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L’Essence du Haïku 8) par B. Ross

5 août 2011

Comme je désirerais voir
parmi les fleurs du matin
le visage de Dieu

Bashô

VI La Complétude.

La métaphore absolue dans le haïku contient la présentation d’un état de complétude dans lequel le particulier mène aux choses premières et absolues. Ici, Bashô retrouve que les racines de la fleur de cerisier égal l’équation du haïku dans laquelle le sentiment spirituel recherché est exposé dans la beauté naturelle. Un tel sentiment spirituel a plusieurs composants. Dans la bouche du poète Gary Snyder, qui s’exerça au bouddhisme Zen : « la conscience de la vacuité produit le coeur de compassion. » Dans sa construction bouddhiste Mahayana, la compassion pour tous les êtres qui forme la base de cette vue religieuse s’affirme sur la vacuité cosmique que toutes les formes ont en partage. En termes védiques, « La forme est la vacuité, la vacuité est la forme. » Dans le haïku une telle compassion bouddhiste soutient souvent la résonnance affective du particulier dans un poème donné. D’un autre point de vue religieux, celui des fondateurs de l’Hassidisme, le Baal Shem Tov, « Tout ce qui a été créé par Dieu contient une étincelle de sainteté. » Dans le haïku une telle élévation de toutes choses soutient une poésie centrée sur l’appréciation émotionnelle de telles choses et la résonnace shintoïste où rochers, arbres et cascades sont considérés comme sacrés.
Un taoïste dirait : « Pénétrez dans la tranquillité. » La Complétude, le Tao se trouveraient dans un tel état. Cet état, de plus, on le trouve à travers des particularités, les soit-disant « dix mille choses ». Ainsi, dans le calme, que ce soit dans une forêt montagneuse reculée ou dans une ville moderne populeuse, les choses s’offriront à vous avec pour résultat une sorte de joie, de crainte, de célébration, d’émerveillement, et, pendant un moment, d’entièreté.
Le Roumain Ion Codrescu nous offre un tel moment de complétude dans un de ses haïku :

une mare dans le champ
l’odeur de la moisson persiste
dans la nuit

Dans ce poème méditatif, l’auteur est ému par la vision d’une mare dans un champ, la nuit. C’est le focus sur un détail dans son état de calme aussi bien qu’une incarnation du calme lui-même. Le travail de la journée est absent. Le champ a été moissonné. Mais l’odeur des moissons et de la terre retournée persistent pour approfondir et augmenter cet état de calme. L’odeur devient une « métaphore organique » de l’union entre le particulier et l’absolu qui émerge dans le haïku en tant qu’état de complétude, moment sublime dans lequel un auditeur ou un lecteur peut pénétrer.
Dans ce sens plus élevé du haïku, de plus, avec les mots du critique littéraire George Steiner : « Quand le mot du poète s’arrête, une grand lumière naît. »

VIII Conclusion

Il est important de considérer maintenant l’essence du haïku dans l’histoire mondiale. La nature du sentiment et de l’émotion est en train de s’émousser dans ce qu’on appelle l’ère post-moderne. Parce que le haïku dépend du sentiment, les valeurs post-modernes vont en réalité coopter l’essence du haïku en cooptant la nature du sentiment. En jeu également se trouve la connexion importante du haïku avec la nature, parce que, ces jours-ci, la nature elle-même semble être dans un état critique. Nous désirons tous une connexion avec tout un chacun et avec le monde, et recherchons quelque espèce de complétude. Actuellement, dans notre vie quotidienne, la nature et la beauté ont de moins en moins de sens, et l’instant-haïku, ou l’attention aux détails, également. C’est peut-être pourquoi le Japonais Shôkan Tadashi Kondo, lors de la deuxième Conférence Européenne sur le Haïku, évoqua Thoreau lors de la discussion à propos de son projet proche du saijiki « 72 charmes saisonniers » et appela le haïku de la « poésie écologique ». La métaphore absolue du haïku pourrait sauver le particulier, nos sentiments, la nature et la beauté. Il pourrait aider à préserver notre sens de la complétude – même en cet âge post-moderne – et peut-être même, le monde lui-même.

FIN

(Article de Bruce Ross, paru dans la revue Modern Haiku, 38/3.
pp.51-62 et partiellement lu à la Deuxième Conférence Européenne sur le Haïku, à Vadstena, Suède du 8 au 10 juin 2007.)

Trad. française : (c) Daniel Py, Orly, 21 Juillet- 5 août 2011.)

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Se connecter aux sensations : 5 haïku favoris (par Anna Vakar)

21 juillet 2011

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SE CONNECTER AUX SENSATIONS /
5 haïku favoris

par Anna Vakar

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Choisir 5 haïku que l’on aime particulièrement n’est pas une tâche aisée. Pourquoi aimé-je un haïku ? Apparemment, ce n’est pas le sujet qui est en cause. Par exemple :

The names of the dead
sinking deeper and deeper
into the red leaves

les noms des morts
disparaissant
sous les feuilles rouges

, d’Eric Amann,
traite bien évidemment de la mort, mais, paradoxalement, me donne – à moi au moins – l’expérience rythmée, vivante, d’une unité entre l’homme et la nature, le beau et le profond. Cependant, dès que mon intellect objectivant entre en jeu, la simple vérité, la disparition des êtres humains, de nous-mêmes, pourrait me déprimer, parce que je pourrais penser ou souhaiter que la vie soit différente.

an empty elevator
opens
closes

un ascenseur vide
s’ouvre
se ferme

, de Jack Cain,
a également un impact immédiat sur moi, comme si une vérité profonde, pure et simple, était en jeu ici. Pourquoi l’ascenseur est-il vide ? Pourquoi personne n’y est-il monté ? Quelqu’un – nous, peut-être ? – l’a / l’avons appelé, puis a / avons été distrait(s) ?
L’ascenseur vide symbolise peut-être notre ascenseur interne, ces sentiments qui nous élèvent ou nous font redescendre, de l’espoir au désespoir et retour, en une intimité que nous évitons ?

L’absence de mot-de-saison ne semble pas influer sur l’efficacité de ce poème. Un simple phénomène objectif a reflété une expérience intérieure : d’incertitude ou d’indécision, ou d’occasion manquée, ou bien d’autres sentiments encore ; et n’est-ce pas ce que le haïku est censé produire ?

Un troisième haïku qui me touche est celui-ci :

the silent crowd
waiting for the fountain
to rise again

la foule silencieuse
attendant que la fontaine
rejaillisse

, de L.A. Davidson.

Si la fontaine, telle que la « Vieille Fidèle » du parc de Yellowstone est un phénomène naturel, la foule qui attend pourrait suggérer un désir en quelque sorte inéluctable de jaillissement renouvelé de la fontaine de la Vie, de cet Esprit symbolisé par l’eau, même si l’on peut penser que cette eau – traditionnellement – descend et ne monte pas.

Si la fontaine est une oeuvre humaine, alors elle peut me faire penser, assez paradoxalement, au fameux chandelier de cristal qui jette ses feux comme en cascade, celui que l’on abaisse et remonte pendant les entr’actes et à la fin des représentations du théâtre Maw Reinhardt à Vienne.

Un autre haïku, qui frappe immédiatement et génère des ondes durables, est celui-ci :

the old fisherman
mending nets
around himself

le vieux pêcheur
ravaudant ses filets
tout autour de lui

, de Bill Pauly.

La scène en est poignante et me rend protectrice. Le vieux pêcheur réalise-t-il qu’il y a de moins en moins de poissons dans la mer ? S’en préoccupe-t-il ? Les filets disposés autour de lui le font-ils se sentir ainsi protégé contre le monde et le vieil âge ? Peut-être sont-ce ces filets qui nous entourent (telles des toiles d’araignées) que nous devons réparer ? Peut-être …

L’un des haïkus anglophones les plus riches et qui me procure une jouissance toujours renouvelée est le suivant :

Open the curtains,
all of them, the first snow
is falling

Ouvrez les rideaux,
tous les rideaux ! – la première neige
tombe

, de Ty Hadman.

Ce haïku me revenait souvent en mémoire quand je tirais moi-même avec enthousiasme les rideaux du matin à n’importe quelle saison ! Cela me prit longtemps pour réaliser que je n’en évoquais que la première partie, et que la neige formait en fait un deuxième rideau.

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CREDITS :

Pour le haïku d’E. Amann : Haiku Journal, II,1, 1978; vainqueur du 1er concours annuel de haïku Yuki Teikei
Pour le haïku de J. Cain : The Haiku Anthology, Ed. Cor van den Heuvel, Ed. Doubleday, 1979.
Pour le haïku de L.A. Davidson : The Shape of the tree, Wind Chimes Press, 1982, p.44. Publié d’abord par Modern Haiku, III,2, 1972.
Pour le haïku de B. Pauly : Modern Haiku, IX,1, 1978; vainqueur du concours The Eminent Mention.
Pour le haïku de T. Hadman : Portals, II,3, 1979.

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