Archive for the ‘Traductions’ Category

Le concept de « ma » (« (l’)entre »), dans la musique (… et dans la poésie de Yosano Akiko):

22 février 2017

« La musique japonaise possède un mot pour cet endroit de silence entre les sons : « ma« , littéralement « (l’) entre ». On considère que c’est en général un concept ésotérique, mais Didier Boyer, un critique et musicien contemporain qui vit au Japon, l’évoque vividement dans sa description du jeu du musicien de jazz Paul Bley :

« Dans une veine semblable à celle de Thelonius Monk, Bley semble vraiment couper ce qu’il juge inutile dans son langage musical. Maintes et maintes fois, il souligne l’espace qui sépare deux sons consécutifs. Il permet au dernier son de résonner jusqu’à sa toute fin, plutôt que de remplir l’espace qui le sépare du suivant avec des notes sans signification.

La musique, comme la nature, n’a pas peur du vide, et ce blanc, dûment annoté sur la partition, est ainsi traité comme un autre élément musical. Dans la musique qu’il joue, cette vacuité, cette absence de son, ou plutôt cet intervalle de temps entre deux sons, est en réalité plein de vie. C’est le moment où l’auditeur réalise soudain qu’il est entré dans le monde du musicien, et que les moments entre les notes deviennent des occasions d’entrer dans la musique et d’y voyager. Dans ces moments, le sens du son devient clair comme du cristal. » (dans : « The Poetry of Free-style Jazz Constantly Pushing the Limits » , »La poésie du jazz de-style-libre repoussant sans cesse ses limites », in The Japan Times, 29/5/1999.)

Le jeu de Bley, ainsi décrit, possède une simplicité délibérée qui, en surface, semble assez différente de la poésie d’Akiko YOSANO (1878-1942). Cependant la brièveté du tanka est en elle-même une sorte de simplicité et de minimalisation, et les poèmes en coups de pinceau d’Akiko permettent l’espace entre eux pour annoter le silence. »

: Janine Beichman, in Embracing the Firebird, Ed. de l’Université d’Hawai’i (Honolulu), 2002.

(tr. D. Py).

Compte-rendu du kukaï d’Issy-les-Moulineaux

15 février 2017

du samedi 4 février 2017, dans le cadre des manifestations « La voix des roseaux / Reflets du Japon », au Centre Culturel Andrée Chédid (Issy-les-Moulineaux) :

En présence de neuf personnes, réunies autour d’une table, dans une salle de ce beau centre, nous avons d’abord procédé à la lecture de deux haïkus (principalement japonais classiques : Issa, Shiki, Buson, Bashô, Santôka; mais aussi plus modernes – japonais et français) choisis et lus par chacun(e) des participant(e)s.

Ensuite, afin de mieux faire connaître « l’esprit du haïku », nous avons lu les « Notes sur le haïkaï » de Masaoka Shiki, telles qu’exposées dans la revue « La Délirante » (N° 8, été 1982), et les « considérations pour un concours de haïku » de l’Américain – récemment disparu -James W. Hackett, telles qu’éditées par la « British Haiku Society » (dans ma traduction française).

Nous avons ensuite procédé à l’écriture d’un haïku par personne, puis au partage de ces 9 haïkus. Chacun a choisi les deux haïkus qu’il préférait, et, après les commentaires de l’un ou/et de l’autre, une fois que les voix attribuées à chacun furent comptabilisées, sont ressortis :

°

Avec quatre voix :

Dans la poussière

il me toise du regard

l’élégant gecko

: Daniel Martin.

°

Avec trois voix :

La plume griffe le ciel.
Du nuage saigne

la première voyelle.

: Frédéric Jésu ;

Lumière argentée

posée sur le méandre

L’arbre noueux veille

: Dominique Durvy ;

S’assoupissant

il pique du nez

dans son inhalation

: Daniel Py ;

sur ses courbes

traces des doigts humides

glaise de la jarre

: Cristiane Ourliac.

°

Avec une voix :

Cloche du matin

Rosée de notes dans le ciel

La lune s’endort

: Véronique Lejoindre ;

haïkus sur la table

graphies d’un instant en main

s’écartent les bruits

: Olga Bizeau.

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Nous avons ensuite librement échangé entre nous, avant de nous quitter, contents de cette aventure enrichissante.

PS : Un grand merci à M. Etienne Orsini, responsable de ces « folles journées » (pour paraphraser un autre événement musical célèbre en France,  se déroulant pratiquement au même moment) poétiques et culturelles autour du Japon, qui nous a fait confiance pour animer cet atelier !

°°°

 

 

 

 

Unforgotten Dreams / Rêves non oubliés – poèmes

3 février 2017

du moine zen Shôtetsu (ou Shôgetsu), 1381-1459 :

7/208 (thème : « Amour, en relation avec « attelage » ») :

furihateshi / ashiyowaguruma / yasurai ni / yukitsukarenuru / koi no michi kana

Un vieil attelage

ses jambes prêtes à s’effondrer

s’arrête pour faire une pause –

épuisé de voyager loin

sur

le chemin

de l’amour

12/208 (thème : « Voyageurs traversant un pont ») :

omou koto / shibashi zo iwanu / tabihito no / watarinarawanu / hashi hosoku shite

pendant un certain temps

les voyageurs

s’arrêtent de parler :

si étroit

est le chemin

qui traverse

un pont non familier.

21/208 (thème : « Vivant reclus ») :

iwagane no / koke no shizuku mo / kogakurete / oto no kokoro o / sumasu yado kana

Sous la falaise,

l’eau gouttant

sur la mousse

est cachée par des arbres –

mais

son bruit

lave le coeur

de celui

qui loge là

27/208 (thème : « Lucioles sur un pont ») :

yamabito wa / taenuru mine no / kakehashi ni / yowataru hoshi to / hotaru to zo yuku

Où les gens de la montagne

ont tous disparu,

du sommet

et de son pont de planches *

maintenant

les étoiles

traversant la nuit

et les lucioles

cheminent

 

* un pont de corde et de planches suspendu au-dessus d’une gorge montagneuse.

31/208 (thème : « Se souvenant ») :

omokage ni / mishi yo no arite / nani ka sen / wasurenu yume o / harae matsukaze

Toutes ces images

d’un monde

d’il y a longtemps –

à quoi bon ?

Vents des pins,

venez souffler

s’il vous plaît

sur ces rêves

non-oubliés. *

 

* : Variation allusive au Shin kokinshû (1564) par Minamoto Michiteru :

Perdues dans les herbes folles, / mes manches pourrissent sous de dures larmes / deviennent le gel automnal – / comme les vents d’orage dispersent / mes rêves inoubliés. (asajifu ya / sodé ni kuchinishi / aki no shimo / wasurenu yume o / fuku arashi kana)

(à suivre…)

 

Unforgotten Dreams / Rêves non-oubliés – Introduction :

3 février 2017

Poèmes du moine zen Shôtetsu

édités et traduits par Steven D. Carter (en anglais) – par D. Py (en français).
Columbia University Press, New York, 1997.

Introduction :

p. XVI

(…) La Voie de l’uta classique – nom donné à la forme en 31 syllabes, genre choisi par Shôtetsu (ou Shôgetsu), 1381-1459, était déjà vieille de plus de sept siècles…

Toute sa vie il se considéra comme un moine, bien que quelqu’un pour qui la poésie était à la fois une profession et une vocation religieuse.

p. XXI

(…) Il chercha à être un maître de tous les styles de la tradition, depuis le style du « sentiment intense » (ushin) préféré par les conservateurs de son temps, jusqu’aux styles plus exigeants du « mystère » et de la « profondeur » (yûgen), et du « réalisme objectif » (ari no mama) de l’école de Reizei (Tamemasa, 1361-1417 ; Mochitame, 1401-1454). (…) Ses professeurs Reizei soulignaient l’importance de la discipline et croyaient que « tendre vers un seul style revenait à restreindre la Voie. » Sans aucun doute, Shôtetsu lui-même se réclamait-il de Fujiwara no Teika (1162-1241), le soi-disant « père » de la poésie médiévale, et d’aucun autre poète ultérieur, comme inspirateur.

p. XXIII

(…) Mais il y a une autre influence à l’oeuvre dans les poèmes de Shôtetsu, qui le place légèrement à l’écart de son mentor. C’est le bouddhisme, particulièrement le bouddhisme zen. Il était, après tout, moine zen et ses contemporains se référaient souvent à lui comme à Shôtetsu zenshi, ou Maître Zen ; et il dit assez explicitement qu’il entend la Loi même dans les choses silencieuses :

« Bouddhisme : Fleurs »

Chaque nouveau printemps

les fleurs

ne disent rien,

cependant elles exposent la Loi –

sachant ce qui est au coeur

des vents d’orage

qui dispersent

 

On peut, bien sûr, ne voir de tels poèmes que comme rien de plus qu’affirmations conventionnelles de la doctrine de la mutabilité (mujô), si centrale dans l’entière tradition poétique médiévale.

p. XXVII

Dans mes traductions (: Steven D. Carter dixit), j’ai choisi de ne pas employer tel ou tel format pré-établi pour la simple raison que je veux utiliser les « ressources naturelles » de l’anglais pour mieux suggérer la variété de pauses et d’arrêts dans la forme originelle des uta  (5-7-5-7-7), quelque chose qu’il me semble qu’un format uniforme ne peut pas achever.

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De Sôkan à Chiyo-ni

1 février 2017

°

Sôkan (1464-1552) :

S’ils passaient sans bruit

les hérons ne seraient

qu’une ligne de neige

à travers le ciel

Chiyo-ni (1703-75) :

S’il ne criait pas

je ne distinguerais pas le héron.

Matin de neige.

(tr. Kemmoku-Chipot)

ou :

Si ce n’était pour leur voix

les hérons disparaîtraient

ce matin de neige

(tr. Blyth-Py)

°

« So Happy to see Cherry Blossoms »

27 janvier 2017

Haïkus de l’Année des Grand tremblement de terre et raz-de-marée, anthologie par Madoka Mayuzumi, Ed. Red Moon Press, 2014 :

ABE Ryûsei (11 ans, ville de Yamada, Iwate) – 48 :

Je suis si content de voir les fleurs de cerisier à pleine maturité *

ce haïku donna à Madoka Mayuzumi le titre de son anthologie : « So Happy to see Cherry Blossoms », (Haïkus de l’Année du Grand Séisme et du Grand Tsunami), Red Moon Press, 2014.

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AKAGAWA Seijô (86 ans, Sendai, Miyagi) – 75 :

condoléances pour le séisme même du saké doux dans le colis

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AMI Takao (66 ans :Sendai, Miyagi) – 62 :

La mer s’étant calmée je verse du jeune thé *

« Shincha » (« nouveau thé ») renvoie au thé cueilli à la fin du printemps et mis sur le marché au début de l’été.

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ARA Fumiko (91 ans : Village d’Iitate, Fukushima) – 30 :

froid printanier douloureux d’évacuer à 90 ans

– 95 :

Même pendant l’évacuation les répliques continuent jusqu’au Festival d’O-Bon

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ARA Kazuko (63 ans, de Minamisôma, Fukushima) – 50 :

Au quartier des affaires frappé par le désastre viennent les hirondelles

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EBIHARA Yuka (44 ans : Minamisôma, Fukushima) – 34 :

désastre du séisme débris empilés sur la Colline des Fleurs

– 97 :

La lumière de la pleine lune enveloppe lentement un village dépeuplé

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FUNAHASHI Matsuko (59 ans : Minamisôma, Fukushima) – 61 :

le train abandonné sur sa voie la pluie de mai

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GORAI Shôko (78 ans, Minamisôma, Fukushima) – 67 :

Evacuée la maison vide murmure de jeunes hirondelles

– 90 :

A Tanabata * « Je veux maman » dit un enfant de victimes

* Tanabata, un des cinq festivals sacrés du Japon.

G.S : « Un garçon de quatre ans qui perdit ses parents dans le raz-de-marée dit « Je veux maman », quand on lui demanda quels étaient ses souhaits pour les parures de Tanabata. »

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HATTORI Nami (64 ans, Shiogama, Miyagi) – 17 :

Panne dans la cuisine seule une lune trouble

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HAYANO Kazuko (81 ans, ville d’Iwaizumi, Iwate) – 101 :

ville natale près de la plage après tout de nouvelles pommes de pin

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HIRAMA Chikuhô (89 ans, ville de Shibata, Miyagi) – 82 :

sous le soleil brûlant un bateau flotte sur un monceau de débris

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HOSHIZORA Maiko (18 ans, Kesennuma, Miyagi) – 111 :

l’année qui s’achève cette année je n’ai que trop pleuré

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KAWABATA Michiko (80 ans, Ishinomaki, Miyagi) – 92 :

au pays des séismes des voix allègres pleines de soleil automnal

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KIKUTA Tôshun (84 ans, Kesennuma, Miyagi) – 110 :

en récupération dans un camp provisoire le saké est chaud

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KOIDE Toshie (75 ans, Minamisôma, Fukushima) – 108 :

enroulant un enfant dans une seule couverture la nuit du raz-de-marée

– 58 :

Les hirondelles n’ont pas oublié la maison endommagée

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KOIKE Michiko (41 ans, de Miyako, Iwate) – 43 :

amassant la boue à la pelle rejetant la boue à la pelle lueur du soir de printemps

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KONNO Eiko (69 ans, Fukushima, Fukushima) – 70 :

emporté un bateau de pêche reste là dans le champ estival

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KÔRI Ryôko (77 ans, Minamisôma, Fukushima) – 71 :

à Fukushima les humains ne peuvent plus vivre les herbes prospèrent

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MIYAKI Mieko (63 ans, Minamisôma, Fukushima) – 68 :

Evacués mère et fils sortent voir les lucioles

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MORI Mikiko (40 ans, Kesennuma, Miyagi) – 98 :

Sur le pays dévasté la lumière de la lune brille franchement

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OKADA Akiko (78 ans, de Tagajô, Miyagi) – 44 :

comme en rampant une autre réplique arrive dans l’obscurité printanière

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ÔMIKA Chieko (85 ans, Minamisôma, Fukushima) – 100 :

Avec le désastre difficile à cerner le froid qui s’insinue

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SAITÔ Kazuko (82 ans, de Sendai, Miyagi) – 52 :

en moi les répliques sont venues habiter profond printemps

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SAITÔ Keisui (77 ans, ville de Yamamoto, Miyagi) – 40 :

Il ne reste que des débris dans ma ville natale la montagne sourit *

* Le mot de saison, « yama warau », « la montagne rit », « la montagne sourit » désigne le printemps. Il provient de la première ligne d’un poème chinois écrit par le peintre « de montagne et d’eau » Guoxi (1023-1085) :
la montagne de printemps est simple-sensuelle, comme si elle souriait **

(…)

** Le caractère chinois pour « rire », « sourire », signifie également « fleurir ».
N.B. : Nombre de kigos japonais proviennent du chinois (voir aussi un article récent sur https://haicourtoujours.wordpress.com/, à ce sujet).

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SAKAKIBARA Kôji (35 ans, Morioka, Iwate) – 115 :

dans un port alignés pour une prière silencieuse le Premier jour de Travail

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SATÔ Isao (69 ans : village de Noda, Iwate) – 63 :

resté maintenant seul, cette brise odorante

– 107 :

se regroupant autour de lampes provisoires l’hiver commence

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SATÔ Kuniko (79 ans, Minamisôma, Fukushima) – 16 :

les vagues du printemps en partant avalent mon village

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SATÔ Nobuaki (77 ans, Iwanuma, Miyagi) – 74 :

Tenant un pot de roses elle déménage dans une maison de fortune

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SHIGA Atsuko (78 ans, Minamisôma, Fukushima) – 27 :

Où je suis venue fuir les radiations les pissenlits jaunes

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SHIGA Hideki (81 ans, village de Kawauchi, Fukushima) – 65 :

un seul pin dans le raz-de-marée du siècle debout, vert

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TAKAE Sueko (77 ans, Minamisôma, Fukushima) – 89 :

les rails d’acier de la ligne désaffectée rouillant : vulpins *

queues de renard.

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TAKAHASHI Aiko (83 ans, Minamisôma, Fukushima) – 94 :

Père Mère au travers de violents séismes je lave leur tombe

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TAKANO Mutsuo (64 ans, ville de Tagajô, Miyagi) – 45 :

sur la quille du bateau retourné les fleurs de cerisier n’arrêtent pas

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YOKOTA Kiichi (83 ans, village de Kawauchi, Fukushima) – 93 :

Pour Tanabata je souhaite seulement que l’évacuation soit suspendue

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YOSHIDA Keiko (70 ans, ville de Shibata, Miyagi) – 51 :

Les cerisiers fleurirent et se dispersèrent avec les enfants qui ne reviendront pas

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YOSHINO Hiroko (38 ans, ville de Namie, Fukushima) – 15 :

froid printanier et la maison et la voiture emportées

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Origine chinoise des kigos

23 janvier 2017

De Madoka Mayuzumi, in « So happy to see Cherry Blossoms » (Haiku from the Year of the Great Earthquake and Tsunami), Red Moon Press, 2014 :

« On peut retracer les origines du kigo aux genres établis pour le Wenxian, l’anthologie chinoise de poésie et de prose en 60 volumes, que le Prince Héritier Zhaoming (501-531) édita. »

« Les poètes japonais apprirent beaucoup des poètes chinois, mais ils adoptèrent aussi les divisions et les pratiques saisonnières astrologiques de la Chine. Avec comme résultat que beaucoup de mots et de concepts de saison aujourd’hui dérivent de ce pays. »

(p. 41).

« Ritto, « l’hiver commence », (lidong en chinois) est un des vingt-quatre segments saisonniers qu’utilisaient les Chinois pour diviser l’année. »

(p. 107).

« Seule compagne » – wakas – 6/6

21 octobre 2016

°

Ryôkan:

(1758-1831) moine de la branche Soto du Zen. Bien que véritable maître de Zen , il ne prit jamais la tête d’un temple, vivant plutôt de son bol de mendiant et de protecteurs, marchant à travers la « campagne de neige » du nord-ouest de la province de Niigata. Calligraphe renommé, on dit qu’il pouvait également faire rebondir une balle en soie d’enfant plus haut que n’importe qui. Il prit le nom Zen de Daigu, ou Grand Idiot. La plupart de sa poésie et de sa calligraphie semble avoir été spontanée et offerte. En plus de ses poèmes en chinois, ses haïkus et ses tankas, il est célèbre pour avoir écrit sur un cerf-volant, lors d’un de ses voyages, un poème de deux lignes et quatre mots : « au-dessus des cieux / de grands vents ». Dans sa vieillesse il tomba amoureux d’une jeune nonne avec qui il échangea des poèmes d’amour. Il finit sa vie comme gardien d’un sanctuaire Shinto.

Katami tote / nani ka nokosan / haru wa hana / natsu hototogisu / aki wa momijiba

What might I leave you / as a last gift when my time comes? / Springtime flowers, / the cuckoo singing all summer, / the yellow leaves of autumn.

Que pourrais-je vous laisser

comme dernier cadeau, mon heure venue?

Des fleurs au printemps,

le coucou chantant tout l’été,

les feuilles jaunes de l’automne.

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Yosano Akiko:

(1878-1942) une auteure prolifique de poésie, de nouvelles, d’essais, de contes, de traductions, et d’une autobiographie. Elle était à la pointe du mouvement pour les droits des femmes. Son livre le plus célèbre est un recueil de tankas principalement érotiques publié en 1901, Midaregami (« Cheveux emmêlés »).

Yuagari o / mikaze mesuna no / waga uwagi / enjimurasaki / hito utsukushiki 

Following his bath, / I gave my handsome lover / my best purple robe / to keep him from the cold. / He blushed, and was beautiful.

Après son bain,

j’ai donné à mon bel amant

ma plus belle robe pourpre

pour le protéger du froid.
Il rougit, et il était beau.

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Saigyô:

Yami harete / kokoro no sora ni / sumu tsuki wa / nishi no yamabe ya / chikaku naruran

The mind is all sky, / the heart utterly empty, / and the perfect moon / is completely transparent / entering western mountains.

L’esprit est entièrement ciel,

le coeur est totalement vide,

et la lune parfaite

est complètement transparente

en pénétrant les montagnes de l’ouest.

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Dans le waka, le langage est la plupart du temps simple; il utilise certains mécanismes comme le « mot oreiller »  ou « makura kotoba » (épithète fixe), et « mot de coupe » ou « mot pivot », kakekotoba, un jeu sur les mots à base d’homophones, créant des sens pluriels; sa thématique est restreinte; et il dépend plus de la qualité émotionnelle que du simple caractère.

Bien que les anciens poètes japonais fussent imprégnés de poétique chinoise, le tanka garda un caractère essentiellement japonais, assez différent des formes poétiques classiques chinoises plus courtes en quatre lignes de 5 ou 7 caractères.

Le haïku  en trois lignes et 17 syllabes, doit probablement plus aux versets chinois qu’au tanka. Ce pourrait être le résultat d’avoir allongé la deuxième ligne de quelques syllabes, puis de laisser tomber complètement la troisième ligne, en utilisant le « mot de coupe » pour établir la conception d’une évocation infinie.

Mis en perspective historique, le haïku est au mieux une forme de poème mineure associée à juste titre avec la littérature du Zen. Le tanka, lui, a été la forme poétique nutritive de la poésie japonaise depuis plus de mille ans.

Dans la traduction, seule la pensée survit. (Pas la forme « rigide »).

Les poètes des origines ne se restreignaient pas à une mesure syllabique absolue; quelques tankas peuvent varier jusqu’à autant que 4 ou 5 syllabes.

La poésie japonaise est brodée d’échos et de paraphrases appelés honkadori.

Le poème (de Saigyô : Sora ni naro…) nous ramène au monde réel, un  monde articulé en quelques idées essentielles nobles et simples.

… le moment éphémère pris dans le cadre temporel infini du poème. Mais (le brame du cerf, le chant du rossignol, la neige sur les fleurs de prunier…) ne sont pas des symboles. La lune est la lune.

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Fujiwara no Ietaka (1158-1237) établit le « sentiment intensément sincère » (ushin) comme un aspect important du « style noble » qui domina l’orthodoxie poétique tout au long de la période médiévale.

Fujiwara Shunzei (1114-1204) un des poètes les plus importants du Shinkokinshû, était un ami proche et professeur de Saigyô, et un critique influent, crédité d’avoir promu la qualité du yugen, un « sentiment esthétique non exprimé explicitement », ou le sens sombre du mystère qu’on trouve souvent dans la peinture de sumi, et d’avoir ajouté l’élément de sabi, la solitude essentielle, à ses wakas.

Mibu no Tadamine (vers 920), un des compilateurs Kokinshû, est généralement crédité d’avoir introduit l’idée de yugen, (« sentiment esthétique non exprimé directement ») dans la poésie japonaise.

Motoori Norinaga (1730-1801), un desz plusgrands érudits du Japon, et son commentaire du Conte du Genji reste un monument.Il préconisa une poétique se fondant sur le Kokinshû du Xè siècle, soulignant la qualité du mono no aware, la beauté des moments provisoires.

Ono no Komachi (milieu du IXè siècle), seule femme faisant partie des « six génies poétiques ». Aristocrate de grande beauté. Sa poésie est particulièrement appréciée pour son emploi du mot « de coupe » ou « pivot » (kakekotoba).

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« Seule compagne » – wakas – 5/6

20 octobre 2016

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Ikkyû Sôjun:

(1394-1481) un des plus grands poètes et maîtres Zen de toute la littérature japonaise. Nommé à la tête du gigantesque complexe du temple Daitokuji, à Kyoto, il y régna neuf jours avant de dénoncer l’hypocrisie des moines et de les inviter à débattre leurs différents « dans les bordels et maisons de saké » où on pouvait le trouver. Grand musicien, il fut aussi l’un des plus grands calligraphes. A soixante-dix ans il tomba amoureux d’une chanteuse aveugle de quarante ans plus jeune que lui et scandalisa la communauté bouddhiste en l’hébergeant dans son temple. Il revint au Daitokuji pour superviser sa reconstruction après un terrible incendie. Lui et son entourage contribuèrent grandement à approfondir la culture japonaise: son ami Murata Shuko était le théoricien principal de la cérémonie du thé; son ami Iio Sôgi était le plus grand maître des versets liés; son ami Komparu Zenchiku apporta le Zen dans le théâtre Nô; l' »Ecole de Sôgi » de peinture était constituée entièrement d’élèves d’Ikkyû, et il révolutionna la musique du shakuhachi (flûte en bambou).

Hajime naku / owari mo naki ni / waga kokoro / umare shisuru / mo ku no ku nari

Without beginning, / utterly without end, / the mind is born / to struggles and distresses, / and dies — and that is emptiness.

Sans début,

totalement sans fin,

l’esprit est né

pour les luttes et les détresses,

et meurt — et c’est le vide.

°

Ikkyû Sôjun:

Tsuyu to kie / maboroshi to kie / inazuma no / kage no gotoku ni / mi wa omou beshi

Like vanishing dew, / a passing apparition / or the sudden flash / of lightning — already gone — / thus should one regard one’s self.

Comme de la rosée s’évanouissant,

une apparition rapide

ou l’éclair soudain

d’un orage — déjà passé —

ainsi devrait-on se considérer soi-même.

°

Ikkyû Sôjun:

Tsuki wa ie / kokoro wa nushi to / miru toki wa / nao kari no yo no / sumai naru keri

The moon is a house / in which the mind is master. / Look very closely: / only impermanence lasts. / This floating world, too, will pass.

La lune est une maison

dans laquelle l’esprit est le maître.

Regarde très attentivement:

seule l’impertinence dure.

Ce monde flottant, aussi, passera.

°

Ikkyû Sôjun:

Kokoro towa / ikanaru mono wo / iu yaran / sumie ni kakashi / matsukaze no oto

And what is mind / and how is it recognized? / It is clearly drawn in sumo ink, the sound / of breezes drifting through pine.

Et qu’est-ce que l’esprit

et comment le reconnaît-on?

Il est clairement tracé

à l’encre sumi, le son

de brises passant à travers les pins.

°

Sôgi:

(1421-1502) fut un maître du renga (versets liés) dont les journaux de voyage furent une source d’inspiration et un  modèle pour Bashô (particulièrement pour le Oku no hosomichi, ou Le chemin étroit vers l’intérieur). Son nom est lié pour toujours à l’île de Kyushu (qu’il appelait par son nom ancien de Tsukushi) et de la Frontière septentrionale de Shirakawa.

Nagakeji yo / mono yo wa tare mo / uki tabi to / omoinasu no no / tsuyu ni makasete

Everyone’s journey / through this world is the same, / so I won’t complain. / Here on the plains of Nasu / I place my trust on the dew.

Le voyage de chacun

à travers ce monde est semblable,

alors je ne me plaindrai pas.

Ici, dans les plaines de Nasu

je me fie à la rosée.

°

Sôgi:

Onozukara naru / kotowari o miyo / yadosu to mo / mizu wa omowanu / tsuki sumite

To each thing its own / true deepest inner nature: / water does not think / of itself as the consort / of the bright moonlight it hosts.

A chaque chose sa propre

véritable nature interne la plus profonde:

l’eau ne pense pas

qu’elle est l’épouse

de l’éclatant clair de lune qu’elle accueille.

°

Sôchô:

(1448-1532), élève et compagnon de Sôgi pendant plus de 40 ans, adepte d’Ikkyû, auteur de journaux de voyage qui influencèrent Bashô et d’autres. Si ses renga sont moins policés que ceux de Sôgi, son esprit est plus original. Comme Ikkyû il faisait un pied-de-nez aux conventions, étant le père de deux enfants bien qu’appartenant à une secte célibataire Shingon.

Ika ni sen / mono kakisusabu / te wa okite / hashi toru koto to / shiri noguu koto

Now what can I do? / My writing hand in a cast / is useless — / can’t manipulate chopsticks, / can’t even wipe my ass!

Maintenant que puis-je faire?

ma main qui écrit dans un plâtre

est inutile —

ne peut pas manipuler les baguettes

ne peut même pas torcher mon cul!

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(à suivre…)

 

« Seule compagne » – wakas – 4/6

20 octobre 2016

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Jusammi Chikako:

(vers 1300), courtisane, et disciple de Kyôgoku Tamekane. Son poème dans ce livre est tiré de la 14ème anthologie impériale, Gyôkuyôshû (vers 1313).

Nobe toki / obana ni kaze wa / fukimichite / samuki yubi ni / aki zo kureyuku

From over the moors, / the wind stirs the pampas grass / along this narrow road, / and the evening sun grows cold, / and autumn begins to close.

De sur les landes,

le vent agite l’herbe des pampas

le long de cette route étroite,

et le soleil du soir se refroidit,

et l’automne commence à partir.

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Kyôgoku Tamekane:

(vers 1252-1316) soeur aînée de Kyôgoku Tamekane, connue principalement pour ses poèmes d’amour.

Tori no michi no / ato naki mono o / omoitachite / hitori shi nakedo / hito shirameya mo

Like a bird’s sky-road / which leaves no trail in the air, / my life, too, shall go / unnoticed, and if I cry, / will anyone know or care?

Comme la route céleste d’un oiseau

qui ne laisse aucune trace en l’air,

ma vie aussi partira

sans qu’on s’en aperçoive,

et si je pleure,

qui saura ou se souviendra?

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Kyôgoku Tamekane:

Koto no ha ni / idete urami wa / tsukihatete / kokoro ni komuru / usa ni narunuru

Once my bitterness / has found its way into words, / it dissipates, / running deep into my heart, / anger replaced by sadness.

Une fois que mon amertume

a trouvé son chemin de mots,

elle se dissipe,

courant profondément dans mon coeur,

la tristesse remplace la colère.

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Kyôgoku Tamekane:

Ika narishi / hito no nasake ka / omoiizuru / koshitakata katare / aki no yo no tsuki

Sometimes I wonder / what thoughts, what feelings he knew / as he was leaving. / Telle me what you remember, / poor cold, silent autumn moon.

Quelquefois je me demande

quelles pensées, quel sentiments il avait / en partant. / Dis-moi ce dont tu te souviens,   / pauvre lune froide et silencieuse d’automne.

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Kyôgoku Tamekane:

Ume no hana / kurenai niou / yûgure ni / yanagi nabikite / haruzame zo furu

De pâles fleurs de prunier

parfument subtilement le soir,

tissant l’ombre et la lumière.

Les saules étirent leurs doigts.
Les pluies de printemps continuent de tomber.

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Kôhô Kennichi:

(1241-1316) fils de l’Empereur Go Saga. Membre du groupe Gozan (Cinq Montagnes) de poètes Zen à Kyoto, contribua à plusieurs anthologies impériales, et professeur de Musô Soseki.

Ware dani mo / sebashi to omou / kusa no io ni / nakaba shashiiru / mine no shiragumo

Here in a thatched hut / hidden among mountain peaks, / with barely room for one, / I’m suddenly invaded / by wandering white clouds

Ici dans une chaumière

cachée au milieu des pics montagneux,

avec à peine assez de place pour un seul,

je suis soudain envahi

de nuages blancs errants

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Musô Soseki:

(1275-1351) fut, avec Saigyô, Ikkyû et Ryôkan, un des grands poètes Zen de toute la littérature japonaise. Sous la férule de Kôhô Kennichi, il atteignit l’éveil en 1305. Il fonda le Temple Tenryu, à l’ouest de Kyoto, en 1339.

Furusato to / sadamuru kata no / naki toki wa / izuku ni yuku mo / ieji nerikeri

Sometimes, while wandering, / when I cannot find which road / leads back the way I came, / the road goes anywhere, / and anywhere at all is home.
Quelquefois, errant,

quand je ne peux pas trouver quel chemin

retourne d’où je suis venu,

le chemin va n’importe où,

et n’importe où est chez soi.

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(à suivre…)