Ogiwara Seisensui – 5/19 – pp. 290-2/334

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Cependant, à la différence de ces autres innovateurs formels, Seisensui voulait revendiquer pour sa propre oeuvre un nom traditionnel. Puisqu’attaquer les exigences de la longueur des 17 syllabes et la référence saisonnière c’était attaquer la définition formelle du haïku, Seisensui devait substituer une analyse qui ne se fondait pas sur des éléments formels per se. Ses essais pour le faire et pour défendre son oeuvre en tant que haïkus contre les critiques du poète majeur du vers libre Kitahara Hakushû sont au centre d’une des controverses littéraires les plus vivantes du Japon moderne.

En réfutant Hakushû aussi bien que dans ses autres écrits approfondis sur le sujet, Seisensui distingua le haïku de style libre du vers libre en deux chefs principaux : le premier était le contenu : le vers libre traite de toutes sortes de sujets, mais le contenu du haïku se limite à la nature; le haïku exprime en particulier une relation particulière avec la nature qui se développa durant le cours de l’histoire de cette forme poétique. Le deuxième était le traitement : le vers libre est de structure linéaire et discursive, retraçant le cours des expériences mentales du poète; à l’opposé, le haïku est centripète, mettant la focale sur une perception intuitive, instantanée. Seisensui évoqua ces points dans « Du vers libre et du haïku », un long article qu’il écrivit en réponse à Hakushû. :

« La poésie traite de toutes sortes de sujets – matériaux lyriques, épiques, scènes naturelles, passions humaines, pensées sociales. Mais, dans mon opinion, le haïku ne doit traiter que d’une chose, une « saveur de la nature » capturée à travers une contemplation de la nature. Le royaume du haïku est de fait très petit, comme il saisit seulement les « saveurs de la nature » dans le grand monde de la poésie. Bien sûr une « saveur de la nature » peut être traitée dans d’autres formes de poésie, mais dans le haïku, elle ne prend pas la forme d’une « expression » au sens ordinaire du mot; elle vise à une « submersion » qui est à l’opposé d’une « expression ». Cela rend le royaume du haïku encore plus petit. »

« Un parfum de la nature » était, dans l’opinion de Seisensui, l’essence de la tradition pré-moderne du haïku. Il se plaisait à répéter la maxime de Bashô : « Suivez la nature et revenez à la nature »; une autre expression de Bashô qu’il aimait était : « Quand vous composez un verset, qu’il n’y ait pas l’épaisseur d’un cheveu entre votre esprit et ce que vous écrivez. » Pour Seisensui, « revenir à la nature » signifiait s’unir à elle et sentir ses pulsations dans son corps. Il exprima cette idée dans sa propre formule : « Ecoutez la nature ». Les vieux maîtres du haïku ne « voyaient » pas la nature, croyait-il, mais ils l' »écoutaient ». » Citant le célèbre haïku de Bashô :

La mer déchaînée / s’étendant jusqu’à l’île de Sado, / la Voie Lactée,

il dit que le poète, ici, « écoutait » la scène, ne la « regardait pas », que l’âme du poète s’élargissait à la taille du ciel et qu’il écoutait les paroles des étoiles. Pour Seisensui, cette relation étroite avec la nature est particulière à la tradition du haïku.

Bien que parfois Seisensui attaquant le vocabulaire des poèmes de Bashô, il révérait l’attitude spirituelle qu’ils exprimaient. Il croyait que dans sa propre oeuvre il cherchait une semblable relation avec la nature. Et puisque son projet poétique était le même que celui du vieux maître, il se sentait justifié d’appeler ses poèmes de style libre haïkus et de se placer lui-même dans cette tradition qui descendait de Bashô. Quelques fois il cherchait même un précédent chez Bashô à ses propres innovations formelles. Il ne pouvait pas revendiquer que le maître du XVIIè siècle écrivait réellement des haïkus de style libre, mais il fit remarquer que Bashô fréquemment s’appuyait plus sur un rythme interne que sur un rythme externe, de sorte que beaucoup de ses meilleurs haïkus ont un rythme plus complexe que le 5-7-5. « Si Bashô n’avait pas été limité par l’idée que le haïku devait être en 5-7-5, je suis certain qu’il aurait écrit plus de bons poèmes », observait audacieusement – et pour sa propre gouverne – Seisensui.
Par exemple, Seisensui trouvait plus naturel de couper

rassemblant les pluies / du début de l’été, comme est rapide / la rivière Mogami!

en :

rassemblant les pluies / du début de l’été / comme est rapide / la rivière Mogami!

Il croyait qu’en certains cas Bashô trouvait son désir de suivre un rythme interne si fort qu’il devait casser le rythme externe de 5-7-5. Un exemple :

Un bananier / dans la bourrasque d’automne: / j’écoute la pluie s’écouler / la nuit dans une bassine,

la structure syllabique est 3-5-7-5 ou 8-7-5, peu importe le soin avec lequel le lecteur conservateur pourrait l’analyser. Seisensui pensait que Bashô utilisait par inadvertance le principe du haïku de style libre quand il portait une grande attention au rythme interne, le rythme propre à son sujet.

(à suivre…)

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