Compte-rendu du 127e kukaï de Paris, du 3/6/17 :

4 juin 2017

En présence de 20 personnes, dont deux nouveaux venus : Michèle et Alain, 40 haïkus ont été échangés. 27 ont obtenu une voix ou plus :

°

Avec 5 voix :

hier la pluie –

la dernière

pour le grand pin

: Isabelle Freihuber-Ypsilantis

et :

tiédeur du soir –

des tintements de verres

que l’on rentre

: Cécile Duteil.

°

Avec 4 voix :

au passage

deux grains de raisin

: Daniel Py ;

Canicule

un à un ils s’envolent

les noeuds papillon

: Patrick Fetu ;

et :

Hôtel de province

ma valise en main

face au papier peint

: Philippe Macé.

°

Avec 3 voix :

au fond

de la crème anti rides –

un sourire

: Valérie Rivoallon ;

côté passager

les traces

d’un oiseau de passage

: Isabelle Freihuber-Ypsilantis ;

jour de canicule –

une joggeuse me demande

du feu

: Minh-Triêt Pham ;

et :

Retour de vacances

les fourmis refusent

de rendre la maison

: Alain Henry.

°

Avec 2 voix :

impromptu –

au piano se mêle

la grêle sur le carreau

: Jacques Quach ;

le pigeon rejoint

son ombre

en haut du mur blanc

: Jacques Quach ;

le silence –

chut… silence

le silence

: Francis Kretz ;

Lever de soleil –

dans sa chambre d’hôpital

mon père s’éteint

: Joëlle Ginoux-Duvivier ;

L’oiseau qui chante bien

ne se fait jamais siffler.

: Pascal Lys ;

nacre du printemps –

sur une épluchure d’asperge

la mite argentée

: Annie Chassing ;

pas un chat au cimetière des chiens ~

juste un drôle d’oiseau

: Pascal Lys ;

pelouse autorisée

un couple s’ébat

dangereusement

: Philippe Macé ;

et :

Pour combien de temps

son visage d’enfant

la jeune sans-logis ?

: Patrick Fetu.

°

Avec 1 voix :

Ah, Folâtrer

de fleur en fleur

derrière le papillon

: Danièle Etienne-Georgelin ;

Ciel si lourd –

le coq de la girouette

épingle un nuage

: Joëlle Ginoux-Duvivier ;

la mère à l’E.H.P.A.D.,

allégée de tout espoir,

sourit

: Philippe Gaillard ;

le vieux saule

son ombre a caressé

les yeux de l’aveugle

: Philippe Bréham ;

Odeur des thuyas –

Les mouettes planent

aux couleurs du couchant

: Danièle Etienne-Georgelin ;

planète bleue vire au rouge

mettre Trump au vert !

: Annie Chassing ;

Pour conter fleurette

la petite fleur des champs

sauve la mise

: Alice Schneider ;

sans se poser

le flocon fond au vent –

fleur de printemps

: Francis Kretz ;

et :

soir d’été

ce bambou caresse le mur

sans le toucher

: Philippe Bréham.

°

0 voix, mais remarqués :

l’orage est passé –

ouvrir ma fenêtre

au chant du merle

: Cécile Duteil

et

Maison de retraite –

à l’heure de manger leur soupe

ils râlent en douce

: Michèle Lila Harmand.

°°°

Prochain kukaï de Paris : samedi 24 juin, 15h30, bistrot d’Eustache (75001).

Puis, dans la foulée :

lecture de haïkus (extraits de recueils publiés en 2017), par le groupe « Haïkoustics », à la librairie-galerie Pippa (6 rue Legoff, 75005) !

°°°

 

 

« Une Histoire du Haïku » R.H. Blyth – 12) Autres poètes de l’école de Bashô : Ryôto, Shôhaku, Kakei

2 juin 2017

(p. 180) :

RYÔTO (1661-1717) Prêtre Shinto d’Ise.

ça va !

ça va !

le printemps de ma vieillesse

Son jisei :

Certainement, je suis prêt !

Ah, le coucou

de cette aube !

Les violettes fleurissent ;

les courtisanes doivent vouloir

voir les champs !

Houe à la main,

il sort pour réprimander –

fleurs de pêcher

°

SHÔHAKU (1650-1722). Etudia avec Teishitsu puis Bashô.

Les convolvulus fleurissent ;

couché dans ma chambre :

l’automne de mes années

Bottes de paille ici et là;

la lande desséchée

est vaste et solitaire

°

KAKEI (1648-1716). Editeur de trois des 7 anthologies de l’école de Bashô :

La lune de deux jours 

peut être soufflée

par la froide bourrasque d’hiver

En silence

les pétales du pêcher tombent

dans le feu du jardin

Tiges d’herbes

et une sauterelle

aux pattes cassées

La belle-de-jour

est d’un blanc pur,

la rosée invisible

°

TOHÔ (1657-1730). Compila le Sanzôshi, »Les trois carnets de notes » : dits de Bashô sur le haïkaï ; dont ce passage :

« Le maître dit : « Apprenez des pins, apprenez des bambous. » « Apprendre » signifie s’unir aux choses et en sentir la nature la plus profonde. Ceci est le haïkaï. »

Poulains en été ;

le sable de la falaise

tombe grain après grain

Sur la feuille de paulownia

le rayonnement s’étale –

une luciole !

°

(A suivre : Shintoku, Rôtsu, Shadô, Rosen…)

 

« Une Histoire du Haïku » R.H. Blyth – Ch. XI : « Autres poètes de l’école de Bashô » :

2 juin 2017

BONCHÔ (? – 1714)

La vache est devenue

mince et belle

sur la lande d’été

Le rossignol chante !

mes sabots collent

à la terre du champ

Ce roitelet

est-il venu au hameau

pour piailler pour moi dans ma solitude ?

La faible lumière de la fenêtre

avec des bûches entassées autour –

pluie froide de l’hiver

Un certain moine

hait

la capitale fleurie

(cf Shiki :

un certain moine

retourne chez lui

sans attendre la lune)

Jetant les cendres

les fleurs blanches du prunier de la haie

sont ternies

A travers la ville

diverses odeurs et vapeurs

sous la lune d’été

°

UKÔ (femme de Bonchô) :

L’ouvrage de couture

souillé sans la porter

par les pluies de juin

A travers les coups

de la cloche du soir,

le chant du coucou

°

IZEN (1646- 1711) :

Nous séparant

et grimpant la côte,

mangeant un kaki

J’ai fait ta connaissance,

épouvantail,

mais maintenant nous devons nous séparer

La nuit grandit

au-dessus des rizières

la Voie Lactée

le bord en pente de l’eau,

le chant des sauterelles

dans les flots

La courte nuit –

S’enfuyant sans régler

son asile de nuit

D’un coup d’aile l’oiseau s’élève

de l’eau 

légèrement, gaiement

Tombe dans mon grand mouchoir,

alouette dansante,

et je t’emmitouflerai dedans !

Les jeunes feuilles

bruissent et murmurent

sous la pluie ventée

°

(A suivre : Ryôto, Shôhaku, Kakei, Tohô…)

 

« Une Histoire du Haïku » – R.H. Blyth – 11) – Les 10 disciples de Bashô : Shikô, Etsujin, Hokushi :

2 juin 2017

SHIKÔ (1665-1731). Moine zen, il devint ensuite docteur. Elève de Ryôto ; rencontra Bashô en 1690. Fonda sa propre école. Ecrivit un nombre impressionnant de livres. Ses haïkus sont pratiquement des senryûs.

Le batelier

est dur d’oreille !

Fleurs de pêcher

Réprimandé

je vais dans la chambre d’à-côté –

Qu’il fait froid !

Considérez combien je suis seul,

tout seul en ce monde mondain,

avec une chaufferette

Froid, il est difficile de dormir ;

Si vous ne pouvez pas dormir,

il fait encore plus froid

ça m’est égal de devenir une vache !

je pourrais dormir le matin

et être au frais le soir

N.B. : « Quelqu’un a dû dire à Shikô qu’il deviendrait un animal dans une vie prochaine, s’il continuait avec le vin, les femmes et les chansons. »

Dans la bourrasque hivernale

un oiseau solitaire

a l’air d’avoir froid

Le cheval aplatit ses oreilles ;

fleurs froides

du poirier

Les champs tout désolés –

Rien ne s’étire

sauf le cou des grues

Moineaux qui piaillent

dans le réfectoire,

la pluie du soir tombe

Le clairon du coq d’à-côté

semble lointain

ce soir de neige

La pluie d’été

cesse assez pour que les alouettes chantent ;

puis à nouveau…

°

ETSUJIN (1656 – 1739?)

J’ai décidé de ne pas aimer –

comme j’envie

les chats amoureux !

La première neige –

Après l’avoir admirée,

je me lave le visage

Les roses jaunes 

au bord de la falaise

qui s’effrite

°
HOKUSHI (1665-1718)

Mâts alignés –

l’île

cachée dans le brouillard

Le soleil luit

sur la poutre du pont

à travers la brume du soir

Les belles-de-jour

fleurissent et fanent

côte à côte

Quand elle change de place,

le bruit des ailes de la cigale

est frais et reposant

Le son chaud

de la cloche fêlée du temple –

lune d’été

Ecrivant quelque chose

puis l’effaçant –

la fleur de coquelicot !

: ceci est le jisei d’Hokushi.

°

(A suivre : « Les autres poètes de l’école de Bashô » (ch. XI, p. 173))

« Une Histire du Haïku » : R.H. Blyth – 10) – Les 1O disciples de Bashô : Jôsô, Sampû Kyoroku, Yaha.

1 juin 2017

JÔSÔ (1662-1704) :

La grenouille flotte sur l’eau

par son pouvoir de ne s’accrocher

à rien du tout

Les loups hurlant

tous en choeur :

un soir de neige

Un grillon stridule

sous la chaise

de celui qui va partir

Entre 

ses condoléances,

le grillon

Les kakis suspendus à sécher

sur les shôji,

les ombres du soleil du soir sont folles

Un coucou chante !

les eaux du lac

sont un peu nuageuses

Deux collines feuillues de vert

se reflétant

l’une l’autre

Gruau blanc

dans un bol immaculé –

le soleil du Nouvel An !

°

SAMPÛ (1647-1732) :

Je ne connais pas leur nom

mais chaque mauvaise herbe

a sa tendre fleur

Un oiseau sans nom

a l’air d’avoir froid

dans la bourrasque hivernale

°

KYOROKU (1656-1715) :

Des brises fraîches soufflent

sur les champs verts

les ombres des nuages passent

gouttes de pluie

du nouveau toit de chaume :

la première averse de l’hiver

Sur du tissu de coton blanc

étalé au soleil,

des nuages tournoyants

Aération d’été :

Sur des perches

des habits de deuil

Au bord de la route

on fait sécher les cocons :

l’odeur, la chaleur !

L’automne du vent

montre l’envers

des belles-de-jour

En entonnant les soutras

les belles-de-jour

au mieux de leur forme

°

YAHA (1662-1740)

Après la mort de Bashô, il vécut une vie purement littéraire, et eut beaucoup d’élèves.

Les voix des gens

passant à minuit –

le froid !

Un coucou chante

Le treillage m’empêche

de sortir la tête

Le long jour –

le chant du pressoir à huile

s’affaiblit

°

(A suivre : SHIKÔ, ETSUJIN, HOKUSHI.)

 

« Une Histoire du Haïku » : Blyth – 9) Les 10 disciples de Bashô : Ransetsu, Kyorai :

1 juin 2017

(p.139) :

RANSETSU (1654-1707) :

Le grain de riz

collé à mon visage

je l’ai donné à une mouche

Son jisei :

Une feuille tombe,

Totsu ! Une autre feuille tombe,

portée par le vent

Le jeune bambou

dénude une épaule

galamment

Une limace

rampe, brillante

sur les vieux « greaves »

Chaque matin

secouant les lucioles

en secouant le manteau de pluie en paille

gouttes de rosée,

marchez autour des tiges d’herbes

et profitez-en !

Capable de prendre soin

de lui-même,

le melon

Sans bruit,

mangeant les pousses de riz,

le mille-pattes

°

KYORAI (1651-1704) :

Un champ de grenouilles

coasse un moment

puis se tait

Un seul messager

est introduit dans la chambre d’amis –

le froid !

Même dans ma ville natale

ô, oiseaux de passage,

ce n’est que le sommeil d’un voyageur !

Désolation hivernale ;

Epions à travers les arbres

le manoir à vendre

La lune qui reste à l’aube ;

un seul côté de la voile reçoit

la rafale de pluie

Le froid !

Trop difficile de regarder

vers la lune croissante !

Hélas !

la lumière de la luciole

s’éteint dans la main

: Ecrit quand sa soeur Chiné mourut.

Le poème de mort de Chiné :

Comme elle luit facilement,

comme elle s’éteint facilement,

la luciole !

Revenant d’un enterrement –

par une telle nuit

j’admirai la lune

°

(A suivre : Jôsô, Sampû, Kyoroku.)

 

 

 

Sur la forme du haïku, par Noboyuki Yuasa :

1 juin 2017

dans « The  Englishness of English Haiku and the Japaneseness of Japanese Haiku », in A Silver Tapestry, The best of 25 years of critical writing from the British Haiku Society, 2015, pp. 51-64 :

(Extraits, pp. 56-9) :

« Le prochain élément de base du haïku dont j’aimerais discuter est sa forme. Certains pourraient dire que la question de la forme n’existe pas dans le haïku japonais, parce que, traditionnellement, la soi-disant forme 5-7-5 a été généralement acceptée comme étant la norme. C’est vrai d’une certaine manière parce que, pour le moment, la plupart des haïkus japonais s’écrivent dans un japonais semi-classique, particulièrement adaptable à cette forme traditionnelle. Mais, si un jour les haijins (japonais) devaient décider d’écrire en japonais moderne, la question de la forme sera un problème sérieux. Certains poètes, en fait, on déjà pris cette décision.

Taneda Santoka (1882-1940) en est un bon exemple. Il écrivit la plupart de ses haïkus dans un japonais familier moderne. Avec pour résultat qu’il a dû rejeter la forme traditionnelle dans beaucoup de ses haïkus :

wakeittemo / wakeittemo / aoi yama

dans ce poème, in a adopté un plan en 5-5-5, mais dans le poème suivant, il adopta un plan en 5-7-2 :

mozu naite / mi no sutedokoro / nashi

Bien que Santaka utilise beaucoup de formes irrégulières, je pense que c’est une erreur de penser qu’il a écrit des vers libres. Ses poèmes montrent deux motifs plutôt contradictoires. Il souhaite utiliser un japonais familier moderne aux dépends de la forme traditionnelle, mais en même temps, il ne peut pas complètement ignorer la forme traditionnelle. Il souhaite donc la garder où cela est possible. La forme traditionnelle dans les poèmes de Santoka est semblable à la face à moitié effacée de la surface d’un rocher. (…)

Je pense que c’est ce que fait un grand écrivain à une forme littéraire : il la détruit de façon à pouvoir la recréer de nouveau pour pouvoir l’adapter à son propre usage. Pour faire court, une forme littéraire existe à la fois pour qu’on l’observe et pour qu’on la casse.

Me tournant vers le haïku anglais, maintenant, que peut-on dire à propos de sa forme ? Des essais ont été réalisés pour garder le procédé syllabique japonais dans le haïku anglais. Je l’ai fait ainsi dans cet article pour des raisons évidentes, mais beaucoup de poètes  ont trouvé cela trop restreignant. Dans ma traduction de Bashô, j’ai utilisé une forme sur quatre lignes, ce qui a été critiqué par certains comme étant une violation. Je ne souhaite pas particulièrement m’en défendre ici, mais j’avais des centaines de poèmes à traduire, et j’ai trouvé impossible de garder le procédé syllabique originel de bout en bout. De plus, j’ai déjà fait remarquer quelle haïku a débuté comme une révolte contre la tradition du waka, et cela inclut une révolte contre son formalisme. En traduisant des walka, j’essaierais de garder le procédé syllabique même en anglais, ce que j’ai fait dans ma traduction de Ryokan (1757-1831), mais en traduisant des haïkus, j’ai pensé que je pouvais prendre plus de libertés. (…)

Je ne vais pas dire quelle forme est la meilleure pour le haïku anglophone. Finalement, le choix de la forme doit être laissé aux poètes, individuellement. Un poète peut trouver que garder le plan syllabique est trop contraignant ; un autre peut penser que c’est un challenge excitant. Un poète peut trouver que la forme sur quatre lignes est plus adaptée à son propos ; un autre peut la trouver trop longue et lâche. Les variations à l’intérieur de la forme en trois lignes sont si grandes et nombreuses qu’il n’est même pas possible de dire s’il y aura une forme standard en trois lignes ou pas, dans le haïku anglophone. Cependant, j’aimerais voir un petit peu plus de conscience de la forme chez les poètes de haïku anglophone. (…)

En discutant des poèmes de Santoka, j’ai déjà dit qu’il y a des motifs contradictoires dans son esprit : un désir de préserver la forme traditionnelle, et un désir de la détruire et de la recréer. Je pense que ses poèmes ont émergé de la tension entre ces désirs contradictoires. Je crois que cela s’applique aussi bien et autant au haïku anglophone.

(…)

°°°

« Une Histoire du Haïku » : R.H. Blyth – 8) Les 10 disciples de Bashô – a) Kikaku

1 juin 2017

pp. 121-2 :

« La poésie n’est jamais dans les réponses, mais dans les questions. »

« Ce qui fait de Bashô un des plus grands poètes au monde, c’est qu’il vécut la poésie qu’il écrivit, et écrivit la poésie qu’il vécut. »

pp 130-8 :

Les 10 disciples de BASHÔ :

KIKAKU :

Quelle créature terrestre était-ce
qui pissa
sur cette première neige ?

Son jisei, apparemment :

Le matin du rossignol
est frais ;
ce n’est maintenant plus qu’une sauterelle

Des petits riens entendus
dans la chambre de Hôji,
des moustiques qui brûlent

L’anniversaire du Bouddha –
L’enfant abandonné
est maintenant un garçon du temple

Dans le brouillard matinal
un seul Torii :
le bruit des vagues

La lune s’éclaircit
une sauterelle
soulève ses moustaches

sur le pigeonnier
le soleil couchant luit tranquillement
à la fin de l’année

Danses sacrées la nuit ;
Leur souffle est blanc
sous les masques

Voyant le ventre
des oies sauvages partant dans le ciel
au-dessus du bateau

Le jardinier,
je le laisse dormir plus longtemps,
les fleurs de cerisier tombent

La feuille de l’igname
enveloppe la vie
de la goutte d’eau

Le ciel d’automne
distinct
du cèdre sur la colline

Dans la fraîcheur
d’un bateau vide,
la carapace d’un crabe

« Kikaku n’est jamais réellement sérieux. Bashô est toujours sérieux. »

L’écureuil volant
se reflète dans l’eau
passant sous la glycine

Des femmes transplantant les pousses de riz ;
les gouttes de pluie de leur « kasa »
tombent dans la soupe de la casserole



Une cigale stridule ;
le vendeur d’éventails
grimpe à l’arbre

Asperger de l’eau alentour –
assez pour mouiller aussi
hirondelles et cigales !

mille mains
sur la balustrade
se rafraîchissent au soir sur le pont

Ce portillon
est verrouillé et barré –
la lune d’hiver

°

(A suivre : Ransetsu, Kyorai)

« Une Histoire du Haïku », vol. 1 : R.H. Blyth – 7) : Onitsura.

31 mai 2017

pp. 96-104 :

ONITSURA, né en 1660, la même année que Kikaku, et Jôsô, un an plus tôt. Bashô avait alors 16 ans.

Onitsura dit que la meilleure manière d’écrire des haïkus est d’imiter fidèlement les haïkus de son professeur, puis d’écrire ses propres versets. Ce que l’on pratique encore au Japon.

Onitsura communiqua avec Bashô, Saikaku, Saimaro, Raizan et Dansui, et avec les élèves de Bashô : Izen, Shikô, Ransetsu et Ryôto.

On dit qu’il composa ce haïku à l’âge de 7 ans :

« Par ici ! par ici ! », lui disons-nous

mais la luciole

s’enfuit

A L’âge de 18 ans, il entra dans l’école de Sôin. A 25 ans, il réalisa soudain que le haïku est la vérité, l’entière vérité et rien que la vérité.

Le verset suivant fut composé à la mort de son fils :

Je l’enterre ici –

mais serait-il possible

qu’un enfant puisse en fleurir ?

Onitsura pensait que « makoto », la sincérité, est la chose la plus importante au monde ; c’est la véritable humanité d’un être humain. Plus tard, il vécut en tant que masseur, et enfin entra dans la prêtrise. Voici quelques uns de ses meilleurs versets :

Le vent siffle

dans le ciel :

pivoines hivernales

Une brise fraîche

La voûte céleste est remplie

de la voix des pins

Le ruisseau de la vallée ;

les pierres aussi chantent

sous les cerisiers en fleur des montagnes

Pointant

dans le ciel automnal,

le Mont Fuji !

L’attitude d’Onitsura envers le haïku peut se résumer en : « une nouveauté sans distorsion ». Il précéda Issa de cent ans dans l’usage d’expressions familières. Il ressemble à Bashô dans son amour des « particularités négligeables », son coeur porté à la compassion.

Coupant le sasakuri *

avec les broussailles :

l’été indien 

* : une petite sorte de châtaignier

Connaître les fleurs de prunier,

connaître son coeur,

connaître son nez

Nous avons un esprit

nous avons un corps.
Pourquoi ?

Pour connaître les fleurs de prunier

Nous sommes dociles

et les fleurs silencieuses aussi

parlent à l’oreille intérieure

Les yeux en longueur

le nez en hauteur

les fleurs au printemps !

Le rossignol

se perche dans le prunier

depuis les temps anciens

Une truite saute ;

au fond de l’eau

les nuages vont et viennent

C’est l’automne

j’admire la lune

sans enfant sur mes genoux

Changements d’habits –

je n’ai pas encore ôté

les vêtements de la mondanité

Cette tombe

sans saule au-dessus d’elle

est cependant mélancolie

C’est une vie solitaire

mais des mille-pattes velus tombent

autour de mon ermitage

La tortue de la mare

oscille et froisse

les feuilles de lotus

Pluies d’été –

sur la pierre à presser les sushi

une limace

Le vent d’automne

souffle à travers champs :

les visages des gens

Contre les roseaux desséchés

du ruisseau de Naniwa,

des ondulations

Dans la cruche cassée

un plantain aquatique

fleurit sveltement

Les versets d’Onitsura sont simples et faciles, mélodieux et poétiques. Contemporain de Bashô, il était indépendant de lui. La principale différence entre les deux hommes était dans leur pouvoir d’avoir des disciples. Onitsura en eut peu, tels Kisai et Shisen. (La poésie d’Onitsura a quelque chose en commun avec celle de Robert Frost.

°

(A suivre : pp. 121)

« Une Histoire du haïku » : R.H. Blyth – 6) : « Poètes de haïku pré-Bashô » :

31 mai 2017

(p. 84)

TAKAMASA (? – ?) :

un rat monte sur l’autel bouddhique

sa tête ornée

de fleurs de chrysanthèmes

Charmant à l’oeil,

les lucioles voletant

comme ballot de paille qui se disperse

SHÔI :

Cassé par la neige

le châssis d’un parapluie de bambou

révèle sa forme originelle

Rassemblées,

elles redeviennent la lune,

les gouttes de rosée sur les feuilles de taro

°

TSUNEMORI (mort en 1682) :

La cloche du temple sonne

l’amertume du serpent,

ce soir fleuri

Dans le soir d’été

la fumée aplatit

les colonnes de moustiques

°

SAIKAKU (1643-93), élève de Sôin :

Celui qui joue de la flûte de Pan

n’est pas ici – seules

les fleurs de lotus embaument

Sur la lande désolée,

au temps des épis de roseaux,

le peigne d’une jeune fille

Vivez-vous en ce monde ?

Alors écoutez le battoir

à la fin de l’an

Pluie d’été –

une lanterne suspendue sous un petit pont

au-dessus de la rivière Yodogawa

°

(p. 88)

FÛKO (1619-84), élève de Sôin.


Son fils : ROTEN (1654-1732), également élève de Sôin :

Dans la fleur de narcisse

il n’y a pas l’ombre

de l’ignominie humaine

YÛHEI (mort en 1710), élève de Sôin :

« Maiden flower »,

quelles chaussures gardes-tu

sur ce sol pierreux ?

RAIZAN (1654-1716). Etait presque toujours ivre.

A la mort de sa mère, il écrivit :

La lune d’aujourd’hui

n’est qu’obscurité

à mes yeux

A la mort de son fils unique :

Seulement un rêve de printemps !

Comme il est vexant

que je ne puisse pas devenir fou !

Les bains en plein air

se font moins fréquents –

la voix des insectes

(NB : L’été, peu à peu, fait place à l’automne.)

Tous deux

avec des favoris :

chats en chaleur

Les nouvelles fleurs d’érable

de nouveau au soleil

après l’averse passagère

vertes, les jeunes herbes

dans les champs de neige,

vertes, ô combien vertes !

(p. 92)

A ce point !

le shamisen sur les genoux,

qu’il était chaud !

Ne connaissant 

pas encore le nom du Préfet !

Fin de l’année

(NB : Raizan fut réprimandé pour cela.)

Son jisei :

Je meurs simplement

parce que j’ai commis

le péché de naître

alors, je n’ai à me plaindre de rien,

d’absolument rien

°

SAIMARO (1656-1737), élève de Saimu, puis de Sôin et de Saikaku, et enfin de l’école de Bashô. (« Ses versets montrent souvent la faiblesse et la sentimentalité à laquelle était prédisposée l’école de Bashô. ») :

Le chaton

renifle

l’escargot

Suivant le cours d’eau

l’hirondelle vole

comme si elle ondoyait

Soufflant

tous les nuages blancs –

les arbres aux feuilles nouvelles

Soir de printemps –

les nuages sont tristes

une bannière y flotte

°

DANSUI (mort en 1711), élève de Saimaro. (Dansui admirait beaucoup Saikaku.) :

Les camélias tombent

plop, plop, l’un après l’autre

sous la lune voilée

GONSUI (1650-1722) Il étudia le haïku avec Shigeyori, puis le style Danrin, pour finir avec le style de Bashô. :

Le vent de l’hiver

prend fin

dans le rugissement de la mer

« Dans le style de l’école Danrin » :

L’arc de la nouvelle lune

est sans corde –

appel d’oies sauvages

Le brouillard matinal,

mais c’est un Chôjirô ! *

Il a avalé le mont Fuji

* « Chôjirô était un célèbre illusionniste de l’époque de Gonsui. On disait qu’il pouvait avaler des vaches et des chevaux. »

°

(A suivre : ONITSURA)