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L’Essence du Haïku 5) par Bruce Ross

4 août 2011

Les oies sauvages ne cherchent pas à se refléter
L’eau n’a pas d’esprit pour recevoir leur image.

Dicton Zen

IV La Non-Conscience de Soi.

Si la perception affective détermine la plupart du sentiment du haïku, la perception non-consciente-de-soi détermine souvent comment la conscience du haïku existe. Pour cette raison, Robert Spiess, éditeur pendant longtemps de la revue Modern Haiku, préférait le terme de « sentiment » (les sens étant centrés sur la nature, aware) à l' »émotion » (sentiment subjectif très fort centré sur l’esprit non-rationnel) quand il discutait de la poétique du haïku. Au niveau le plus basique le « je » personnel est généralement laissé à l’écart du haïku. Le « je » personnel, basiquement, l’ego freudien et ses constructions mentales, disons son émotion, se met en travers de l’expérience-haïku. Le philosophe du langage Ludwig Wittgenstein notait : « Les aspects des choses qui sont pour nous les plus importants sont cachés, à cause de leur simplicité et de leur familiarité. » Les procédures empiriques et la pensée rationnelle qui déterminent l’esprit occidental font également obstacle. L’idée bouddhiste zen d’un esprit vide, l’ouverture à la présence phénoménologique, suggère un climat mental approprié. Une phrase zen explique la situation : « Une pensée en suit une autre sans interruption. Mais si vous permettez à ces pensées de s’enchaîner, vous vous mettez en esclavage ! » Comment ne se laisse-t-on pas engluer dans la pensée, et expérimente-t-on la conscience du haïku ?
Un haïku du suédois Kai Falkman nous offre une réponse :

le skieur s’arrête
pour laisser la place
au silence de la neige

Les deux premières lignes de ce poème décrivent l’arrêt de ce que les bouddhistes zen appellent « l’esprit du singe », un flot continuel de pensées. L’illumination, ou esprit clair, la clarté de la perception au présent, ne peut pas advenir quand « l’esprit du singe » est présent. En effet, on doit clarifier son esprit pour permettre aux choses, comme le suggère Rilke, de parler pour elles-mêmes. La réduction phénoménologique, l’arrêt du skieur, réalisé, la neige, son silence, peuvent parler par eux-mêmes. Ici, le pronom personnel « je » n’est pas employé. Le poète ou sa volonté n’arrête pas les skis. Le silence de la neige, oui. Le « je », au moins, n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est le silence de la neige. L’arrêt est une simple notation qui mène au silence de la neige. De beaucoup de manières ce poème devient l’évocation d’une sorte d’expérience illuminatoire.

(à suivre : V) Le Moment Haïku)

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L’Essence du haïku, par Bruce Ross

21 juillet 2011

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L’ESSENCE DU HAÏKU *
par Bruce Ross

« A la deuxième Conférence sur le Haïku, en 2007, en Suède, des valeurs qui ne sont pas actuellement souvent associées au haïku occidental contemporain ont fait surface dans plusieurs discussions. Une présentation, par de suédois Kai Falkman gravita autour de l' »effet transformationnel » du haïku. Une autre tourna autour de la question de l’imprécision (Takashi Ikari, du Japon). Une autre encore eu pour sujet la métaphore unique enchâssée dans le haïku qui produit la « profondeur » de l’affect à travers la distanciation des objets du haïku (Ludmilla Babalovna de Bulgarie). Il fut rafraîchissant d’entendre Falkman parler sur le « sentiment stratifiant » initié par le haïku. Trop de haïku américains contemporains ont pour but le trait d’esprit ou les associations clinquantes d’images. De plus, dans ces haïku, l’expression dz l’émotion viscérale n’est que trop réminiscente de la présentation du sentiment transparent et de l’échange social vide des media. Nous avons besoin de ces discussions à propos d’états d’esprit et de leur « effet transformationnel » quant au haïku, pour équilibrer ces directions dans le haïku, et, en fait, sauver l’essence du haïku. A cette fin, l’article qui suit examine ou réexamine les points qui relèvent de l’essence du haïku ; le particulier, le sentiment et l’émotion, l’altruisme, le moment-haïku, la nature et la beauté, et la totalité. D’abord, cependant, je traiterai de la « métaphore absolue », terme que j’ai fabriqué pour décrire le haïku construit sur une relation organique ou existentielle entre les différentes parties d’un haïku. Une telle poétique du haïku ouvre vers les autres points examinés ici et entre bien en résonance avec quelques unes des idées introduites lors de cette conférence sur le haïku européen. »

* Une version de cet essai fut présentée à la 2ème Conférence Européenne sur le Haïku, à Vadstena, en Suède, qui eut lieu du 8 au 10 juin 2007. Les haïku européens contemporains, traduits par Daniel Py, sont extraits de L’Anthologie de Haïku de l’Union Européenne (Association Française de Haïku, 2006) et sont reproduits avec sa permission.

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(à suivre…)