Archive for février 2009

Langage-Paradoxe-Poétique

16 février 2009

de James Liu, p.6/7 :

 » En dépit de l’assertion qu’on ne peut nommer le Tao, Lao Tseu néanmoins tente de le décrire de différentes façons, et en reconnaît le paradoxe au chapitre 25 :

Je n’en connais pas le nom, mais me force à le surnommer « Tao », me force à le nommer « grand. »

Tout en admettant que le langage est nécessaire comme expédient, Lao Tseu nous prévient que les mots ne sont pas des incarnations permanentes de la réalité […] (Lao Tseu, Martin Heidegger et Jacques Derrida) tous trois bataillent pour nommer l’innommable, et acceptent implicitement le paradoxe du langage dans sa forme de base.
  Au chapitre 56 apparaît une variante du paradoxe :

Qui sait ne dit mot;

Qui parle ne sait pas.

  Ce couplet nous remémore le paradoxe présenté par Epimenides (- 6° siècle ), le Crétois qui déclara :  » Tous les Crétois sont des menteurs. » [ ce paradoxe du soit-disant menteur, est un exemple ancien de paradoxe logique du genre  » Cet énoncé est faux. »] Comme on pouvait s’y attendre, quelques uns demandèrent pourquoi, si c’était le cas, Lao Tseu écrivit quoi que ce soit, comme le poète Bai Juyi [ou Bo Juyi] (772-846) le fit dans son quatrain : En lisant le Lao Tseu. » :

 » Qui dit ne sait pas; qui sait reste silencieux » :

J’ai entendu cette remarque du Vieux Maître.

Si vous dîtes que le Vieux Maître avait la connaissance,

comment écrivit-il lui-même ses « Cinq Mille Mots  » ?

Il est possible que Bai écrivit ce poème comme un jeu d’esprit plutôt que comme une réfutation sérieuse de Lao Tseu, comme Qian Zhongshu semble le penser. […] Peut-être peut-on pénétrer l’esprit du jeu et  considérer le paradoxe sans se référer à aucun autre texte que le Tao Tö King soi-même en arguant ainsi : Puisque Lao Tseu a parlé, il ne sait pas; par conséquent on ne peut se fier à ses mots, y compris à l’affirmation  » qui parle ne sait pas, » auquel cas cette affirmation ne peut être la preuve que Lao Tseu ne sait pas. Cet argument circulaire pourrait se dérouler sans fin, mais, pour notre propos actuel, arrêtons-nous là.  »

J.J.Y.Liu

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Langage-Paradoxe-Poétique

2 février 2009

de James Liu

1° chapitre :

Le paradoxe du langage

[…]

Le paradoxe du langage peut assumer l’une des deux formes de base, qu’on peut considérer comme les deux côtés d’une même pièce. Dans la première forme, qu’on peut appeler le côté pile de la pièce, le paradoxe vient de l’apparente contradiction entre l’allégation faite par nombre de poètes, de critiques, et de philosophes, orientaux et occidentaux, en désespoir feint ou réel, que le langage est inadéquat pour exprimer la réalité ultime, ou de la plus profonde émotion, ou de la beauté sublime, et l’éloquence avec laquelle cette allégation est faite. De toutes façons, si le langage est adéquat pour exprimer la réalité à son propos, alors, l’allégation ne peut pas être vraie. Même au niveau du discours quotidien, quand nous disons « les mots me manquent », nous exprimons une sorte de sentiment, et quand nous disons de quelque chose « c’est indescriptible », nous lui donnons une sorte de description. Dans la deuxième forme, qu’on peut appeler le côté face de cette même pièce, le paradoxe vient de la contradiction apparente entre l’assertion que la réalité ultime, ou la plus profonde émotion, ou la beauté sublime, peuvent être exprimées sans mots, et le fait même de faire cette assertion avec des mots. C’était bien que Shakyamuni cueille une fleur et que son disciple Kashyapa sourie d’immédiate compréhension, sans qu’aucun des deux n’échange une parole, mais ceux qui rapportent cette légende comme étant un exemple de communication sans mots ne peuvent s’empêcher d’utiliser des mots pour cela. (Cet incident est l’origine supposée du Bouddhisme Chan (Zen), dont la vérité réside au-delà des mots.)

  Le paradoxe du langage figure abondamment dans les premiers textes philosophiques chinois de l’école taoïste, principalement dans le Lao Tseu et le Tchouang Tseu.

(: p. 3/4)

[…]

Non seulement le Lao Tseu et le Tcouang Tseu contiennent-ils de nombreux passages sur le paradoxe du langage, mais leur existence même constitue une illustration du paradoxe, puisque tous deux déplorent, ou prétendent déplorer, les limites du langage. Les mots usuels qui se trouvent au début de toute édition traditionnelle du Lao Tseu affirment l’inadéquation du langage comme moyen de décrire la réalité ultime :

Le Tao qui peut être Tao-isé n’est pas le Tao permanent;

Le nom qui peut être nommé n’est pas le nom permanent

La plupart des commentateurs et des traducteurs, qui sont légion, sont d’accord que dans la première phrase, la 1° et la 3° occurence du mot Tao devrait être prise pour « Voie », et la 2° pour « parler »

[…]

une version plus libre pourrait dire : « La Voie qui peut être pesée n’est pas la Voie permanente, » mais les puristes préféreront sans doute ce rendu plus orthodoxe :  » La Voie qui peut être dite n’est pas la Voie » (tel que le donne, par ex. D.C. Lau (1963).

(: p.5).

à suivre…