Ogiwara Seisensui – 6/19 – pp. 292-4/334

La deuxième différence majeure entre le vers libre et le haïku de style libre, une différence de traitement et de structure, forme le fond d’un échange entre Seisensui et Hakushû concernant le « shi » de trois lignes de Hakushû titré « Vision par un beau jour » :

Ce que c’est beau! / Comme je regarde au loin, voiliers / et pic magnifique du Mont Fuji!

Critiquant le poème dans un de ses essais, Seisensui observe que le sujet avait été traité par des générations de haijins, et que, du point de vue du haïku, les mots « Comme je regarde au loin » étaient superflus. Un haijin aurait dit :

Comme c’est beau! / le pic magnifique du Mont Fuji / et un voilier

Transformée de cette manière, dit-il, la mire du poème est plus aiguisée et il présente le sentiment du poème en un éclair. Il concluait par l’observation que le poème de Hakushû était comme de la gelée liquide dans un récipient attendant de se stabiliser.

Dans une contre-attaque, Hakushû dit que son poème était lyrique, ce qui permettait un plus grand jeu dans le temps et l’espace que ce que permettait un haïku. Son sentiment poétique à ce moment n’était pas instantané, mais progressif; c’est pourquoi les mots « Comme je regarde au loin » devaient être inclus pour indiquer le passage du temps. Son champ de vision était plus large que ce qu’impliquait la révision de Seisensui, parce qu’il contenait plus qu’un voilier et le pic du Mont Fuji au loin. Il concluait que Seisensui était comme un mordu de photographie trop avide, dont la seule préoccupation était de faire boomer l’appareil, et comparait le haïku de Seisensui : « Comme c’est beau… » à un plat de fruits de mer ssec d’avoir trop cuit.

Qui avait raison? Le poème de Hakushû paraît être le plus séduisant des deux parce que la forme de son verset est plus fraîche, tandis que le haïku de Seisensui souffre d’employer la forme conventionnelle en 5-7-5 pour exprimer un thème conventionnel très rebattu : la beauté du mont Fuji.

Seisensui même était conscient de la platitude du poème et dit que c’était la sorte de haïku que l’on pouvait trouver dans le recueil de haïkus de n’importe qui. D’un autre côté, le poème de Hakushû n’est pas beaucoup meilleur, parce que, bien que la forme soit neuve, son thème ne l’est pas.

Seisensui avait raison quand il remarquait, dans sa réfutation de la charge de Hakushû, que le thème en était ancien dans la tradition du haïku et ne donnait aucun sentiment de fraîcheur. Cependant Seisensui n’était pas complètement loyal en transformant un verset libre sur un thème conventionnel en haïku conventionnel, redoublant ainsi de conventionnalisme.

Quoi qu’il en soit, le poème de Hakushû et la révision de Seisensui montrent un bel exemple de la différence structurelle entre vers libre et haïku de style libre. Selon sa propre analyse, le poème de Hakushû progresse selon trois phases : premièrement, le poète ressent la beauté générale de la scène, puis il découvre les voiliers et enfin il lève les yeux vers le Mont Fuji. Dans le haïku de Seisensui, le poète a un flash d’inspiration instantané, dans lequel la beauté de la scène, un voilier et le Mont Fuji sont rassemblés. « Le rythme du « chi », comme celui du tanka, progresse dans le temps », observe-t-il, « mais le rythme du haïku est plus spatial ».

Ailleurs, Seisensui décrivit explicitement la structure du haïku comme un zoom. « Le sentiment est condensé en une lueur », dit-il. « Puis cette lueur est notée verbalement, tous les mots servant à amener ensemble les rayons de lumière proches en un seul point. C’est la structure de base du haïku. » Il emploie quelques autres images pour comparer « chi » et « haïku ». Une fois, il compara toute poésie à une pyramide et dit que les poèmes longs se situaient à la base de la pyramide, alors que les haïkus étaient comme son sommet pointu. En une autre occasion, la comparaison se fit avec de l’eau courante. « Quand le sentiment poétique de quelqu’un coule avec le rythme d’une rivière, il devrait prendre la forme d’un long poème de beaucoup de lignes » dit-il. « Mais quand le cours se précipite et finalement chute d’une falaise, l’expression est plus courte et saute comme une cascade. C’est, à mon sens, la structure de haïku.3 Le dernier lot de comparaisons fait ressortir un point important : la différence structurelle entre haïku et vers libre découle d’une différence dans la nature du sentiment du poète. Le haïku exprime une perception immédiate, une brève submersion de soi dans la nature, tandis que le « chi » plus long trace un train de pensées et de sentiments.

(à suivre…)

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