Archive for novembre 2009

R.H. Blyth HAIKU V.1, sect 2,8 : la liberté

30 novembre 2009

8) La Liberté (p. 203)

On trouve la liberté du Zen de beaucoup de manières différentes. Qu’est la vraie liberté ?

« Mais que dois-je faire ? » dit Alice. « Tout ce que tu voudras » dit le Valet de pied qui se mit à siffler. »

La liberté n’est pas de faire ce que vous aimez mais d’aimer ce que vous faites. Quand nous ressentons de la douleur, du chagrin ou de la solitude, nous sommes à l’abri. Nous pouvons penser comme Satan le fit en enfer :
« Ici au moins
nous serons libres ; le tout puissant n’a pas bâti
ici pour son envie, il ne nous chassera pas désormais. »

C’est la liberté que ressentit un jour Buson, assis seul dans l’ombre, se remémorant le visage de son père, la voix de sa mère :

Chichi-haha no koto nomi omô aki no kure

C’est un soir, l’automne ;
Je pense seulement
A mes parents.

C’est être libre des plaisirs et des déplaisirs, pas dans le sens où nous devenons indifférents ou insensibles, mais où les choses aimables ne sont ni sentimentalisées ni falsifiées :

Yaribane ni makeshi bijin no ikari kana

Battue au jeu de volant,
La colère de la
Belle servante !

Shiki.

De la même manière ce qui est désagréable ou laid ou dégoûtant, on le trouve intéressant et plein d’enseignement. Le haïku tente de faire disparaître ce que Coleridge appelait :
« le film de familiarité et de sollicitude égoïste. »

Plus dures à surmonter et à s’en libérer sont les habitudes de langage et les associations de mots . Le mot « ronfler », avec sa connotation comique, submerge la poésie des deux haikus suivants, le premier avec son étrange mixture d’immatérialité, d’humanité et du monde des insectes ; le second avec son pathos :

Akino yo ya yume to ibiki to kirigirusu

Nuit d’automne ;
Des rêves, des ronflements,
Le grésillement des grillons.

Suiô.

Sono hito no ibiki sae nashi aki no semi

On n’entend même plus
Ses ronflements :
Cigales d’automne.

Kikaku.

Écrit à la mort de Kôsai, élève de Bashô, le deuxième verset signifie que même si les cigales continuent leur chant en automne, les moins intelligents et intelligibles des sons humains, ses ronflements, sont maintenant inaudibles dans la mort.
C’est être libre de ce que les hommes considèrent comme possible et impossible.

« Un Homme Vrai sait-il ce qu’est le profit et la perte ? » Ogei dit : « L’Homme Vrai est un être spirituel – une entité absolue, au-dessus de la relativité. Si le Grand Océan s’asséchait de chaleur, il ne se sentirait pas chaud ; si la Voie Lactée était comme la glace, il ne se sentirait pas froid. Les coups de foudre fendraient-ils les montagnes et les tempêtes secoueraient-elles les océans, qu’il resterait impassible. Un tel homme peut chevaucher les nuages, le soleil et la lune, se mouvoir au-delà des quatre océans. La vie et la mort ne peuvent pas le changer. Comment donc le gain et la perte pourraient-ils l’affecter ? »

Un tel homme est comme Dieu, avec qui tout est possible. C’est dans une telle lumière que le Christ s’écria :
« Je vous le dis que Dieu est capable, avec ces pierres, de donner une descendance à Abraham. »

Confucius, dans toute sa sobriété, développe un passage qui est en harmonie avec l’esprit des mots du Christ :
« Seul celui qui a atteint la sincérité parfaite sous le Ciel peut épuiser (les possibilités infinies de) sa nature. Qui réalise cela peut épuiser la nature de l’homme, et donc la nature de (toutes les autre)s choses, atteignant ainsi (le pouvoir) de prendre part à la transformation et (l’activité)de donner la vie du Ciel et de la Terre, et, en tant qu’Homme, faire un Troisième élément avec eux.

Il y a la liberté à partir de la peur des résultats de ses actes :

« Vivant, je ne recevrai pas les Tables Célestes ;
Mort, je ne crains aucun Enfer »

Il y a la liberté des limites du temps et de l’espace.

« Alles was noch künftig ist in tausend und aber tausend Jahren – wenn denn die Welt so lange steht -, das hat Gott jetzt gemacht, un dalles was manch tausend Jahr vergangen ist, das soll er heute noch machen. »
Saint Augustin, cité par Eckhart.

Comment pouvons-nous atteindre ceci ?

« Dieu n’est pas astreint au Temps et à l’Espace, qui est partout en même temps ; et nous saurons ceci, si nous en sommes capables, où que nous soyons, que nos Désirs sont d’être avec Lui. »
William Penn.

« Être avec lui » ne veut pas dire être dans aucune sorte de paradis dans l’espace ou dans le temps. Cela signifie ressentir douleur et plaisir tout comme Dieu les ressent, et n’avoir aucune crainte que la douleur vienne ou que le plaisir s’en aillent, puisqu’ils sont la trame et la toile de notre existence temporelle et spatiale. Cela signifie être libéré de la vie et de la mort, dans le sens où nous savons que :
« Nous commençons à mourir quand nous vivons, et une longue vie n’est qu’une prolongation de la mort… Ce qui n’a pas de commencement peut avoir l’assurance de ne pas finir.
Hydriotaphia.

C’est la liberté chèrement désirée par les Stoïciens, que Virgil exprime en ces mots :
« Felix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque metus omnes, et inexorabile fatum
Subjectis pedibus, strepitumque acherontis avari. »
Les Géorgiques, 2, 490.

Mais plutôt que de parler de façon aussi solennelle, Stevenson, dans Aes Triplex, exprima en toute vivacité et vitalité l’entrain et l’humour qu’implique cette liberté :
« Si nous nous accrochions avec autant d’attachement que certains philosophes prétendent que nous le faisons, à l’idée abstraite de la vie, ou si nous étions moitié moins effrayés qu’ils nous l’accordent, de l’accident subversif qui est la fin de tout, les trompettes sonneraient dans l’heure et personne ne les suivrait dans la bataille – (…) Pensez, (si ces philosophes avaient raison) avec quelle préparation mentale nous devrions affronter le péril quotidien de la table au dîner, lieu plus mortel qu’aucun champ de bataille de l’histoire, où une bien plus grande proportion de nos ancêtres ont perdu la vie !

Kasa mo naki ware wo shigururu nanto nanto

Se faire tremper en hiver
Sans même un chapeau-parapluie –
Bah, que voulez-vous !

Bashô.

Se libérer des croyances, des déclarations généralisantes, des –ismes et des –ologies, semble appauvrir d’autant la vie intellectuelle. Cela semble frapper le Christianisme à la racine. Ce n’est pourtant pas le cas :
« Ce temple, fondé il y a dix-huit siècles, est maintenant en ruine, recouvert par la jungle, habitat de créatures lugubres : néanmoins, aventurez-vous y ; dans une crypte basse, arquée de fragments tombants, vous trouverez l’autel, et sa Lampe sacrée brûlant, pérenne. »
Carlyle, Sartor Resartus.

Tada tanome hana mo hara hara ano tôri

Aie simplement confiance :
Les pétales ne tombent-ils pas
Juste comme ça ?

Issa.

Libération de la moralité, des notions de progrès, de tous les idéaux abstraits, des valeurs préconçues que l’esprit est supposé accorder aux choses – et que reste-t-il ? Spengler dit :
« Pour l’homme qui, en ces choses, a gagné la liberté inconditionnelle de voir au-delà de tous les intérêts personnels, quels qu’ils soient, il n’y a pas de dépendance, pas de priorité, pas de relation de cause à effet, pas de différenciation de valeur ou d’importance. Ce qui assigne des rangs relatifs parmi les faits-détails individuels, c’est simplement le plus ou moins de pureté et de force de leur langage-forme, leur symbolisme, par-delà toutes les questions du bien et du mal, du haut et du bas, de l’utile et de l’idéal.
Introduction, 11.

Nous devons être libres de l’idée, et du fait de rechercher le bonheur, la beauté ou le sens.
Ainsi Buson dit :

Sabishisa no ureshiku mo ari aki no kure

Soir d’automne ;
Il y a de la joie aussi
Dans la solitude.

Se libérer du sentiment que le bonheur est une fin en soi est la tâche de toute une vie. Mais nous pouvons au moins être libres de la notion implantée indirectement en nous depuis nos plus tendres années, que nous avons droit à certaines choses, parmi lesquelles, et peut-être la première : le bonheur. Dans Sartor Resartus, Carlyle dit :
« Mais le caprice que nous avons d’être heureux est plutôt tel. Par certaines évaluations et moyennes, de notre propre impact, nous atteignons une sorte de lot terrestre moyen ; ceci, nous nous figurons, nous revient par nature et droit inaliénable ; c’est le seul paiement de notre salaire (…) cela ne demande ni plainte ni remerciement ; en supplément, nous comptons le bonheur ; et moins que cela est misère. »
Chapitre XI.

Thomas Jefferson l’inscrit en mots qui ne manquent jamais de nous émouvoir, mais cependant qui sont presque universellement incompris :
« Nous tenons ces vérités pour évidentes – que tous les humains sont créés égaux ; que leur Créateur leur a donné certains droits inaliénables ; qu’au nombre de ceux-ci figurent la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur. »

Mais Carlyle a un mot qui anéantit tous les sophismes et les arguties :
« Aime non pas le Plaisir : Aime Dieu. »

« Aime tout ce qui fut, est et doit être. Aime les choses. »

« C’est le Oui Éternel, dans lequel toutes les contradictions se résolvent ; quiconque y marche l’incorpore profondément. »

Matthew Arnold le dit plus sévèrement et pas moins emphatiquement que Carlyle :
« Puisses-tu, Pausanius, apprendre comme cette faute est profonde ;
puisses-tu, au moins une fois, discerner que tu n’as pas droit au bonheur. »
Empédocle.

Si nous savons cela et n’en ressentons ni amertume ni regret, si nous acquiescons, agréons, ou même peut-être désirons qu’il en soit ainsi, nous comprenons pour la première fois la signification de la liberté.

9) Le Non-moralisme (p.209-216)

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l’amandier

29 novembre 2009

°

la femme
sous l’amandier
les fleurs

°

d.(29/11/09)

, en lisant Rêves de rêves d’A. Tabucchi, folio p.69 : « La femme était encore nue, sous l’amandier », et me remémorant deux épisodes vécus à Clermont-Ferrand (dont un haïku de 2007)

R.H. Blyth HAIKU vol 1, sct 2,6 La contradiction

28 novembre 2009

6) La Contradiction (p.189-196)

Le Zen est souvent transmis par quelque contradiction intellectuelle, explicite ou implicite, exprimée sous forme de paradoxe ou de dilemme, qui est, d’une certaine manière, résolu par une expérience vécue. Dans la Bible et ailleurs, ces contradictions s’appliquent aux grands problèmes de la vie humaine.

Y a-t-il un Dieu ?
« Celui qui vient à Dieu doit croire qu’il existe. »
Hébreux, 26.

Qu’est-ce que l’homme ?
« Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance. »
Genèse, 1,6.
« Quant à l’homme, ses jours sont comme l’herbe . »
Psaumes, 104, 15.

Qui suis-je ?
Lear, parlant de lui-même, dit :
« Son corps est parfaitement sphérique
Il porte un chapeau runcible. »

Sommes-nous libres de vouloir, ou tout est-il prédéterminé ?
« Tu aimeras.
La loi parfaite, la loi de la liberté. »
Jas., 1,26.

Comment pouvons-nous obtenir la vie éternelle ?
« Pour préserver la vie, elle doit être détruite ;
Quand elle est complètement détruite, pour la première fois il y a du repos. »

Quelle est la nature de Dieu ?
« C’est comme un tigre, mais avec beaucoup de cornes ;
comme une vache, mais qui n’a pas de queue. »

Comment pouvons-nous avoir la foi ?
« Seigneur, je crois ; Aide mon incrédulité. »
Marc, 9,24.

Comment pouvons-nous atteindre l’Éveil ?
« C’est le ciel seul qui est donné
C’est seulement Dieu qu’on peut questionner. »
Lowell.

Quelle est la chose la plus importante que nous possédions ?
« Rien n’est aussi précieux que nous ne pourrions nous permettre de jeter. »
Jacks, Religious Perplexities.

Comment pouvons-nous être sauvés ?
« Et il se posa une dernière question : de quoi et vers quoi pourrait ce tourbillon infini être sauvé ? »
The Man Who Died.

Que doit faire un homme maintenant, et que sera sa récompense ensuite ?
« Sa récompense est avec lui, et son labeur devant lui. »
Isaïe, 40,10.

Comment éviter la souffrance ?
« Portez vos fardeaux les uns les autres et ainsi accomplissez la loi du Christ. »
Gal., 6,2.
« Car chaque homme doit porter son propre fardeau. »
Gal., 6,5.

Quelle est la relation de Dieu avec l’Univers ?
« Wer die ganze Welt mit Gott nähme, der hätte nicht mehr, als wenn er Gott allein hätte. »
Eckhart.

Quelle devrait être notre relation avec nos semblables ?
« Laissez les morts ensevelir leurs morts. »
Mathieu, 8,22.
« Aime ton prochain comme toi-même. »
Mathieu, 5,43.

The Clod and the Pebbles de Blake raconte la même histoire : c’est le thème de Song of Opposites de Keats, mais qui est exposé très clairement dans ce fameux dilemme :
« L’argument du bourreau était que vous ne pouviez couper une tête s’il n’y avait pas un corps pour l’en détacher… L’argument du Roi était que tout ce qui avait une tête pouvait être étêté et qu’il n’y avait pas à dire n’importe quoi.
L’argument de la Reine était que si l’on ne faisait rien en moins de rien, elle ferait exécuter tout le monde alentour. (Ce fut cette dernière remarque qui donna à toute l’assistance cet air grave et anxieux.) »
Alice au pays des Merveilles.

En quoi doit croire un homme ?
« L’homme lui demanda : « Pourquoi portez-vous un coq ?  » « Je suis un guérisseur, » dit-il, « et l’oiseau a des qualités. » « Vous n’êtes pas croyant ? » « Si ! Je crois que l’oiseau a plein de vie et de qualités. »
The Man Who Died.

Le paradoxe et la contradiction ne sont tels que pour l’intellect, que pour l’homme mature, civilisé. L’enfant, le sauvage, le poète, le visionnaire s’en accommodent. Et c’est pourquoi il n’est pas bizarre mais caractéristique de la poésie que nous ne nous sentions aucunement obligés de les « comprendre », de les expliquer. Il n’y a rien de spécial à leur sujet, rien de mystérieux, rien d’extérieur à nous-mêmes, rien de séparable de notre expérience. Quand on demanda à Rinzai ce qu’était l’enseignement ésotérique du Bouddha, il répondit :
« S’il a un sens, moi-même je ne suis pas sauvé. »
Et quand son interlocuteur bougonna :
« Si ça n’a aucun sens, comment le deuxième Patriarche (Eka) a-t-il pu recevoir la loi ? »
Rinzai ne put que hurler :
« Cette réception est une non-réception. »

Si nous visons à la logique, ce qu’Emerson appelle « le lutin des petits esprits », toute notre vie et nos qualités se dessècheront. Lors d’un Nouvel An, Issa dit :

Medetasa mo chûgurai nari or aga haru

Une époque de compliments ;
Assez moyen pour moi –
C’est mon printemps.

Cela a l’esprit des lignes de Matthew Arnold. Issa se sentait comme les collines solennelles, l’herbe muette, le fleuve, le ciel solitaire.

« supporter plutôt que de se réjouir. »

Mais en une autre occasion Issa dit à peu près l’inverse :

Waga haru mo jôjôkichi zo ume no hana

Fleurs de pêchers :
Mon printemps
Est une extase.

C’est le
« Dieu est dans son ciel ;
Tout est bien dans le monde ! »
de Browning.

La vérité ne se trouve pas entre les deux, ou en alternance ; la vérité est la contradiction elle-même. Ainsi Coleridge, parlant du poète, nous dit qu’il apporte toutes les facultés contradictoires de l’humanité à l’assujettissement par l’imagination, et ce pouvoir est montré
« par l’équilibre ou la réconciliation de qualités opposées ou discordantes ; de l’identité avec la différence ; du général avec le concret ; de l’idée avec l’image ; de l’individuel avec le typique ; le sens de la nouveauté et de la fraîcheur avec les objets anciens et familiers ; un état d’émotion plus que commun avec un ordre plus que commun. »
Biographia Litteraria, XIV.

Ceci est en vérité éminemment vrai du haïku, et trouve sa contrepartie dans l’Incarnation, où, cependant, l’immanence de « tous-les-hommes-dieu » et « toutes-les-choses-dieu » de la philosophie Mahayana se restreint à la transcendance de la conception de l’ « homme-dieu » dans la théologie Chrétienne.

« C’est vraie grandeur d’avoir à la fois la fragilité d’un homme et la sécurité d’un dieu »
( : tiré de Sénèque par Bacon dans Of Adversity.)

Pour le poète, sa fragilité tient du bris et du cahot des choses, de la destruction de l’art et de la culture, des paradoxes de la moralité, de la nécessité de souffrir et de mourir ; sa sécurité se trouve dans la fluidité du cours de l’existence à l’intérieur de tous ces phénomènes.
Un magnifique paradoxe se cache dans un passage célèbre des Centuries of Meditation de Traherne, passage qui est une élaboration poétique du « Au-dessus des cieux et en dessous, seul je suis l’Honoré », proféré par le Bouddha à sa naissance.

« Vous ne jouirez correctement du monde qu’à la condition que la Mer coule en vos veines, que vous soyez vêtu des cieux, et couronné des étoiles, et que vous vous perceviez comme étant le seul héritier du monde entier, et d’autant plus parce que les hommes y sont, chacun le seul héritier au même titre que vous. »

Le paradoxe est la vie du haïku, parce que dans chaque strophe une chose particulière est vue, et en même temps, sans qu’elle perde son individualité et son indépendance, la différence qui la distingue de toutes les autres choses, elle est vue comme une non-chose, comme toutes choses, comme une toute-chose.
Coleridge, dans sa définition de la poésie esquisse cet état paradoxal quand il dit qu’un poème se propose
« un tel délice du tout, compatible avec une gratification distincte de chaque partie qui le compose. »

De même qu’on peut apprécier une partie d’un long poème tout en en retenant la totalité en mémoire, de même on doit lire un haïku avec l’objet clairement en vue, tandis que la saison, le monde en un de ses quatre aspects, occupe l’esprit entièrement. Ceci parce que chaque objet, chaque fleur, chaque créature est en lui-même tout ce qui existe, pendant qu’à la fois il est lui-même et rien d’autre.
Le pouvoir de l’imagination est le pouvoir de notre nature de Bouddha, notre instinct le plus profond, un état que les mystiques indiens appellent samadhi. C’est cet état d’activité qu’Enô décrit dans le Rokusôdangyô :
« Dans l’activité comme au repos, ne pas laisser votre esprit demeurer nulle part, oublier la différence entre sage et fou, ne pas discriminer entre sujet et objet, voir l’essence et la forme unies, c’est être pour toujours en samadhi.

Comme semblent différentes les paroles de Thoreau :
« Quelques fois, lorsque je dérive oisivement sur l’étang de Walden, je cesse de vivre et commence à être. »

Cependant, c’est aussi samadhi.

Voici quelques couplets d’Angelus Silesius (Johann Scheffler), 1624-1677. Il devint catholique en 1663 et composa des chants religieux naturels et sentimentaux et des versets dans lesquels il exprime avec la plus grande audace les intuitions philosophiques d’Eckhart. L’élément paradoxal y est si fort, ou plutôt si évident, que le sentiment poétique en souffre. Autrement dit, la discorde est sur-accentuée aux dépens de l’harmonie ; cependant c’est parfois un grand plaisir spirituel d’entendre ces affrontements de puissant contrepoint intellectuel.

« Bist du demütiglich wie eine Jungfrau rein,
So wird Gott bald dein Kind, du seine Mutter sein.

Mensch, werde Gott verwandt aus Wasser, Blut und Geist,
Auf dass du Gott in Gott aus Gott durch Gott selbst !

O Wesen, dem nichts gleich ! Gott ist ganz ausser mir,
Und inner mir auch ganz, ganz dort und ganz auch hier ! »

7) Humour (p.196-203)

R.H. Blyth HAIKU vol 1, sect 2,3 l’acceptation reconnaissante

27 novembre 2009

3) L’Acceptation Reconnaissante. (p 169-176)

C’est un tronc d’acceptation reconnaissante de tout ce qui est en nous et en dehors de nous, nos propres manques ainsi que ceux des autres. Voilà la pensée dont s’approche George Herbert quand il dit qu’il est souvent :

« non reconnaissant, quand cela me plaît,
comme si tes bénédictions avaient des jours sans »

En toutes choses nous pouvons considérer de bon cœur l’inévitabilité de :

La pampe d’abord, puis l’épi,
Après cela le blé entièrement.

Nishi fukeba higashi ni tamaru ochiba kana

Soufflant de l’ouest,
Les feuilles tombées s’assemblent
A l’est.

Buson.

Ce que montre le Christ dans la croissance des herbes du champ, et Buson dans les feuilles de l’hiver tombées, Dante le représente dans le passage suivant :

(…)
Inferno III, v.34-51.

Dans ce passage nous sentons, en dehors de la moralité, de la probabilité ou de la vérité des faits rapportés, l’inévitabilité de tout ce qui a lieu. La religion, la poésie ont à voir avec les affaires présentes de l’univers. La fausse religion, qui n’est rien d’autre que de la magie déguisée, dénature le passé, le présent et le futur, les bâtis plus conformément aux désirs du cœur. La fausse poésie fait de même, même si ses résultats en sont moins désastreux. C’est aussi un monde de fuite, un monde de littérature, mais pas de vie. S’il en est ainsi, il semblerait que la science peut seule nous sauver de l’irréalité. C’est vrai jusqu’à un certain point. Elle peut en fait nous sauver de ce qui est irréel, mais ne peut pas nous donner plus qu’un univers mécaniquement correct au lieu de fantaisie. Elle ne peut pas nous dire ce qu’est la vie, ni ne peut nous en donner plus abondamment. Ceci est la fonction de la poésie, mais comme dans le passage de l’Enfer précédemment cité, il nous faut chercher la poésie, pour la réalité, s’entend, dans les endroits les plus improbables également, dans les sons simples des lignes, dans le déni pervers de la vérité, et les impossibles désirs des êtres humains, dans les formidables châteaux intellectuels qu’ils ont érigés, dans les mensonges et les sophismes qui ne sont que des vérités inverties.
Mais à toutes les extrémités de la pensée et du sentiment s’élève la perception que l’acceptation active de l’inévitable est vie, vie de perfection. Dans les passages suivants, de chaque peuple et de chaque temps, de chaque humeur et de chaque incarnation verbale, nous sentons la même attitude joyeuse qui caractérise seule le saint et le sage :

« Das notwendige verletzt mich nicht : amor fati ist meine innerste Natur. »
Nietzsche, Ecce Homo.

Toshi kurenu kasa kite waraji hakinagara

L’année se termine
Mais je porte toujours
Mon kasa et mes sandales de paille.

Bashô.

« Celui dont l’esprit est tourné vers l’être vrai n ‘a pas le temps de regarder vers les petites affaires humaines ou d’être rempli de jalousie et d’inimitié pour les combattre ; son œil se dirige toujours vers des principes fixes et inaltérables qu’il ne voit ni blesser, ni être blessés l’un par l’autre, mais qui tous en ordre bougent selon la raison : les imite, et se conformera à eux, autant que possible. »
Platon, République, 500.

Taorureba taoruru mama no niwa no kusa

Les herbes du jardin
Tombent
Et gisent comme elles tombent

Ryôkan.

« Supporter toutes les vérités nues,
et envisager tout calmement les circonstances,
est le faîte de la souveraineté. »
Keats, Hyperion II, 203-5.

« Un homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non sur la mort, mais sur la vie. »
Spinoza, Éthiques, IV, 67.

« Il voit les choses sous une certaine forme d’éternité. »
Ib. II, 44.

« Qu’il arrive en lui-même maintenant ou dans mille ans, il est satisfait. »
Whitman.

Tomokaku mo anata makase no toshi no kure

Même ainsi, même ainsi,
La soumission devant l’au-delà –
Fin de l’année

Issa

Parlant de la nécessité de la mort :

« Hé bien, gouverneur, nous devons tous en arriver là, un jour ou l’autre »
« Nous le devons, Sammy » dit Monsieur Weller l’aîné.
« Il y a une providence en tout cela » dit Sam.
« Bien sûr » reprit son père, avec un hochement grave d’approbation, « que deviendraient les croque-morts sans cela, Sammy ? »
Perdu dans l’immense champ de conjectures ouvert par cette réflexion, le vieux M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu avec un visage méditatif. »
Pickwick Papers.

« Quand Rôtan* mourut (* littéralement : « Vieilles Oreilles sans Lobes », c’est-à-dire Rôshi), Shinshitsu vint offrir ses condoléances. Il éleva (simplement) la voix en se lamentant trois fois, puis s’en alla. Un disciple demanda : « N’étiez-vous pas un de ses amis ? » « Oui ! » « Était-ce bien alors de présenter ainsi vos condoléances ? » « Avant, je l’avais pris pour un homme ; maintenant (je m’aperçois qu’)il n’en était pas un. Je suis venu et j’ai présenté mes condoléances. Des vieux pleuraient comme pour leurs propres enfants, des jeunes se lamentaient comme pour leur mère. La raison doit en être qu’il proféra des mots déplacés, qu’il pleura des larmes déplacées. C’était fuir le Ciel, multiplier les émotions, oublier d’où il avait reçu (sa nature). Les anciens appelaient cela : « La punition de ne pas être en accord avec le Ciel. » C’était le bon moment pour que vienne le Maître ; c’était le bon moment pour qu’il s’en aille. »
Sôshi.

« En dessous sont les bras éternels. »
Deutéronome 33, 27.

Son détachement et son acceptation de quelque chose dans le destin que les gens ne peuvent pas accepter. Tout à fait au milieu de lui, il accepta quelque chose du destin qui lui donna la qualité d’éternité. »
Saint Mawr.

« …tel qu’un tisonnier ardent vous brûlera si vous le tenez trop longtemps, et que si vous vous entaillez très profondément le doigt avec un couteau, il saignera habituellement.
Alice au pays des merveilles.

Jiguruma no todoro to hibiku botan kana

Le lourd chariot
Passe en grondant ;
Les pivoines tremblent.

Buson.

« Me laisseras-tu gouverner ou vivre en privé, ou rester à la maison, ou partir en exil, ou être un homme pauvre, ou un riche ? Pour toutes ces conditions, je serai Ton avocat auprès des hommes – je montrerai la nature de chacun d’eux, ce qu’il en est. »
Épictète.

Quand Chi-Tzu de Godasan connut l’Éveil, il exprima sa compréhension du Zen en disant : « Les nonnes sont naturellement des femmes. »

« Il se peut que ce que dit le Père est vrai ;
s’il en est ainsi, peu importe pourquoi. »
Charlotte Mew, The Quiet House.

Uroji yori muroji e kaeru hitoyasumi
Ame furaba fure kaze fukaba fuke

Une étape sur le bord du chemin
De la Route Fuyante
Vers la Route Jamais-Fuyante ;
S’il pleut, qu’il pleuve,
S’il vente, qu’il vente.

Ikkyû.

« Une des nombreuses leçons qu’on apprend en prison est que le choses sont ce qu’elles sont, et seront ce qu’elles seront. »
De Profundis.

Inazuma ya kinô wa higashi kyô wa nishi

Éclair d’été !
Hier à l’Est
Aujourd’hui à l’Ouest.

Kikaku.

« Un homme est de service ici ; il ne sait ni comment ni pourquoi, et n’a pas besoin de savoir ; il ne sait pas pourquoi il est ici, et ne doit pas le demander.
Stevenson.

« Cela aima arriver. »
Marc Aurèle, X,21.

Le Zen ,comme le haïku, est une attitude de l’esprit. Bien que ce soit exprimé négativement, on peut dire : « Ne refuse jamais de donner quoi que ce soit. Ne refuse jamais de recevoir quoi que ce soit. » Quoi que ce soit, prends-le, « parce que c’est tout ce que Dieu offre. » C’est cette manière de faire les choses ou de ne pas les faire dans laquelle on vit la vie poétique, la vie religieuse. Eckhardt dit alors :

« Gott sieht nicht an, was du für Werke tust, sondern nur, welche Liebe, welche Andacht, und welche Gemut du bei deinen Werken hast. »

Une fois, quand Ikkyû alla à Sumiyoshi (qui signifie « bon d’y vivre ») et y vit un enterrement, il dit :

Kite mireba koko mo kataku no yado naru wo
Nani sumiyoshi to hito no yûran

Quand nous venons et voyons,
Ici aussi
Que la maison brûle,
Pourquoi les gens disent-ils
« Bon de vivre ici » ?

Mais à ceci un vieil homme répliqua :

Yoshi ashi to omou kokoro o furi-sutete
Tada nani mo naku sumeba sumiyoshi

Rejetez l’esprit qui pense
Ceci est bon ceci est mauvais ;
Vivez simplement
Sans de telles pensées,
Et c’est « bon d’y vivre ».

Ce sentiment de gratitude est rare en ce monde. Il n’y a pas de plus grande différence entre les hommes qu’entre les gens reconnaissants et les gens non-reconnaissants. Johnson dit, dans son Tour to the Hebrides :

« La gratitude est un fruit de grande culture ; vous ne la trouvez pas chez les rustres. »

Quand ce sentiment de reconnaissance s’applique aux choses, c’est de la poésie ; quand il s’applique à toutes choses en leur entièreté, il s’appelle religion, mais le haïku et le Zen sont différents des deux dans le sens où ils traitent de chaque chose comme de toutes. Quand une chose est prise par l’esprit, toutes choses doivent y être présentes. Le sentiment qui accompagne un tel état d’esprit est la gratitude. Pour l’exprimer, nous parlons comme si nous et l’univers étions deux choses distinctes :

« Le monde qui était avant que je naisse,
le monde qui durera quand je serai mort –
qui jamais ne fut l’ami d’Un seul,
ni ne promit d’amour qu’il ne pouvait donner,
mais alluma pour tous son soleil généreux,
et vécut, et nous fit vivre. »
Arnold, A Wish.

Mais ce mot de « généreux » exprime un sentiment chaleureux d’unité dans lequel celui qui donne et celui qui reçoit sont un. Le soleil qui brille sans nous vit en nous ; la chaleur de notre sentiment n’est pas quelque chose de différent de celle du soleil. Alors, avec raison, nous pouvons commander au soleil de briller et aux fleurs de s’épanouir. Nous n’acceptons pas seulement avec reconnaissance, mais ordonnons aussi gentiment à ces choses d’arriver, qui doivent arriver. Quand Michizane se tint dans son jardin pour la dernière fois avant son exil à Kyushu, en 901, il dit :

Kochi fikaba nioi okoseyo ume no hana
Aruji nashi tote haru wo wasuru na

Quand le vent souffle de l’est,
Libérez votre parfum,
O fleurs de prunier ;
Bien que le maître ne soit pas là,
N’oubliez pas le printemps.

Ce sentiment lyrique envers la nature, Issa le convertit en une expérience plus proche et plus journalière :

Yama mizu ni kome wo tsukasete hirune kana

Je fais la sieste,
Laissant l’eau de la montagne
Piler le riz.

Nous avons l’action inverse, par Issa, également :

Ôgi nite shaku wo toraseru botan kana

La pivoine
Me fit la mesurer
Avec mon éventail

Nous voyons donc que cette acceptation reconnaissante peut et doit passer d’une coopération simplement passive à une coopération active avec quelque chose qui n’est en réalité pas différente de notre nature essentielle. Il y a en fait quatre attitudes envers le monde (en relation avec notre attitude envers nous-même) : l’opposition, la résignation, la coopération et la domination. Nous oscillons sans cesse entre elles. Le Zen vient en dernier. Il est l’esprit avec lequel Wordsworth dit aux oiseaux qui chantent déjà et aux agneaux qui gambadent au printemps :

Alors chantez, vous, les oiseaux, chantez un chant joyeux !
Et laissez les jeunes agneaux bondir
Comme au son du « tabor » !

°

Poèmes de mort japonais – K – éd. Tuttle

26 novembre 2009

°
(p.211) de KAGAI
mort le 7° jour du 4° mois de 1778 :

Kare-eda ya / hakanaku nokoru / semi no koe

Branches nues :
l’automne a laissé derrière lui
le cri creux d’une cigale

°
(p.211) de KAIGA
(mort le 16° jour du 6° mois de 1718, à 67 ans) :

Omoshiro ya / sau no tsukai no / tobu hotaru

Étrange ! – tels des messagers
volent à gauche, volent à droite
les lucioles

°
(p.212) de KAISHO
(mort en 1914 à72 ans) :

Futukoro e / suzuri shimau ya / yûzakura

Fleurs de cerisier du soir :
Je glisse la pierre-à-encre dans mon kimono
pour la dernière fois.

°
(p. 213) de KANGA
(mort en 1812) :

Suzushiku mo / tama wa gazô ni / utsurikeri

Coup de froid :
Mon âme se change en
icône

°
p.214 de KANNA
(mort le 15° jour du 7° mois de 1744 :

Nagaregi no
yoru kata yasashi
aki no kaze

Brise d’automne :
Du bois flotté
aborde doucement la rive.

°
(p.215/6) de KARI
(mort le 12 du 3° mois de 1770, à 67 ans)

Ushi ya hana
ware o mukaeru
kumo to nari

Comme c’est triste ! les fleurs de cerisiers
se changent en nuages qui
viennent me saluer

(Extrait du commentaire de Y.Hoffmann :

 » Selon la tradition bouddhiste, des nuages apparaissent dans le ciel à l’ouest, à l’heure de la mort pour nous escorter vers l’autre monde. « )

°
p.216 de KASEI
mort le 2° jour du 2° mois de 1859, à l’âge de 62 ans :

Hai ni naru / nagori mo kyû no / futsuka kana

La cendre que je laisse derrière moi
n’est qu’un traitement au moxa
– le second du mois

°

p.217 :
de KASENJO
morte le 26° jour du 7° mois de 1776, à 62 ans :

Okusoko no / shirenu samusa ya / umi no oto

Abîmes de froid
incommensurable
rugissement de l’océan

NB : Kasenjo fut geisha avant de devenir nonne bouddhiste.

°
(p.218) de KASSAN
mort le 12 du 6° mois de1818, à 57 ans :

Mi no ue no
natsu ya hasu no
ichimai-ba

L’été
m’aborde
feuille de lotus

°
(p.219) de KATO
mort le 9 septembre 1908, à 61 ans :

Asagao ya
tsuki no wakare o
hana no hie

La lune s’en va :
du givre tombe sur
le volubilis

°
(p 222) de KIBA
(mort en 1868 à 90 ans) :

oi no mi ya
hazue no omoru
tsuyu no tama

mon vieux corps :
goutte de rosée
alourdie
au bout de la feuille

°
(p.223) de KIGEN
(mort le 23° jour du 8° mois de 1736, à 71 ans) :

Nanajûichi
yô wa motsutaru
tsuyu no tama

71 ans !
Combien de temps a duré
une goutte de rosée ?

°

(p.224) de KIMPO
mort le 3 septembre 1894 :

Miosame no / kyô to wa narinu / Fuji-no-yama

Aujourd’hui est le jour / d’une dernière vue / du mont Fuji

°
(p.225) de KIN’EI
(mort le 16° jour du 8° mois de 1778, à 45 ans):

Gokuraku no / tane zo kusabana / Namu Amida

Les fleurs d’automne
de ma prière portent
des graines du paradis

(Kin’ei mourut en automne, quand les herbes fleurissent…)

°
(p.226) de KINKO
(mort le 27° jour du 7° mois de 1860 à 60 ans) :

Aki no yo mo / tada kûjaku to / akete yuku

Dans la vaste et vide
nuit d’automne
point le jour

°
(p. 226) de KIN’U
(mort le 2° jour du 3° mois de 1817, à 62 ans) :

Yururi saku / kotoshi no hana no / kakugo kana

Comme nonchalamment fleurissent
les fleurs de cerisiers cette année
pas pressées par leur sort

°
(p.227) de KISEI
(1688 – 18è jour du 9è mois de 1764) :

Umarete wa
shinuru hazu nari
sore naraba

Depuis que je suis né
je dois mourir,
alors …

°
(p.229) : de KIZAN,
mort le 4° jour du 12° mois de 1851, à 64 ans :

Rusu naredo / tou hito mo kana / nokorigiku

Quand je partirai,
qui prendra soin
du chrysanthème que je laisse ?

°
(p.229) de KOHA
(mort le 14 août 1897) :

Fude nagete / tsuki ni mono iu / bakari nari

Je repose le pinceau –
Désormais je parlerai à la lune
face à face

°
(p.235) de KYOHAKU
(mort le dernier jour du 10° mois de 1847 à 75 ans) :

Ôkenaki / toko no nishiki ya / chiri-momiji

Je ne suis pas digne
de ce tapis rouge :
(les) feuilles d’érables à l’automne

°
de KYOKUSAI, mort le 29 juillet 1874, à 58 ans :

Akatsuki ya
mizu kanzureba
hasu no oto

Si vous contemplez les eaux
à l’aube, vous pouvez entendre
les lotus fleurir.

(p. 236, avec ce commentaire :)

 » On dit très souvent au Japon que le lotus fait un bruit en s’ouvrant, mais il n’y a pas de base scientifique qui étaie cette croyance. Elle est née en partie de la tradition bouddhiste qui voit dans le lotus la fleur du paradis.  »

°
(p. 237) de KYOSHU
(mort le 16 du 6° mois de 1769 à 80 ans) :

Sokonuke ya / kaeranu tabi no / zudabukuro

Voyage de non-retour
le sac du vagabond
n’a pas de fond

°

R.H.Blyth HAIKU V.1 s.2,5 La non-intellectualité

25 novembre 2009

5) La Non-intellectualité.

Le Zen est non-intellectuel.

« La philosophie couperait les ailes d’un ange »,

dit Keats, et Eckhart en donne la raison :

« Der Mensch soll sich nicht mit einem gedachten Gott begnügen ; wer der Gedanke vergeht, so vergeht auch der Gott. »

Ce qu’un homme connaît, et la seule chose qu’il connaît, est Dieu. Dans la mesure où il connaît Dieu, il est Dieu, puisque toute connaissance est connaissance de soi. C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que tous les hommes ont la nature de Bouddha. Ce que nous pensons des choses est assez différent de ce que nous saisissons comme étant la chose même. De nouveau Eckhart dit :

« Alles was man von Gott erdenken kann ist allzusammen nicht Gott. »

La pensée, comme la passion, approfondit l’intuition, mais ne peut en aucun cas se substituer à elle. À travers ceci vient l’inexplicabilité de la vie, de la poésie.
De ce fait de la non-intellectualité du Zen et du haïku, nous pouvons voir un sens profond dans le proverbe

« Les comparaisons sont odieuses »,

ce qui explique l’échec, en tant que poésie, de haïkus tels que le suivant :

Meigetsu ya kusaki ni otoru hito no kage

La claire lune d’automne :
Les ombres d’arbre et d’herbe –
Et celles des hommes !

Baishitsu.

Remarquez aussi que, assez naturellement, le clair de lune n’a aucune connexion (poétique) avec les ombres qui contrastent les unes avec les autres ? On rencontre la même faute dans un autre verset du même auteur :

Sate wa ano tsuki ga naita ka hototogisu

Tiens, était-ce la lune
Qui a crié ?
Un coucou !

Il y eut l’intuition de l’identité, la première pensée, qui se laissa submerger par la seconde. Quand nous n’utilisons que l’intellect, nous n’aboutissons nulle part. Comme dit Alice :

« Je suis sûre que je ne suis pas Ada, parce que sa chevelure fait de longues boucles et que la mienne n’en a pas du tout, et je suis sûre que je ne suis pas Mabel, parce que je sais plein de choses différentes et qu’elle, oh !, elle en connaît si peu ! De plus, elle est elle et je suis moi et – oh dear, comme tout ceci m’embrouille ! »

La poésie a pour base philosophique (inconsciente) le fait que tout est changeant, non fixe, ni fixable, contradictoire, qu’une montagne n’est pas une montagne, et cependant qu’elle en est une.

« Il tient le manche de la houe, mais ses mains sont vides ;
Il chevauche le buffle d’eau, mais il va à pied. »

De là vient que poésie et science, religion et science sont vraiment antinomiques. La science objective, abstrait et généralise. La poésie identifie, vit dans et par la chose, et enfin particularise. Prenant part à ce paradoxe, le poète s’unit à l’objet, qui, comme l’âne de Baalam, parle avec une voix d’homme.
De plus, il y a la question du tout et des parties. L’intellect peut comprendre que toute partie d’un tout est une partie, mais ne peut l’envisager dans sa totalité. Il peut comprendre tout ce que Dieu n’est pas. La divinité d’une chose est manifestée dans son entièreté. Donc, puisque l’Amour est la personnalité dans son ensemble, nous aimons Dieu et il nous aime ; nous connaissons une chose et cette chose nous connaît ; nous nous connaissons les uns les autres en tant qu’entiers. Toute compréhension partielle, la compréhension d’une partie d’un tout est mauvaise, bien que pas toujours mauvais dans le sens spécifique de moral. La connaissance scientifique d’une chose est donc, dans son divorce d’avec l’ainsité, l’entièreté de cette chose, potentiellement mauvaise, et mauvaise en fait quand on emploie la chose sans égard pour son ainsité, mais scientifiquement, partiellement, intellectuellement. Eckhart dit :

« Gott will wohl dass die Seele auch das wahrnähme, was Gott selbst nicht ist. Er will aber nicht dass sie etwas liebhabe ausser ihn, denn er hat sie zur Einung mit sich geschaffen. »

Et ici, en rapport avec la question du mauvais usage de l’intellect, nous pouvons recommander la prudence. Non seulement l’intellect complique, mais en plus il généralise. Méfiez-vous de la sur-simplification. Si nous ne pouvons pas garder notre équilibre, comme le fait la vie, entre la variété et l’unité, choisissons, s’il le faut, la variété comme étant la moins dangereuse, la moins tentante intellectuellement. Si nous essayons de forcer toute la poésie à entrer dans une seule théorie quelconque (que nous pouvons appeler Zen, mais qui ne l’est pas) nous nous retrouverons serviteurs et non maîtres de l’intellect ; nous forcerons les significations, essaierons de forcer la vie, et serons contraints par elle.. La poésie peut non seulement utiliser le Zen, mais aussi son absence :

Ta wo urite itodo nerarenu kawazu kana

J’ai vendu le champ,
Et n’ai pas pu en dormir,
À cause des grenouilles.

Hokushi.

Nous faisons la volonté de Dieu même quand nous lui désobéissons. L’éveil et l’illusion ne sont pas deux choses différentes. L’homme ordinaire est Bouddha. Prenons la poésie de la même manière que nous prenons la vie, comme elle vient, sans considération pour les théories et les explications préconçues. L’unité y sera, n’en doutez jamais, mais essayons de la forcer, et nos interprétations mortes seront condamnées par la vie de la poésie même. C’est le sujet des paragraphes liminaires de l’essai de Pater sur Le Style, et de :

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. »

Et de même qu’on ne peut pas expliquer la poésie, mais seulement la répéter, la religion, c’est-à-dire la vie en accord parfait avec la réalité, ne peut pas être interprétée verbalement :

« Bougeant dans toutes les directions,
même le Bouddha ne peut en discourir. »

Le psalmiste dit :

« Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien. »

Toutes les fois que nous lisons ceci nous savons, au plus profond de nous, que cela est vrai. Mais quand nous y pensons, par-dessus tout, quand les prêtres prêchent dessus, nous savons, intellectuellement parlant, que c’est faux. Du point de vue religieux, c’est évident. Mais ce que nous savons par intuition est beaucoup plus subtil que n’importe quelle explication que nous pouvons en donner. Saint Augustin dit :

« Si nemo me quaerat, si quaerenti explicari velim nescio. »
Confessions, XI, 14.

Les mots de David ne se réfèrent pas aux choses matérielles, puisque nous pouvons manquer, et manquons de nourriture, de chaleur, et sommes même privés du strict minimum pour vivre.
Cela fait-il référence aux seules matières intellectuelles, alors, à l’amour de dieu in vacuo, ou à toute autre abstraction de la sorte ? Il peut difficilement en être ainsi, car quelle sorte de berge est-il, qui aime ses brebis mais ne leur donne ni herbe, ni protection contre les éléments ? Quel genre de protecteur est-il, qui nous gratifie sans distinction de la peste, des tremblements de terre, des tornades et de toutes les formes de mort terrestre et maritimes, sans parler de la folie et de la mort sous-jacente à la vie ?
La vérité, la profonde et douloureuse vérité, presque insupportable, que nous réalisons intuitivement en lisant les paroles des Psaumes, est que nous n’avons besoin de rien. Toutes les joies et les chagrins, les triomphes et les agonies humaines sont nôtres. Ils sont notre héritage, en tant qu’hommes, que fils de Dieu, que Bouddha !

« La joie et le malheur sont finement tissés,
habit pour l’âme divine. »

Ne vouloir que le bonheur est l’erreur cardinale de l’homme. Tout accepter
« avec une magnitude d’esprit simple et héroïque »,
(Samson Agonistes)
est la Voie. Et quant aux explications de tout ceci :

« Si tu connais la signification inhérente au luth,
pourquoi te troubler du son de la corde ? »

Ce qui suit est un exemple d’ « explication ». Gaunt dit :

« Tous les endroits que l’œil des cieux visite
sont pour un sage ports et refuges heureux.
Apprends-toi la nécessité de raisonner ainsi ;
Il n’y a pas de vertu comparable à la nécessité.
Ne pense pas que le roi t’ait banni
(…)
Va, dis que je t’ai envoyé chercher les honneurs
Et pas que le roi t’a exilé. Ou suppose
Qu’une pestilence dévorante accable notre air,
Et que tu t’envoles vers un climat plus sain.
Regarde ! Ce qu’il importe à ton âme, imagine-le
Etre là où tu vas, non là d’où tu viens.
Suppose que les oiseaux chantants sont des musiciens
(…)
Que les fleurs sont gentes dames, et que tes pas ne sont rien de plus
Qu’une cadence délicieuse, ou qu’une danse ;
Car le désespoir rongeur a moins le pouvoir de mordre
L’homme qui s’en moque, et le rend lèger. »

(King Richard, II, 1,3.)

À l’exception des deux premières lignes, qui contiennent du Zen, tout est vrai – et faux !. Le L’expérience la plus momentanée de la bonté du mal, l’indifférence aux circonstances, le désir de la destinée, valent toutes les philosophies du monde. L’erreur est perceptible dans les mots : « raisonner ainsi », « Ne pense pas », « Suppose que », « Dis », « Imagine ». Encore une fois Gaunt s’étale. Dans l’enseignement du Zen, comme dans les sermons du Christ, la brièveté fait partie de leur force ;

« L’eau que boit une vache se transforme en lait ;
l’eau que boit un serpent se transforme en venin. »

« Heureux ceux qui ont le cœur pur,
car ils verront Dieu. »

Ceux-ci, comme le « Il n’y a pas de vertu comparable à la nécessité » de Gaunt, convainquent sans tenter de persuader. Bolingbroke répond à Gaunt en ces termes :

« O, qui peut porter le feu dans sa main
en pensant au Caucase gelé ?
Ou rassasier le côté affamé de l’appétit
En imaginant seulement un banquet ?
Ou plonger nu dans la neige de décembre
En pensant à la formidable chaleur de l’été ?
O ! non, l’appréhension du bien
Ne donne qu’un plus grand sentiment du pire.
Le sinistre malheur ne reste jamais plus sur le cœur
Que quand il mord, mais ne perce pas l’abcès. »

Il y a peut être une limite, alors, à ce que

« rien n’est, mais y penser le crée. »

Nulle somme de pensée, c-à-d. foi et croyance de l’espèce la plus profonde, n’émoussera un couteau aiguisé ni ne ressuscitera un mort. La foi ne peut pas remuer des montagnes. Mais elle peut garder les montagnes à leur place (aussi longtemps qu’elles resteront là), et si elles bougent, elle les fait bouger. Cette suite d’évènements, pas leur maîtrise, est instantanée ; est dans la volonté. Elle ne rend pas les choses pénibles plaisantes, ou vice versa :

« Une chose longue est le long corps du Bouddha ;
une chose courte est le corps court du Bouddha. »

Quand l’esprit est tranquille, il peut accepter de telles affirmations et s’en satisfaire, mais dès que nous les élaborons, l’esprit, la part intellectuelle de l’esprit s’active pour travailler par elle même. Dans son Essay on Man, Pope dit :

« Toute la nature n’est qu’art, inconnu de toi ;
tout hasard, une direction que tu ne peux pas voir ;
toute discorde, une harmonie incomprise ;
tout mal partiel, un bien universel ;
(…) »

Ceci n’est que trop vrai, mais d’une vérité froide, morte, qui n’a pas assez de vie pour pénétrer le cœur. Quand Shelley reprend cela, nous sentons une grande différence :

(…)

Dans ces mots, la vérité se glisse, irrésistiblement dans nos esprits, parce que cette vérité est sublimée dans la forme qui peut être reçue immédiatement par notre instinct le plus profond. Le problème pour le haïku, à la fois dans la composition et dans l’appréciation, est le même que pour la vie même : comment retenir et assimiler les éléments intellectuels qui distinguent les animaux les plus élevés des plus bas dans la vie instinct(uelle) commune à tous. Quelques fois, vraiment, nous pouvons exprimer ce que nous signifions mieux par notre silence, que d’aucune autre manière :

Ganjitsu no kokoro kotoba ni amari keri

Jour du Nouvel An
Ce que je ressens est trop
Pour les mots.

Daiô.

La masse incohérente, chaotique de pensée-émotion, qui est le fonds de notre existence, émerge parfois, cristallisée en mots. En s’exprimant, elle perd quelque chose de sa vitalité primitive. Si nous pouvions seulement exprimer en n’exprimant pas, nous pourrions avoir le gâteau et la cerise dessus, et c’est ce que le poète a essayé de faire dans le poème ci-avant. Cependant, dire simplement qu’une chose est inexprimable, n’est pas l’exprimer. Mais nos sentiments au Nouvel An sont particulièrement difficiles à mettre en mots, même s’ils sont si insistants. Voyez le conseil d’un vieux professeur de Cambridge à un jeune étudiant, qui lui faisait part des difficultés et des doutes qui le torturaient :

« Difficultés, doutes ! » répondit en écho me vieux gentleman. « Prenez deux verres de porto. Si ça ne les dissipe pas, prenez-en deux de plus, et continuez le dosage jusqu’à ce que vous ayez (re)trouvé l’aisance de votre esprit ! »
Baring-Gould, The Reverend. M.M.

Cette « aise de l’esprit » est ce que Spinoza appelle l’ « éternité » de l’homme, distincte de son immortalité temporelle, qu’il nie :

« Si nous faisons attention à l’opinion commune des hommes, nous verrons qu’ils sont conscients de l’éternité de leur esprit ; mais ils confondent l’éternité avec la durée, et l’attribuent à l’imagination ou à la mémoire, qui, pensent-ils, restera après la mort. »
Ethics,V, 34, note.

En d’autres termes, quand les hommes pensent, quand ils utilisent leurs intellects, ils supposent que l’éternité qu’ils ressentent par moments est une promesse, un avant goût de leur immortalité dans le temps. C’est pourquoi Saint Jean de la Croix dit, dans The Dark Night of the Soul :

« Si un homme souhaite être sûr de la route qu’il emprunte, il doit fermer les yeux et marcher dans la nuit. »

Bashô dit la même chose d’une manière moins poétique :

Inazuma ni satoranu hito no tôtosa yo

Combien admirable
Celui qui ne pense pas : « La vie est éphémère »
Quand il voit l’éclair !

6) La Contradiction
(p.189-196)

°°°
N.B. : les passages entre (…) sont des passages qui restent à traduire.
D.
°°°

R.H.Blyth HAIKU vol 1 sect 2,4 Le Sans-mots p.176

22 novembre 2009

4) Le Sans mots. (p.176-182)

C’est principalement un état « sans mots », celui dans lequel les mots sont utilisés non pour exprimer quoi que ce soit, mais plutôt pour évacuer quelque chose qui semble s’interposer entre nous et les choses réelles, qui, n’étant en fait pas séparées de nous, sont donc perçues automatiquement.

« Il était un vieil homme qui supposait
Que la porte d’entrée était partiellement fermée,
Mais quelques très gros rats
Mangèrent son manteau et ses chapeaux
Pendant que le vieux gentleman futile somnolait. »

Edward Lear.

C’est un moment

« Où la lumière du sens
s’éteint, mais avec un flash qui a révélé
le monde invisible. »

Prelude, VI, 600-602.

Un autre exemple de Lear :

« Ploffskin, Pluffskin, Pelican jee !
Nous pensons qu’aucun oiseau n’est plus heureux que nous !
Plumpskin, Ploshkin, Pelican jill !
Nous pensons ainsi alors, et nous pensions cela encore ! »

Ceci illustre ce que Thoreau dit à la fin de Walden :

« La vérité volatile de nos mots devrait sans cesse trahir l’inadéquation de la déclaration résiduelle. Leur vérité est aussitôt traduite ; son monument littéral seul reste.

Eckhart dit :

« Gott hat keinen Namen… In ihrer Namenlosigkeit sind Gott und Seele eins. »

(« Dieu n’a pas de nom… Dans leur état de « sans nom », Dieu et l’âme sont un. »)

Le Christ, essayant de trouver un nom pour ce qui n’en a essentiellement pas, se dit porte, roi, vigne, berger, voleur dans la nuit. Ce danger de confondre les noms pour les choses va de pair avec celui d’être tué par les mots de la vie :

« Malheur à moi,
les mots ailés sur lesquels mon âme transpercerait
les hauteurs de l’univers rare de l’Amour,
sont les chaînes de plomb de son vol de feu. »

Epipsychidion.

Lawrence exprime la même pensée avec une autre métaphore :

« Un monde sombre et tranquille, où le langage n’agita jamais les feuilles croissantes et ne dessécha jamais leurs bords tel un mauvais vent. »

The Man Who Died.

Le Christ regrette son enseignement et son prêche :

« Quelle pitié que je prêche pour eux. Un sermon a tellement plus de chances de sécher en boue, et d’obstruer les fontaines qu’un psaume ou qu’un chant. »

The Man Who Died.

Deux des génies les plus éloquents que le monde ait porté ont affirmé que la vérité est inexprimable :

« Si l’abîme
pouvait vomir ses secrets… mais une voix
manque, la profonde vérité est sans image. »

( : dit par Demogorgon en réponse à Asia qui le questionnait sur l’origine du mal.)

« La Grande Voie ne s’exprime pas ;
L’Éloquence Parfaite ne parle pas. »

Sôshi.

S’il en est ainsi, comment nous est-il possible de nous transmettre les uns les autres le fait de notre perception de la même vérité ? Dans son essai sur Wordsworth, Matthew Arnold dit :

« La poésie n’est rien de moins que le langage le plus parfait de l’homme. »

Quelle sorte de langage est-ce là ?

Mono iwazu kyaku to teishu to shiragiku to

Ils ne prononcèrent aucune parole.
Le visiteur, l’hôte,
Et le blanc chrysanthème.

Ryôta.

Cependant cela peut être des mots autant que du silence :

Yûbe no ureshisa ashi arau toki no futakoto mikoto

Ce soir, …le bonheur,
Tandis que je lavais mes pieds,…
Ces deux ou trois mots.

Kaito

Le haïku retire autant de mots que possible entre la chose même et le lecteur. La poésie anglaise utilise trop souvent les mots comme des vice-régents de Dieu. Ceci est dangereux, et les mots peuvent ainsi devenir les chaînes de l’esprit. Quand un haïku échoue, nous restons avec l’objet nu dépourvu de signification, à cause d’une sélection et d’un rejet insuffisamment forts. Quand un poème anglais tombe à plat, nous restons avec de simples mots, avec des syllabes sans sens. Quelques haïkus, malgré leur brièveté, sont trop longs :

Asamashi ya mushi naku naka ni ama hitori

Que c’est pitoyable !
Parmi les insectes
Une nonne solitaire

Gonsui.

La première ligne est non seulement redondante, mais le pathétique de la scène disparaît en étant mentionné, à bien y penser. Les cris des insectes dans le champ d’automne et la nonne qui s’y trouve, seule, suffirait, et tout en plus est en trop. Mais la simple brièveté n’est pas poésie. Ceci est particulièrement vrai quand des éléments intellectuels sont omis. Par exemple :

Ta iwa hana wa minu sato mo ari kyô no tsuki

Il y a des hameaux
Qui ne connaissent ni dorades ni fleurs
Mais tous ont la lune d’aujourd’hui

Saikaku.

Ceci dit littéralement : « Dorades, fleurs, des villages ne connaissant pas il y a aussi, la lune d’aujourd’hui. » Ceci n’est pas de la poésie parce que les éléments intellectuels ne se fondent pas dans l’attitude poétique. Il y a un hiatus : les mots s’interposent entre nous et le sujet. Nous pouvons dire du bon haïku ce que disait Alcott du bon enseignant, et ce que les gens devraient garder à l’esprit dans leur imitation du Christ :

« Le vrai professeur défend ses élèves contre sa propre influence personnelle. Il inspire la méfiance envers lui. Il guide leurs yeux de lui vers l’esprit qui l’anime. Il n’aura pas de disciples. »

Certains poètes, certaines sortes de poésie ont un effet intimidant sur nous, et c’est une illustration du pouvoir que les mots exercent. Nous ne devons jamais leur permettre d’être autre chose que des ustensiles et des serviteurs. Humpty Dumpty dit :

« Il y a de la gloire pour vous ! »
« Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « gloire », répliqua Alice. Humpty Dumpty souria avec condescendance : « Bien sûr que non – jusqu’à ce que je vous dise. Je voulais dire qu’il y a un chouette argument imparable pour vous. »
« Mais « la gloire » ne signifie pas un chouette argument », objecta Alice.
« Quand j’utilise un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton plutôt dédaigneux, il signifie juste ce que je choisis qu’il signifie – rien de plus, rien de moins. »
« La question est de savoir, dit Alice, si vous pouvez faire en sorte que les mots signifient tant de choses. »
« La question est, dit Humpty Dumpty, leque doit être le Maître – c’est tout ».

À travers le miroir, VI.

On peut trouver une illustration de ceci dans Dombey et Fils. Dickens montre comment le mot « considérant » est utilisé pour révéler tout un monde de l’esprit, un état d’âme :

« Je vais bien, considérant ». Madame Pipchin utilisait toujours cette forme de mots. Cela voulait dire considérant ses qualités, ses sacrifices, etc. »

Nous devons utiliser le langage le plus fort pour dire que rien n’est plus dangereux, plus « pieuvre » et plus insidieux que les mots. Un homme dit : « La véritable place d’un chien se trouve hors de la maison ! » et je le hais pour cela, sans réaliser que lui et moi parlons de deux choses entièrement différentes qui ont le même nom. Ou, pour le dire plus exactement, ce qu’il regarde et ce que je regarde n’est pas du tout la même chose. Ce qu’il n’aime pas, je ne l’aimerais pas non plus, si je le voyais. Ce que j’aime, il l’aimerait aussi, pût-il le voir . Mais c’est le mot cru et vague de « chien » qui nous égare, nous emporte dans l’incompréhension et nous fait nous sentir antipathiques l’un envers l’autre. Si le mot « chien », en apparence si clair et si concret est ainsi ambigu et si peu maniable, à plus forte raison les mots Dieu, liberté, humanité, musique. On peut dire qu’un accroissement de sagesse implique qu’on se libère soi-même des chaînes avec lesquelles nous sommes de plus en plus liés au fur et à mesure que notre vocabulaire s’étend.

« Les ombres de la prison commencent à se refermer
sur le garçon qui grandit. »

Il y a des moments où les mots perdent leur pouvoir propre et nous servent avec humilité et vérité, quand nos pensées paisiblement s’organisent en conformité avec l’ordre des choses. Cependant il reste encore vrai que le couinement de la plume avec laquelle j’écris renferme plus de sens et moins d’erreur que tout ce que je peux écrire. Après tout, à quoi se résument toutes ces années d’enseignement du Bouddha ? Comme Dôgen dit :

Yama no iro tani no hibiki mo mina-nagara
Waga shakamuni no koe to sugata to

Les couleurs des montagnes,
Les échos des vallées, …
Tous, tous sont
La forme et la voix
De Shakamuni.

5) La Non-intellectualité. (p.182-9)

La France vue de l’étranger

21 novembre 2009

C’est l’époux de Marie Ndiaye, Jean-Yves Cendrey, lui aussi écrivain, qui en ajoute une seconde couche et sa violente diatribe s’avère jubilatoire à souhait. Régalez-vous de cet extrait particulièrement gouleyant (texte complet sur Rue89) :

« ce que j’ai entendu ne faisait pas de doute : il s’agissait d’un pur discours de guerre civile, tout bleu de terre franche comme le pain volé aux Français, tout blanc de haine envers chômeurs et étrangers, tout rouge du pourpre de la chrétienté inquisitoriale et totalitaire (un rouge qui se marie à merveille avec le jaune diarrhéique des amitiés scientologues du discoureur). C’était aussi bouffon que glaçant. La France était poussée vers l’avenir dans le fauteuil roulant du pétainisme, et elle bavait, et faisait sous elle. Mais, de fait, c’était une promesse électorale, et celle-là du moins se trouvait tenue. Une ancienne promesse du Front national, une promesse d’ostracisme. Elle avait été faite au cours d’un meeting de l’UMP, durant la campagne présidentielle de 2007. L’aigle de l’époque n’était pas encore couronné, mais déjà paon flambard et coq nain de très basse-cour. Souvenez-vous de l’agité-des-épaules (si je disais « du bocal », ce ne serait qu’une insulte au chef de l’Etat qu’il n’était pas encore, certes, mais je préfère lâchement me dispenser de cette bonne vieille saillie pour éviter d’être poursuivi jusqu’à Berlin et traîné devant les tribunaux et roué de coûts) qui soulevait d’enthousiasme et de rire les militants UMP, tous debout dans les baignoires d’un théâtre (des baignoires où aucun Mahométan ne se serait risqué à égorger un mouton) et applaudissant ces mots : « …d’ailleurs si y en a qu’ça gêne d’être en France…(rires) qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas (rires). » La messe n’était pas encore dite, mais c’était tout comme. Marie NDiaye et moi avons taillé la route, et notre carburant n’était nullement la peur mais un violent dégoût. A ceux qui s’inquiètent de voir le prix Goncourt 2009 nuire à l’image de la France à l’étranger, qu’ils se rassurent, le mal est fait, et irréparable jusqu’en 2012, « Casse-toi pôve con ! » étant passé par là. »

sensualité – Arman

21 novembre 2009

 » Les États-Unis ? Comment voulez- vous qu’une culture qui a inventé la poupée gonflable ait une notion de la sensualité ? »

Arman

moucherons

21 novembre 2009

ce soir
des moucherons s’envolent
de la brosse-à-dents

d.(19-20/11/09)