Posts Tagged ‘Y. Hoffmann’

Poèmes de mort de haijins – JOMEI – JOSEKI – JOWA

3 février 2012

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JOMEI
(mort le 7è jour du 9è mois de 1766, à 61 ans)

Feuilles de mots :
couleurs d’automne
une montagne calme.

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JOSEKI
(mort le 21è jour du 7è mois de 1779, à 85 ans)

Ce doit être
mon anniversaire, là-bas
au paradis.

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JOWA
(mort le 2è jour du 2è mois de 1785, à 71 ans)

Deuxième mois :
je porte un nouveau chapeau de bambou
et rentre à la maison.

NB : Ce n’est pas un poème de mort, mais le dernier poème de Jowa (un zekku), poème écrit avant la mort d’un poète, sans qu’il l’ait désigné comme poème de mort.Il advint parfois qu’un poète, bien qu’ayant l’intention d’écrire un jisei, décéda trop soudainement pour en écrire un et ne laissa donc qu’un dernier poème. Quelques poètes n’éprouvèrent pas le besoin de suivre cette tradition. D’autres écrivirent un poème de mort des jours, des mois, voire des années avant leur mort, de sorte que leur dernier poème n’est pas leur poème de mort.
Le cas de Jowa était du premier type. La première nuit du 2è mois, il séjourna avec des parents dans son cottage et composa ce poème lors de la conversation. Le jour suivant, il mourut soudain.
Il y a un jeu de mots en japonais. Kisaragi, mot ancien pour le deuxième mois signifie également « habillé, couche après couche », ce qui indique la saison froide. Avec ça et l’image du chapeau de bambou, il pensait évidemment à son voyage de retour de son cottage en ce jour pluvieux et froid.

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(à suivre : Kaen…)

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Poèmes de mort japonais – JIKKO

1 février 2012

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JIKKO
(mort le 21è jour du 7è mois de 1791, à 69 ans)

La famille murmure
avec le docteur – des averses d’hiver
traversent leurs manches

NB : (…) Jikko exprima son opinion sur les poèmes de mort ainsi :

« Un soir, un ami vint en visite. Nous discutâmes haïku près de l’âtre et bûmes deux ou trois coupes de saké. Nous évoquâmes les poèmes de mort de vieux maîtres haijins et les larmes ruisselaient le long de nos joues.Nous nous consolâmes en disant que même si un homme meurt, son poème de mort restera pour l’éternité. C’est pour cela qu’il y a des hommes qui préparent un jisei quand ils sont encore en bonne santé. Ceci peut sembler une préparation exagérée, mais le destin nous joue des tours, à tous, et nous ne savons jamais quand il nous prescrira de mourir. Si la mort nous surprend soudainement, nous n’aurons pas le temps de dire un mot. On comprend pourquoi certains préfèrent écrire leur poème de mort avant l’heure. Certains laissent derrière eux un poème difforme et prétendent qu’il n’y a pas de mal à ça, parce que la poésie du haïku nedédaigne pas le langage populaire. Ces gens deviennent la risée des générations futures. Les grands poètes créent des jisei excellents, et montrent ainsi la force de l’art, qui ne faillit pas, même à l’heure de la mort. Ainsi continuâmes nous tard dans la nuit… »

Jikko « cite » ensuite un poème de mort qu’il prétend avoir entendu (il est probable qu’il en soit l’auteur). C’est un poème sous forme de tanka, qui reflète son opinion sur la poésie du jisei :

Plutôt que de laisser après moi
quelque chose qui fera rire tout le monde,
j’ai préparé mes mots à l’avance.
Maintenant, mourant,
je suis en paix.

Le poème que Jikko écrivit avant sa mort (le haïku précédent) ne semble pas, il est intéressant de le noter, avoir été préparé d’avance. Peut-être parce qu’il avait déjà dûment respecté la tradition en préparant un poème à l’avance, fut-il capable de composer sans difficulté cette image décrivant ses dernières heures.

Poèmes de mort de haijins – ISAN, ISSA.

27 janvier 2012

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ISAN
(mort en 1698)

De ne pas avoir honoré mes parents
de mon vivant, à mes dernières heures
je ressens du remords

*

Les nuances automnales
des renouées ont l’air
de coupes de vin

Isan, apparemment disciple de Bashô, laissa deux poèmes de mort. Le premier traite des plus hautes injonctions de la doctrine de Confucius : l’honneur de ses parents. Il semble que ce verset qui ne respecte pas la forme – : l’original contient 24 syllabes – ni le contenu poétique, fut prononcé plus par Isan le fils que par Isan le poète.

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ISSA
(mort le 19ème jour du onzième mois de 1827, à 65 ans.)

Qu’importe si je survis –
une tortue vit
cent fois plus longtemps

*

D’une cuvette
à une autre –
choses et charabia

On considère qu’Issa est un des plus grands haijins au Japon. Parmi les gens du commun, il est peut-être aimé plus que tout autre, à cause des vicissitudes de son existence, et de la simplicité humaine de sa poésie. Les annales de sa mort n’indiquent pas qu’il écrivit un poème de mort; ces deux poèmes sont tenus pour être ses jisei, par tradition populaire.
Une ancienne croyance orientale désigne la tortue comme un symbole de longue vie, lui attribuant une existence de dix mille ans. Un homme vivrait-il cent ans que sa vie ne durerait qu’un centième de celle de cette créature couverte d’une carapace qui traîne sa queue dans la boue. Pourquoi alors un homme devrait-il demander une autre année, un autre mois, un autre jour ?
Le mot « tarai » du second poème fait référence, peut-être aux « cuvettes » grâce auxquelles on nettoie les nouveaux-nés et les morts. La vie humaine n’est pas plus que charabia (« chimpunkan » désigne, familièrement, les sons inintelligibles d’une langue étrangère) qui commence au berceau et finit dans au tombeau.

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(à suivre : ISSHO)

Haïkus d’avant la mort – GODO, GOFU, GOHEI, GOHEI.

20 octobre 2011

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GODO
(mort en 1801) :

les chrysanthèmes étaient jaunes
ou blancs
jusqu’à l’arrivée du givre

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GOFU
(mort le 18è jour du 8è mois de 1771, à 38 ans)

mada akanu yo o akikaze no yukue kana

je ne suis pas encore
lassé de ce monde – où soufflent
les vents de l’automne ?

(Note de Yoël Hoffmann :
il y un un jeu de mots dans ce poème.
aki est une forme du verbe aku, « se lasser ». aki signifie aussi « l’automne ». Kaze signifie « vent », donc akikaze peut signifier « vent d’automne » ou « vents las ».)

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GOHEI
(mort le 2è jour du 2è mois de 1808, à 62 ou 63 ans)

deuxième mois :
les fleurs de prunier gonflent
je disparais

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GOHEI
(mort le 7è jour du 7è mois de 1819)

une seule feuille de paulownia
tombe à travers
l’air pur de l’automne

(Note de Y. Hoffmann : « une seule feuille de paulownia » apparaît dans la poésie chinoise ancienne comme image de saison pour la première partie de l’automne.)
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Poème de mort japonais – Bashô

26 juin 2011

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BASHÖ
(mort le 12è jour du 10è mois de 1694, à 54 ans)

claire cascade,
de vertes aiguilles de pin
éparpillées sur les vagues

Ceci est une révision de son poème composé en juin de cette année 1694 :

claire cascade
nulle poussière sur les vagues
lune d’été

Quand ses élèves lui firent entendre qu’il devait laisser un poème de mort, Bashô répliqua que n’importe lequel de ses poèmes pouvait être son poème de mort. Cependant, le 8è jour du 10è mois, après avoir réuni ses élèves autour de son lit, il écrivit ce poème :

malade en voyage
mon rêve s’égare
sur les champs desséchés

Bashô mourut quatre jours plus tard.

Poème de mort de moine Zen : Zosan Junku

20 avril 2011

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ZOSAN JUNKU
(mort le 5è jour du 5è mois de 1308, à 76 ans)

Tu dois jouer
toi-même l’air du non-être –
Neuf sommets s’écroulent
Huit océans s’assèchent.

L' »air du non-être » ne se réfère pas à la mort, mais à un état dans lequel la conscience illuminée n’est plus liée par des polarités telles que la vie et la mort. Les « neuf sommets » séparés par les « huit océans » représentent le monde tel que le mythe indien le dépeint. La plus haute montagne, le mont Shumi, est au centre, entouré par les huit autres pics. La mort est ici décrite comme un événement cosmique, avec la conscience que le monde et tout ce qu’il contient disparaissent.

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Poème de mort de moine zen : YOSO SOI

14 avril 2011

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YOSO SOI
(mort le 27è jour du 6è mois de 1458, à 83 ans)

Katsu !
Sur le lit de mort – Katsu !
Que celui qui a des yeux voie !
Katsu ! Katsu ! Katsu !
Et une fois encore, Katsu !
Katsu !

Yoso fut disciple de Kaso (cf p.105). Quand Kaso mourut, Yoso, alors âgé de 53 ans, s’engagea à quitter le monde le même jour du même mois que son maître. Trente ans plus tard, exactement, son voeu se réalisa.
Yoso demanda à son assistant de prendre son pinceau et d’écrire son poème de mort pendant ses tout derniers instants. Quel que puisse être le sens caché dans le « katsu ! » de Yoso, il y réside certainement un appel à regarder franchement un homme de 83 ans qui est sur le point de mourir.

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Poèmes de mort de moines zen – TOYO EICHO

15 mars 2011

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TOYO EICHO
(mort le 24 è jour du 8è mois de 1504, à 77 ans.)

Les quatre piliers de l’illumination
s’écroulent ensemble –
Voyez, voyez !
Le clair de lune couronnant des branches de corail –
Qu’est-ce à dire ?
Maintenant, tout s’assombrit, autant
Que le palais de l’enfer
Dans la poigne de Satan
Katsu !

Toyo écrivit ces mots assis; il posa ensuite son pinceau et mourut.
Les « quatre piliers de l’illumination » sont quatre qualités attribuées au Nirvana par les Écritures Bouddhiques : l’éternité, le contentement, la vérité (ou libération de l’illusion du soi) et la pureté. On décrit le Nirvana comme étant un état au-delà de la vie et de la mort, mais en mourant, Toyo regarde droit dans la mort et voit en elle la vérité nue de la destruction absolue. Pendant un moment il considère l’image de la perfection et de l’harmonie (la lune éclairant les coraux dans l’eau), mais à cette vision succède une vision plus sombre de la mort. Le « Katsu ! » final efface les différentes images et ramène le poème à l’ici et maintenant de l’instant de la mort.

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Poème de mort de moine zen – TOSUI UNKEI

11 mars 2011

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TOSUI UNKEI
(mort le 19ème jour du 9ème mois de 1683, à plus de 70 ans.)

Pendant plus de soixante-dix ans
J’ai goûté entièrement à la vie.
L’odeur d’urine colle à mes os.
Quelle importance que tous ceux-ci ?
Ho ! Où est l’endroit où je m’en retourne ?
Au-dessus du pic le clair de lune blanchit
Un vent clair souffle.

Tosui, que tous appelaient « le saint mendiant », entra au monastère dès l’âge de sept ans. Adolescent, il jeûnait souvent, et se tenait à l’écart. Il refusa de rejoindre une secte en particulier et ne restait jamais longtemps au même endroit. Dans un des monastères où il demeura plusieurs années, il se trouva – contre sa volonté – à devoir enseigner le zen. Au plus fort de la saison d’enseignement, il écrivit ces mots sur la porte du monastère, avant de quitter l’endroit :

Aujourd’hui voici venue la fin du travail religieux –
Retournez tous chez vous.
Je pars avant vous,
vers l’est ou vers l’ouest,
où le vent me portera

Après avoir vagabondé à travers le Japon, Tosui rejoignit les mendiants de Kyoto et vécut parmi eux. Un jour, un de ses anciens disciples l’y trouva. Il était vêtu de haillons, hirsute, portant un matelas de paille sur son dos. L’élève demanda de se joindre à lui, mais Tosui, essayant de l’éloigner, le repoussa. En dépit de cela, le jeune moine mit des hardes de vagabond et suivit son maître. Tosui ne lui adressa pas la parole. Dans la ville de Katata, près du lac Biwa, tous deux trouvèrent la dépouille d’un mendiant et ils l’enterrèrent. Quand l’élève s’exclama : « Pauvre homme ! », Tosui se tourna vers lui pour le tancer : « Pourquoi plaindre l’homme ? Le plus honoré des hommes et le dernier des mendiants partagent le même destin : la mort. » Tosui s’assit ensuite pour manger la soupe de riz qu’avait laissée le clochard, murmurant, en le mangeant : « Mmh, c’est bon ! » Soudain, il se tourna vers son élève et lui commanda : « Mange ! » Ne pouvant qu’obéir, le disciple prit une petite portion de porridge dans sa bouche, mais, incapable de l’avaler, il la recracha. « Je t’avais averti de ne pas me suivre », lui reprocha Tosui, et il le chassa.
Ainsi Tosui erra de place en place, survivant en tressant des bottes de paille pour couvrir les pattes des chevaux l’hiver, et en portant des gens sur son dos. Pendant quelque temps il vécut dans la ville d’Otsu (préfecture de Shiga) sous un toit de paille tendu au-dessus de l’espace entre deux hangars. À ce moment-là, un palefrenier, qui voyait en Tosui un saint, lui apporta un portrait du Bouddha Amida. Sur le portrait Tosui écrivit :

Bien que mon logis soit petit
Je t’accueille, Seigneur Amida –
Mais ne pense pas un instant
Que j’aie besoin de toi pour la vie après la mort.

Tosui passa les dernières années de sa vie à Kyoto, vivant d’abord sous un pont et plus tard dans une cabane à moitié démolie, en banlieue. Il mourut assis en position zen, son poème de mort à côté de lui.

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grand

Poème de mort de moine zen – SHUN’OKU SOEN

21 décembre 2010

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SHUN’OKU SOEN
(mort le 9è jour du 2è mois de 1611, à 83 ans)

Dérivant entre ciel et terre
J’appelle l’Est et le change en Ouest.
Je brandis mon bâton et retourne encore une fois
À ma source.
Katsu !

Il est écrit qu’au jour de sa mort Shun’oku sentit sa fin proche. Il demanda à son assistant de tenir son pinceau, et lui dicta son poème de mort. Puis il prit lui-même le pinceau, écrivit la date, signa et dit « au-revoir ». Il expira peu après.

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dans Japanese Death Poems, Y. Hoffmann, p.116, ed. Tuttle, 1986.