Archive for septembre 2020

Anthologie de la Poésie Japonaise – M. Revon – 9)

24 septembre 2020
 » La poésie comique : Kyôka et Kyôkou » :

La kyôka, ou « poésie folle » est une tannka comique ; la kyôkou, ou « vers fous » , est pareillement une hokkou humoristique. Ce sont, dans le monde classique de l’outa ou de la haïkaï sérieuse, des plaisanteries d’autant plus piquantes que le fond contraste mieux avec la gravité traditionnelle de la forme, et même, très souvent, avec des morceaux connus dont elles constituent la parodie. La kyôka, inaugurée dès le XIIe siècle et développé ensuite au XVIe, s’épanouit pleinement, après la sombre période des guerres, pendant l’époque de joie tranquille qu’ouvrit la paix d’Iéyaçou ; la kyôkou, issue de la hokkou, apparut naturellement à cette même période d’Edo ; et toutes deux furent surtout en vogue dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

Kyôka :

Ce genre fut illustré, d’abord, par un certain Sorori, puis par le fameux humoriste Shokouçannjinn (1749-1823) = Sougimoto Shinnaémon, de son vrai nom Ohta Tann (connu aussi sous le nom d’Ohta Nammpo, avec un autre pseudonyme), par ses contemporains Ishikawa Gabo , 1753-1830, pseudonyme Yadiya Méshimori, et Katsoubé Magao (1753-1829) et par bien d’autres poètes.

Kyôkou :

Ces « vers fous » encore plus concis que les « poésies folles », sont presque toujours construits avec des jeux de mots – qui demanderaient de trop longues explications…
°
(À suivre : 10) – « La prose folle : Kyôboun » .

Anthologie de la Poésie Japonaise – M. Revon – 7)

23 septembre 2020

Enfin, après une période de déclin, l’épigramme eut une dernière floraison, surtout dans la deuxième moitié du XVIIIe S. , d’abord avec la poétesse TCHIYO, puis avec divers poètes dont le plus célèbre fut le peintre BOUçON
°
TCHIYO :
°
La plus fameuse haïkaï de la poétesse la plus illustre en ce genre. Nous avons déjà rencontré SONO-JO, qui d’ailleurs était l’élève d’une autre femme (MITSOU-JO, XVIIe S.) , puis TCHIGETSOU-NI et SHOUSHIKI ; mais KAGA NO TCHIYO ( 1703-1775 ) est la figure la plus éminente du groupe. La poésie que je viens de traduire :
Par des liserons
Mon seau ayant été emporté,
Eau reçue ! *
est l’idéal de la concision ; six mots en tout, ou même cinq, dans le texte :
Açagao ni
Tsouroubé torarété
Moraï-mizou

* Un matin, Tchiyo était allée à son puits, lorsqu’au moment de tirer la corde, elle s’aperçut que les liserons s’y étaient enroulés ! Comment se décider à détruire cette harmonie ? Elle y renonce et va demander de l’eau à sa voisine (moraï-mizou, eau reçue, donc eau demandée) .

Coucou !
Coucou ! À ces mots
Le jour est venu…
:
Hototogiçou
Hototogiçou toté
Aké ni kéri.

Sera-t-il âpre ?
Bien que je l’ignore, le kaki
Pour la première fois j’ai cueilli. *

* : à propos de son mariage.

Au réveil je vois,
Au coucher je vois, de la moustiquaire
le vide, hélas ! *

* : le mari de Tchiyo avait été enlevé par une mort prématurée.

Le pêcheur de libellules !
Aujourd’hui, jusqu’où
est-il allé ? *

* : à la mort de son petit garçon.
°
Yokoï YAYOU
(1703-1783), se distingua dans le haïboun :

Ah ! le Visage-du-jour !
À qui aucune des rosées
N’arrive à temps ! *

* : il exprime sa sympathie pour le hirougao, le liseron des haies japonaises. Lequel n’est rafraîchi ni par la rosée du matin, ni par la rosée du soir, comme le Visage-du-soir.
°
BOUçON :

Le prunier est en fleurs.
Lesquelles sont « moumé » ,
Lesquelles sont « oumé » ? *

* : le poète se moque des philologues qui discutaient sans fin le point de savoir si on devait prononcer oumé ou moumé.
°
RYÔTA :

Oh ! le clair de lune !
Si je change en renaissant,
(Que) je sois un pin de la cime ! *

* : Ryôta ( 1719-1787), un des plus féconds auteurs de haïkaï ; il a laissé une soixantaine d’ouvrages. (…) Il voudrait renaître pin au sommet d’un pic ; car alors il serait le premier à voir la lune !
°
ISSA :

Avec moi,
Moineaux sans
Parents, venez jouer ! *

* : On dit qu’il composa ces vers à cinq ans, alors qu’il venait de perdre sa mère.

Qu’est-ce que son
Million de kokou ?
De la rosée sur un bambou ! *

* : opulence du daïmyô de Kaga.
Kokou : monnaie.
°
(À suivre : 8) « La prose légère : Haïboun » (p. 399)

Anthologie de la Littérature Japonaise – M. Revon – 6)

23 septembre 2020
Autres représentants de l’école de Bashô :
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En dehors des « Dix Sages » l’école de Bashô eut encore bien d’autres représentants, par exemple :
°
SAMMPOU (Songhiyama Sammpou, 1648-1733, parfois rangé, en place de Sôra, comme l’un des dix élèves du maître) .

Comme vont attendre ses enfants,
Pendant que s’élève si haut,
À l’excès, l’alouette !
°
IZEMMBÔ :

L’averse est venue ;
Je suis venu et rentré en courant ;
Le ciel bleu est venu !
°
TCHIGETSOU-NI * :

De paille d’orge
Je te ferai une maison,
grenouille religieuse !

* Tchigetsou-ni (1634-1706) fut une poétesse de valeur. Devenue veuve, elle se fit religieuse. On s’explique ainsi sa fraternité avec une amara-gaérou, grenouille verte dont le nom signifie justement  » grenouille-nonne » .
°
OTSOUYOU :

Oh ! l’averse !
(Suivant) les esprits, les diverses
Choses qu’on se met sur la tête *

* : un vêtement, un éventail, un objet quelconque, souvent ridicule. C’est toute une scène comique évoquée en trois vers.
°
SHOUSHIKI :

Du rêve que j’ai vu
Réveillée, toujours la couleur
de l’iris ! *

* : Adieux au monde (jisei) de la poétesse (1683-1728) . Réveillée du rêve de la vie, c-à-d. morte, le monde subsistera et les iris auront éternellement la même couleur.
°
SONO-JO :

Ayant fait du luxe
À l’extrême,
Ah ! le vêtement de papier ! *

$ Ces vers de la poétesse (1665-1726) trouveront leur explication vivante dans une scène de TCHIKAMATSOU (cf p. 409)
°
ONITSOURA
(1661-1738), un poète indépendant, que Bashô lui-même tenait en haute estime. Étranger à toute école, il ramenait l’art poétique au seul précepte de la sincérité. Ses haïkaï unissent tous les genres et tous les styles :

L’été, de nouveau :
 » L’hiver est préférable » ,
Disait-on.

De leurs squelettes
Le dessus ayant couvert,
Contemplation des fleurs ! *

* : Dans ces vers pénétrants, Onitsoura déshabille cette aristocratie aux costumes pompeux, aux corps épuisés, qui ose regarder la nature.

Encore une
Fleur : ainsi va et passe
la vie ! *

* : poésie composée à la vue des fleurs, qui, une à une, se détachent de l’arbre.
°
RYOUBAÏ :

Même lorsqu’il est posé,
Ses ailes s’agitent :
Oh ! la petit papillon !
°
(À suivre : 7)

Anthologie de la Littérature Japonaise – 5) – Les « Dix Sages » de l’école de Bashô

22 septembre 2020

°
pp. 389-93 :

Bashô eut de nombreux imitateurs, entre lesquels se distinguèrent surtout dix de ses élèves, les « Dix Sages » (Jittetsou) de l’école. Ce sont : Enomoto Kikakou (1661-1707) et Hattori Ranncetsu (1654-1707) qu’il faut ranger en première ligne parce qu’eux-mêmes furent à leur tour fondateurs de deux écoles nouvelles : d’une part l’école d’Edo (Edo-za) , d’autre part l’école de la Neige (Setsou-mon) ainsi appelée parce que Ranncetsou s’était donné encore le pseudonyme de Setchouan, « la hutte dans la neige » ; puis Moukaï Kyoraï (1643-1704), Morikawa Kyorokou (1652-1715), Kakami Shikô (1665-1731) ; enfin, comme poètes moins célèbres Naïto Jôçô (1663-1704), Shida Yaha (1663-1740), Kawaï Sôra (?-1709), Tatchibana Hokoushi (?-1718) et Otchi Etsoujinn (?-1702?)
°
Ranncetsou :

Ah, une feuille (morte)
Qui vient se reposer en caressant
La pierre tombale !
°
Kyoraï :

Le long sabre
D’un homme qui regarde les fleurs
Oh ! Qu’est-ce que cela ? *

* Contraste entre la vulgarité brutale du guerrier et les délicates beautés de la nature.

L’insensible
Résidence du daïkwan. Oh !
Et le coucou ! *

* Le chant poétique de l’oiseau, à côté du bâtiment officiel !
°
Kyorokou :

L’Île d’Awaji :
La (pêche à) marée basse étant finie,
La lune du troisième jour ! *

* Simple paysage.

Bien froid, l’intervalle avant que sèchent
Les points pour le moka :
Brise du printemps ! *

* Pour le traitement par le moka, les malades se rendaient d’ordinaire à un temple bouddhique ; là, nus jusqu’à la ceinture (…)
°
Shikô :

Oh ! Les blancs nuages !
Traversant la haie,
(Ce sont) des fleurs de lis ! *

* Les lis du voisin, passant à travers la haie mitoyenne, étaient d’abord apparus au poète comme une blancheur nuageuse.
°
Jôçô :

Une cigale de l’automne
Morte à côté
De sa coque vide
°
Yaha :

Oh ! le rossignol !
À la porte, juste à ce moment,
Le vendeur de tôfou ! *

* Ces marchands ont un cri qui n’a rien d’esthétique (…)
°
Sôra :

Le voyage…
Même si je tombe,
C’est sur des fleurs de Haghi ! *

* Lespedeza bicolor (proche du sainfoin).
°
Etsoujinn :

Au temple de la montagne
Le bruit du riz qu’on pile,
Par une nuit de clair de lune ! *

* Les paysans ménagers de leur temps utilisent volontiers, pour ce travail, la clarté lunaire.
°
À suivre : – 6) Autres représentants de l’école de Bashô

Anthologie de la Littérature Japonaise – 4) Bashô

22 septembre 2020
pp. 385-9 :

À la mort de son compagnon d’enfance (le fils du Daïmyô local) quand il avait seize ans, « il s’enfuit pour aller se réfugier dans un monastère bouddhique » (…) Il fut toujours un mystique épris d’humilité, de pauvreté, de bonté universelle ; il eut constamment pour idéal d’amener les hommes à la haute morale qu’il avait atteinte (…) On comprend dès lors pourquoi ce genre mineur, qui, jusqu’à lui, n’avait eu qu’un caractère humoristique, reçut de lui une profondeur que ne connaîtront jamais les oeuvres des partisans de l’art pour l’art.

Par les nuages de fleurs,
La cloche : est-elle celle d’Ouéno,
Ou celle d’Açakouça ? *

* Les masses de cerisiers en fleur sur les bords de la Soumida forment un épais nuage rose, si dense qu’on ne peut plus distinguer si les vibrations de la cloche entendue viennent des temples d’Ouéno ou de ceux d’Açalouça.

Moineau, mon ami !
Ne mange pas l’abeille
Qui se joue sur les fleurs

Réveille-toi, réveille-toi
Je ferai de toi mon ami,
O papillon qui dors

Ah ! le vieil étang !
Et le bruit de l’eau Où saute la grenouille ! *

* Cette poésie célèbre évoque admirablement la paix d’un monastère japonais, avec son vieil étang, couvert de lotus, dont le silence n’est rompu que par la plongée d’une grenouille, de temps à autre.

D’huile
Manquant, couché la nuit. Ah !
La lune à ma fenêtre ! *

* Elle lui apporte sa brillante lumière.

Qu’il mange les serpents,
En apprenant cela, combien terrible
La voix du faisan vert ! *

* Kiji, le faisan vert du Japon. Phasianus versicolore. La beauté d’une femme n’excuse pas ses péchés.

Qu’elle doit bientôt mourir,
À son aspect il ne paraît pas,
La voix de la cigale ! *

* Adieu mélancolique de Bashô à un ami qui lui avait fait visite dans une hutte temporaire qu’il occupait, sur le lac Biwa.

Tombé malade en voyage,
En rêve, sur une plaine déserte
Je me promène !
°
À suivre : Anthologie de la Littérature Japonaise – 5) – Les « Dix Sages » de l’école de Bashô

Anthologie de la Littérature Japonaise – 3) par Michel Revon (1910)

22 septembre 2020

Voici d’abord une poésie de chacun des cinq émules de Bashô :
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I) SÔKAN :

À la lune, un manche
Si l’on appliquait, le bel
Éventail ! *

* Outchiwa, éventail qui ne se plie pas.
°
II) MORITAKÉ :

Une fleur tombée, à sa branche
Comme je la vois revenir :
C’est un papillon ! *

* Un proverbe japonais dit que « la fleur tombée ne revient pas à sa branche » ; la poète a eu, un instant, l’illusion contraire.
°
III) TÉITOKOU :

Pour tous les hommes,
Semence du sommeil pendant le jour :
La lune d’automne ! *

* Elle est si belle que tout le monde veille très tard pour la contempler : le lendemain, somnolence générale.
°
IV) TÉISHITSOU :

Cela, cela
Seulement ! En fleurs,
Le mont Yoshino ! *

* Les cerisiers de Yoshino, dont les gens de bien parlaient bien en regardant bien : Allusion à une poésie du Manyôshou (Livre Ie) qui repose toute entière sur des jeux de mots et des allitérations :
Yoki hito no
Yoshi to yokou mité
Yoshi to iishi
Yoshino yokou miyo
Yoki hito yokou miyo

Des gens de bien
Ayant bonne réputation, en regardant bien,
Disaient bien :
Qu’on regarde bien Yoshino,
Que les gens de bien regardent bien !

On note donc le contrepied pris par Téishitsou ! – À rapprocher de « Ah Matsushima » , de Bashô, ultérieurement.
°
V) SÔÏNN :

De Hollande
Les caractères s’étendent :
Telles les oies sauvages du ciel ! *

* À cette époque où le Japon ne voulait avoir de relations avec l’Europe que par l’intermédiaire de qualques Hollandais parqués à Nagaçaki, notre écriture était une rareté pour les gens de la capitale. Ils trouvaient étrange qu’au lieu d’écrire comme eux, par lignes verticales (…) nous suivions des lignes horizontales. Cette bizarrerie des « caractères de Hollande » pouvait donc leur rappeler, très naturellement, un spectacle familier à leurs yeux et à leurs souvenirs classiques : le vol d’une bande d’oies sauvages traversant le ciel.
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À suivre : – 4) : BASHÔ (p. 385)

Anthologie de la littérature japonaise 2) Michel Revon (1910)

22 septembre 2020
Anthologie de la Littérature Japonaise des origines au XXe siècle, par Michel Revon (1910) – 2) (p. 381) « La Poésie (époque des Tokugawa – 1603-1868) :
°
(…)
 » L’élite lettrée compose des vers légers, et le vulgaire va écouter les déclamations rythmées du théâtre. « 

A. La Poésie Légère :

Sous cette dénomination, vague à desein, je réunis deux nouvelles formes d’art qui, durant cette période, remplacent l’antique tanka dans la faveur des poètes. *
* La tanka subsiste toujours : les Wagakousha surtout s’y distinguent (voir p. 343, 347) et même les Kanngakousha (par ex. p. 340) ; mais c’est la poésie légère qui prend le dessus, comme création originale et caractéristique de l’époque.

a) L’épigramme japonaise : Haïkaï.

La « hokkou », ou « kami no kou », c-à-d. les « vers supérieurs » (…)
comme, au début, ces poésies minuscules eurent d’ordinaire un caractère plaisant, on les appela aussi « haïkou », « vers comiques », ou simplement « haïkaï », « poésies comiques », par abréviation de l’expression « haïkaï no rennga », « poésies comiques enchaînées ». (…)
Haïkou et haïkaï impliquant l’idée d’une fantaisie humoristique ne répondant nullement au contenu réel de compositions qui, à partir de Bashô, c-à-d. justement du poète qui amena ce genre à son apogée, prirent un caractère généralement sérieux et souvent profond. (…)

C’est dès le XVIe siècle que la nouvelle forme poétique reçut son impulsion du bonze Yamazaki Sôkan (1465-1553) ; elle fut illustrée ensuite par Arakida Moritaké (1473-1549) , Matsounaga Téitokou (1571-1653) , Yaçouhara Téishitsou (1610-1673) , Nishiyama Sôïnn (1605-1682) , enfin et surtout par le fameux Bashô, qui lui donna le plus vif éclat dans la 2e moitié du XVIIe S. Les Japonais voient dans ces six poètes les « Six Sages de la poésie haïkaï » , « haïmon no rokou-tetsou » . Voici d’abord une poéise de chacun des cinq émules de Bashô :
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À suivre : I) Sôkan…
: sur https://haicourtoujours.wordpress.com/
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Anthologie de la littérature japonaise 1) Michel Revon (1910)

22 septembre 2020

Kyōbun de Millau (4/5 Nov. 2008) :
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Millau.

Sa Salle des Fêtes
dans le Parc de la Victoire.

Son Cimetière de l’Égalité.

Sa bibliothèque
(avec) son (exemplaire de l’) Anthologie de la Littérature japonaise des origines au XXe siècle,
par Michel Revon
(Ancien Professeur à la Faculté de Droit de Tôkyô,
Ancien conseiller-légiste du gouvernement japonais,
Professeur à la Faculté des lettres de Paris) ,
: Librairie Delagrave, 1910 (6e édition : 1928).

Son chapitre (p. 381) : L’épigramme japonaise : HAÏKAÏ

Son chapitre (p. 399) : La prose légère : Haïboun

Son chapitre (p. 400) : La poésie comique : Kyôka et Kyôkou

Son chapitre (pp. 404-5) : La prose folle : Kyôboun.
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( À suivre : La Poésie (époque des Tokugawa, 1603-1868) : p. 381… )
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