionnelles de la doctrine de la mutabilité (mujô), si centrale dans l’entière tradition poétique médiévale.

p. XXVII

Dans mes traductions (: Steven D. Carter dixit), j’ai choisi de ne pas employer tel ou tel format pré-établi pour la simple raison que je veux utiliser les « ressources naturelles » de l’anglais pour mieux suggérer la variété de pauses et d’arrêts dans la forme originelle des uta  (5-7-5-7-7), quelque chose qu’il me semble qu’un format uniforme ne peut pas achever.

°°°

 

De Sôkan à Chiyo-ni

1 février 2017

°

Sôkan (1464-1552) :

S’ils passaient sans bruit

les hérons ne seraient

qu’une ligne de neige

à travers le ciel

Chiyo-ni (1703-75) :

S’il ne criait pas

je ne distinguerais pas le héron.

Matin de neige.

(tr. Kemmoku-Chipot)

ou :

Si ce n’était pour leur voix

les hérons disparaîtraient

ce matin de neige

(tr. Blyth-Py)

°