M.B. Duggan : Du haïku comme arme.

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DU HAIKU COMME ARME.

C’est peut-être la règle cardinale du haïku nord-américain que de commencer tous ses articles par un profond hommage rendu à Bashô « père et créateur du haïku ». Ici, contrairement au Japon, personne ne l’a attaqué et il semblerait que nous nous réclamons tous de son héritage.
Est-ce vrai ?
Nous lisons ses vingt ou trente haïku parus dans certaines anthologies. Quelques uns d’entre nous pataugent dans la bouillie traduite des platitudes philosophiques de ses six volumes. Nous écrivons vaguement à propos du « Zen » et de la « Nature », comme si nous comprenions ce que Bashô essayait de faire.
Et pourtant, Bashô avait une esthétique claire et détaillée que nous ignorons généralement. Makoto Ueda (1) a écrit, à ce propos, en soulignant ses concepts centraux de « wabi » et de « sabi » :

– « wabi » =
« sobriété contenue et sans ornement »
« beauté émergeant de l’existence vigoureuse, cachée sous une surface rustre »
« peu abondant et imparfait ».

– « sabi » =
« objectif, non-émotionnel »
« inhumain, un effet généralisé de froideur »

« La Nature n’a pas d’émotion, mais elle a de la vie »

Les trois éléments qu’il convient de souligner sont : l’objectivité, l’imperfection et la vigueur. Si nous suivions véritablement Bashô, nos oeuvres devraient refléter ces caractères. Habituellement, ce n’en est pas le cas.

Ouvrez n’importe quel magazine de haiku anglophone, et vus y trouverez des douzaines de vieillards, de petits enfants, d’handicapés et de malades d’hôpitaux, tous soit si malades, soit si saints, que l’auteur ne peut en parler qu’à voix basse.

Vous trouverez aussi des poèmes sur la ville. A de rares exceptions près, cette ville puera, sera hostile et MAUVAISE.

Enfin, il y aura une soupe révérencieuse d' »images de nature », la plupart d’entre elles primitives et vagues.

Nous aussi, nous avons une esthétique conséquente et détaillée, mais elle n’a rien à voir avec celle de Bashô. En réalité, elle présente une ressemblance troublante avec le Romantisme Victorien. Ses sentiments sont clairs :

La Nature est belle.
La Civilisation est diabolique
Il faut attirer l’attention sur la Souffrance et s’en apitoyer.

Nous traitons la nature comme un chemin vers les vérités de l’univers :

Christopher Faiers :
« Je crois que le haïku aide à nous remettre en contact avec la nature et donc avec nous-mêmes – et, oserais-je dire avec une perspective de notre place dans l’univers. » (2)

C.M. Buckaway :
« Le haïku est un voyage vers mon être intérieur, une quête mystérieuse de connaissance, et un amour total pour le monde qui m’entoure. » (3)

Quand ce ne sont pas de simples sornettes, cela glisse vers le mysticisme, qui a toujours affirmé que les faits purs ne suffisent pas. Cela insiste sur la conception que notre univers (et notre haïku) doit contenir quelque chose de plus.

Tandis que nous avons cessé de parler des perfections immenses (Dieu apparaît rarement dans nos haiku), nous continuons de chasser les petites. C’est ce que signifie « découvrir le moment-haiku ». On dirait que nous voyons le monde comme une collecte de fruits; chaque objet et chaque action mûrissant lentement du milieu de la bouillie de « la vie quotidienne » pour atteindre un sommet, un trait fulgurant de perfection avant de retomber en pourriture. Ecrire du haiku consiste alors à saisir habilement le moment adéquat. Ce n’est rien de plus que la poursuite de l’idéal platonicien.

Ceci fait que n’importe quelle discussion sur le haïku porte un coup de poignard à une métaphysique – une théorie à propos de notre environnement, l’érection d’une structure ordonnée pour y adhérer.

Posséder une métaphysique change les éléments d’un haïku en symboles. Cela nous donne la capacité apparente de comprendre – et donc de contrôler – ces éléments. Cela nous réconforte. Mais si nous faisons cela, nous tombons en dehors de l’emprise des éléments, et n’écrivons ainsi plus de haiku.

Le haiku doit se détourner et rompre avec cet ordre. C’est un art Zen qui affirme donc l’anti-métaphysique zen : il n’y a pas de structure. Il n’y a que des objets et que des actions.

Ce n’est pas ce que nous voulons. « Il est bref et sans ornement ». Il nous donne, en dépit de tous nos pulsions de confort et d’ordre, la conviction que nous vivons dans un environnement « objectif, inhumain et froid ». En résumé, il se détermine par le « sabi » et le « wabi ».

Avec cette esthétique, le processus de construction du haïku est simple. Premièrement nous sommes saisis par les faits. Encore sous leur emprise, (comme Bashô, par exemple), nous prenons deux ou plusieurs morceaux de langage, appelés inadéquatement « descriptions » :

Horse’s piss near pillow
Flea-bite
Lice

Pisse de cheval près de l’oreiller
Morsure de puces
Poux

Puis, dans un acte motivé principalement par la colère, nous les assemblons :

Flea-bite Lice
Horse’s piss strikes
near pillow

Morsure de puces Poux
La pisse du cheval
frappe
près de l’oreiller

Il est vital que nous réalisions que le haïku ne peut pas être une description ou une imitation de quelque ordre que ce soit. Si nous imaginons que le haïku est description ou imitation, on en fait le référent de quelque chose qui lui est étranger, dont il dépend. Nous faisons du haïku une ossature et l’empêchons d’être un objet propre.

Chaque haïku doit se construire indépendamment du « monde réel ». (La seule différence étant que c’est un objet fait de langage – ou, si vous préférez, un acte de langage.) Cette indépendance permet au haïku d’avoir les qualités essentielles de tout objet et de toute action – l’objectivité, l’imperfection et la vigueur. Chaque haïku que nous faisons doit être taillé dans la page.

La majorité des haïku occidentaux ne renferment pas les principes du « sabi » et du « wabi », tels que nous les soulignons dans cet article polémique. Quelques un s’en approchent. Ceux de Michael Mc Clintock, eput-être. Ses haïku du désert sont importants, comme sont aussi :
letting my tongue
. . deeper into the cool
. . . ripe tomato

enfonçant ma langue
. . encore plus loin dans la fraîche
. . . tomate mûre

pushing
. . inside … until
. . . her teeth shine

poussant
à l’intérieur… jusqu’à ce que
ses dents brillent

Bashô, naturellement, en donne aussi maints exemples, mais nous devons changer d’idées à son propos, si nous voulons changer les haïku que nous écrivons. Nous le considérons comme un poète de la nature, tel un Thoreau en kimono, tel un Walt Whitman en réduction. Toutes ces notions sont fausses. Il vaudrait peut-être mieux nous rappeler que sa poésie mature commença avec cette rudesse :

Crow settles on
a stark branch.
. . Autumn dusk.

Un corbeau s’installe sur
une branche nue.
. . Crépuscule d’automne

et s’acheva dans la même veine :

Taken sick on
a journey, dreams on dried fields go
running

malade
en voyage ; les rêves courent
sur les champs desséchés

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(1) Matsuo Bashô, par Makoto Ueda; Twayne University Press, New York, 1974
(2) Canadian Haiku Anthology, par G. Swede, Ed. Three Trees Press, Toronto, 1979, p.46.
(3) ibid. p. 30

(c)1987 M.B. Duggan. Article publié d’abord dans Milkweed, a Gathering of Haiku, par M. Hryciuk, Ed. Nietzsche’s Brolly, 1987. Avec permission et corrections mineures.

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