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Seisensui et Hôsaï – Stephen Wolfe, dans « windows », 1977.

4 février 2013

N’ayant pas retrouvé dans mes publications sur ce blog le chapitre concernant Hôsaï et Santôka, je le publie ici. Il a sa place entre les chapitres « La vie de Ozaki Hôsai » et « Hôsaï et Santoka » dans l’essai de Stephen Wolfe (1977) intitulé « Fenêtres » (« Windows », A selection of free-form haïku of Ozaki Hôsaï), dont vous pourrez (re)trouver le reste de ma traduction, publiée précédemment sur ce blog… :

Seisensui et Hôsai

« Pour comprendre entièrement la poésie de Hôsaï, il est essentiel de connaître quelque chose à propos du poète qui eut une grande influence sur lui : Ogiwara Seisensui (1884-1976 ?). Le disciple innovant de Shiki, Hekigodô, fut le professeur de Seisensui. Ce fut Hekigodô qui le premier se détourna du chemin de haïku traditionnel d’orientation-Buson, et instaura les changements dont on parlera en détail dans la section sur le haïku de forme libre. En 1911 Seisensui commença la publication d’une revue de haïku appelée Sôun. C’était un magazine révolutionnaire qui publia nombre de versets expérimentaux de Hôsai. En 1912, première année de l’ère Taishô, Seisensui se sépara de Hekigodô à cause du « kidai », les références saisonnières. Seisensui croyait que le kidai (appelé parfois « kigo ») n’était pas nécessaire pour composer des haïku. Hekigodô ne voulut pas accepter cette notion et ils prirent des chemins différents.
Seisensui était un critique littéraire prolifique, un théoricien de la poésie et du nouvel « ordre » du haïku. Cependant on est d’accord pour dire que ses critiques et ses théories importent plus que sa propre poésie. En tant qu’éditeur de « Sôun », il ouvrit au haïku un nouveau monde expérimental qui s’étendit rapidement pendant l’ère Taishô, au Japon.
Seisensui, à la différence de Hôsaï, vécut une vie confortable et sécure. Sa poésie est d’un contenu relativement traditionnel, et n’a pas le punch nécessaire pour soutenir ou justifier le changement radical de la forme du haïku. L’influence de Seisensui, en termes de forme, cependant, se maria par d’intenses visions poétiques avec l’œuvre de ces deux poètes : Ozaki Hôsai et Taneda Santôka. »

Stephen Wolfe (trad. D. Py)

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« Windows » (6) – Hôsai par S. Wolfe

16 octobre 2011

La poésie de Hôsai : Folie ou Mythe ?

A quelqu’un pour qui la sorte de vie que mena Hosaï n’est pas familière, sa poésie peut sembler en effet étrange. C’est une poésie qui se soucie peu des mots. L’emphase se porte plutôt sur l’expérience. Avant de venir au Japon, j’avais souvent entendu des histoires de moines Zen devenant soudain éveillés, atteignant le « satori », grâce à des événements semblables au bruit de pierres glissant dans une mare. Ce que je ne réalisais pas c’est que, avant ce satori, le moine avait pratiqué la méditation pendant quelque chose comme vingt-sept années. Pour moi, la poésie de Hôsai a cette sorte d’aura. Je ressens les expériences d’un homme qui a fait un sérieux « shugyô », entraînement spirituel ascétique, qui se manifeste dans sa poésie. En dépit de sa brièveté et de sa simplicité, « kanso », il y a souvent une pénétration au coeur des choses. La langue de Hôsai n’est pas littéraire, mais celle de la vie de tous les jours, « kôgo », qui peut paraître d’abord ordinaire. Si on se penche sur les centaines de poèmes que Hôsai écrivit, on est souvent frappé par une qualité mythique. Quand une prostituée regarde un enfant attraper des grenouilles, on sent une confrontation entre l’innocence et l’expérience. Quand Hôsai nettoie une pierre tombale puis s’évente, le lecteur ressent les cycles de la vie et de la mort. Des images de fenêtres, de portes, de tiroirs vides et d’ombres semblent contenir des attributs mythiques de la condition humaine. Souvent, dans la poésie de Hôsai, l’image est le message. Une des tâches du poète est d’extraire les images significatrices de notre environnement. Hosai avait ce don.
J’espère que ces traductions font passer un peu de la profondeur qui se trouve sous la surface de la vision de Hôsai. Si certains des poèmes ont un air de folie ou de nonsense, c’est la faute du traducteur. Si une épiphanie occasionnelle transparaît, elle est l’expression de la quête spirituelle de Hôsai

Stephen Wolfe, Kyoto, 11/2/1977.

°

(à suivre : Windows : haïkus de Ozaki Hôsai)

‘Windows’ (5) : Hôsai par S.Wolfe

16 octobre 2011

L’ère Taishô et le haïku de forme libre

Je ne suis pas historien, mais il me semble que l’atmosphère de l’ère Taishô (1912-1926) était très favorable à l’épanouissement du haïku de forme libre. Jusqu’à cette époque l’influence la plus profonde sur la poésie japonaise était la poésie chinoise, « kanshi ». Cependant, à ce moment, les arts américain et européen s’infiltrèrent au Japon. Le surréalisme et le dadaïsme devinrent célèbres et agirent subséquemment comme catalyseur capable de transformer les différentes approches de l’art et de la poésie. La forme rigide de poésie chinoise céda le pas aux formes versificatrices plus expérimentales de la France de l’Allemagne et de l’Amérique du Nord.
Dans le domaine de la pensée politique, de nouvelles notions telles que le marxisme et la démocratie à l’occidentale gagnèrent quelque importance. Il se peut que le pouvoir de l’empereur de l’ère Taishô n’ait pas été aussi fort qu’en d’autres temps de l’histoire du Japon, ce qui amplifia la tendance vers la liberté et l’expression personnelles. Il est de fait intéressant de noter qu’à cette époque une sorte de haïku appelée le « haïku prolétarien » jaillit, qui exprimait de la sympathie pour les travailleurs exploités et de l’intérêt pour les différentes injustices sociales et économiques. Le poème suivant de Hôsaï participe de ce sentiment :

seulement pour le travailleur du rail
est dure la terre de l’aube

Ce fut peut-être pendant l’ère Taishô que l’influence du bouddhisme s’évanouit considérablement, et de nombreuses nouvelles religions émergèrent au Japon. Ittôen, où entra Hôsai, fut créée à cette époque. Comme le Japon devint plus sensible à la techologie scientifique et aux théories artistiques de l’Europe et de l’Amérique, on s’intéressa aussi au Christianisme, bien que le Japon, eût en très grande part résisté à l’extension du christianisme. Les religions Tenrikyô et Ômoto enregistrèrent aussi alors un nombre croissant d’adeptes.
Un personnage très intéressant, que je rencontrai souvent dans mes recherches sur l’ère Taishô fut un certain Tsuji Jun. Connu principalement aujourd’hui en tant que traducteur des philosophies allemande, anglaise et française et des écrits marxistes, c’était un poète-philosophe errant, souvent éméché, qui alla en France à l’apogée du mouvement Dada, transportant sa fidèle flûte Shakuhachi, flûte de bambou qui accompagnait souvent les moines Zen, et dont on dit qu’il accompagna des récitals de poésie Dada. Tsuji Jun sert peut-être de symbole de la tendance de l’ère Taishô à explorer de nouvelles frontières politiques, artistiques et sociales. La poésie de Tsuji Jun elle-même est symptomatique de cette tendance vers la forme libre, le sentiment religieux, la subjectivité et l’impressionnisme dans l’art de l’ère Taishô.
A la lumière des influences qui flottaient dans l’air de cette période Taishô – nouvelles théories esthétiques, introduction à la pensée marxiste et démocratique, affaiblissement du Bouddhisme et émergence de nouvelles religions combinés avec le déclin de la poésie chinoise – il n’est pas surprenant que le haïku de forme libre se soit matérialisé alors en réaction au monde dépassé que reflétait le haïku traditionnel. A des poètes témoins d’une guerre mondiale, il a dû paraître absurde de continuer dans cette voie rigide et ordonnée qu’était devenu le haïku. Le haïku de forme libre, avec ses sujets libres pour tous et sa structure libérée était plus en phase avec la vision désordonnée qui évoluait au vingtième siècle.

( à suivre : La poésie de Hôsai : Folie ou Mythe ?

‘Windows’ ( « Fenêtres ») – Stephen Wolfe : sur Ozaki Hôsai

8 octobre 2011

WINDOWS,
une sélection des haïkus de forme libre d’Ozaki Hôsai,
traduits par, et avec une introduction de
Stephen Wolfe
, le 11 février 1977.

°

un corbeau s’arrêta
sur une branche dénudée ;
crépuscule d’automne

Bashô.

le corbeau en silence s’envola
Hôsai.

°

La vie d’Ozaki Hôsai

La vie d’Hôsaï, encore plus que sa poésie, fut d’une grande intensité. Il naquit en 1885 et mourut quarante-deux ans plus tard, en 1926. Après être sorti diplômé de l’Université de Tokyo, première université du Japon, il commença à travailler pour une compagnie d’assurance-vie et monta régulièrement les échelons de la hiérarchie jusqu’à ce qu’un jour il décida de tout arrêter : travail, famille, vie courante, pour trouver l’illumination.
Sa première tentative pour atteindre l’éveil spirituel eut lieu en 1923, quand il rejoignit la nouvelle religion d’alors, appelée Ittôen, une secte sévère basée à Yamashina, dans les faubourgs de Kyoto. Au cours de mes recherches pour cette étude, je m’en fus voir la communauté Ittôen pour essayer de glaner quelques informations sur la vie d’Hôsaï en leur sein. Personne ne savait rien à propos de son séjour là-bas, mais je trouvai quel genre de vie menaient les premiers membres de la secte. Ils menaient une vie de mendicité religieuse, « takuhatsu », qui était plus stricte que celle de la plupart des moines bouddhistes. D’habitude les moines bouddhistes errants tendaient leurs bols à mendier, « teppatsu », en espérant recevoir la charité. Dans la religion Ittôen il fallait remplir des tâches serviles, telles que nettoyer des toilettes, avant de pouvoir recevoir quelque chose. Il n’était pas rare de passer un jour sans nourriture. Les poèmes de cette période montrent les signes des changements initiaux du haïku traditionnel en haïku de forme libre chez Hôsaï.
En 1924 Hôsaï quitta Ittôen pour joindre Sumadera, un temple à l’extérieur de Kobe. Peu après, il vagabonda en Corée et en Manchourie, tout en écrivant une poésie qui était le reflet de ses voyages d’ascète.
En 1925 il atteignit Shôdoshima, une île de la mer intérieure, et vécut une vie isolée, ascétique, dans une cabane. C’est là qu’il passa la dernière année de sa vie avant de mourir dans les bras de quelques pêcheurs.* Les poèmes qu’il écrivit à Shôdoshima étaient brefs et directs, et sont peut-être ses plus pénétrants.

* : R.H. Blyth, A History of Haiku, Vol. II (Tokyo : Hokuseido Press, 1964), p. 158.

°

Seisensui et Hôsaï

(à suivre…)

Haïkus de Hôsaï – « Windows »

31 juillet 2010

p.135 :

l’aurore allume la mer ;
une fenêtre s’ouvre

avec des enfants ;
les vagues s’écrasent à nos pieds

mer noire dormant ;
atteignant une auberge

un cri soudain
s’enfuyant
dans la nuit

gelée en floraison –
une fleur
et son ombre

p.136 :

la lumière du soleil faisant fondre la neige
frappe
les voix des enfants

crépuscule du Nouvel An
allumant calmement
une lampe

lumière gelée
pénétrant
la forêt de bambou

p.137

poissonniers criant
soleil

en me massant, à quoi pense-t-elle ?

profondeurs montagneuses
mots intimes

le crépuscule essuie le ciel
d’un seul coup

cloches carillonnantes
percent
les cieux du typhon

p.138 :

mes pas
remplissent
le champ desséché

un nouveau chapeau de paille;
le vent de midi dans les lys d’eau

derrière l’homme qui balaie les feuilles
une route inconnue

tous les bateaux partis,
restent les montagnes enneigées

fleurs flottant
près du vieux pont

seaux d’eau de source
dans les deux mains
sur la route sombre

resté oublié
le parapluie noir

ayant nettoyé la tombe
je m’évente

oubliant le rêve du matin
j’arrachai les mauvaises herbes

p.140 :

ratant mon coup
le clou est tordu

lune de midi comme un mensonge blanc

on dirait que les fourmis ne sortent plus de leur trou

incapable d’enfiler l’aiguille
regardant le ciel bleu

dévisagé
par un
borgne

p.141 :

parlant de réalité
les kaki tobent

la balle rebondissant disparaît
dans le soir profond

le buvard n’absorbe plus

la lumière hivernale frappe à la porte fermée

me souvenant d’un visage honni;
tapant dans des galets

p.142 :

le ciel tombe –
frappé à la tête
par une feuille

le moineau du temple chicane ;
son gruau du matin moindre

le tiroir ouvert est vide

les cosmos surpassent
la hutte

une feuille de chou locale
vite lue

p.143 :

une vue de la mer
d’une petite fenêtre

une libellule s’arrête sur mon bureau solitaire

fleurs épanouies
à vendre

des pierres dans le vent d’automne
parlent de la naissance d’un enfant

la mer projette le couchant sur les montagnes;
nulle part où se cacher

au milieu de la nuit
cherchant cette puce

la rose de Sharon
sur sa fin
ventée

p.144 :

combien de temps cette main battra-t-elle le tambour ?

avant l’aube
le corbeau mouillé vole

une prostituée regarde l’enfant attraper des grenouilles

je reconnais le bruit des moineaux
marchant sur la natte de bambou

bateau après bateau arrivent ;
une île

n’ayant pas de bol
je reçois dans les deux mains

p.145 :

pas de fleurs sur les tombes
ces jours-ci

une fenêtre ouverte,
une face hilare

emmener un enfant
sur les ruines du château

un aveugle sur la route venteuse

p.146 :

vent de la montagne
descendant

même pauvre
un rang de pots de fleurs

le gel se dissout
les oiseaux brillent

de derrière la montagne printanière
apparaît une fumée

[…]

Ozaki Hôsaï
in Windows, A selection of the free-form haiku of Ozaki Hôsai
Translated with an introduction by Stephen Wolfe,
1977.

(trad fr. : d.py, 31/7/10)

« Windows » – La poésie de Hôsaï : folie ou mythe ? – S. Wolfe

31 juillet 2010

p.133/4 :

La poésie de Hôsaï : folie ou mythe ?

A quelqu’un qui n’est pas familier de la sorte d’existence que vécut Hôsaï, sa poésie peut apparaître comme vraiment bizarre. C’est une poésie qui n’est pas concernée par les mots. L’emphase est mise plutôt sur l’expérience. Avant de venir au Japon, j’ai souvent entendu des histoires de moines zen qui atteignaient l’illumination, le « satori » à travers un événement apparemment aussi trivial que le son de cailloux glissant dans une mare. Ce que j’échouais à réaliser c’était qu’avant de connaître ce satori, le moine avait pratiqué la méditation pendant quelques 27 années. Pour moi, la poésie de Hôsaï a cette sorte d’aura. Je ressens l’expérience d’un homme qui a pratiqué un entraînement ascétique spirituel sérieux, « shugyô », qui se manifeste dans sa poésie. Malgré la brièveté et la simplicité, « kanso », il y a souvent une pénétration au coeur des choses. Le langage de Hôsaï n’est pas littéraire, c’est un langage de la vie quotidienne, « kôgo », qui semble être ordinaire à première vue. En se penchant sur les centaines de poèmes que Hôsaï écrivit, on est souvent frappé par une qualité mythique. Quand une prostituée regarde un enfant attraper des grenouilles, on ressent la confrontation entre innocence et expérience.Quand Hôsaï nettoie une tombe puis s’évente, le lecteur prend conscience des cycles de la vie et de la mort. Des images de fenêtres, de portails, de tiroirs vides et d’ombres semblent contenir des attributs mythiques de la condition humaine. Souvent dans la poésie de Hôsaï, l’image est le message. Extraire les images efficaces de son environnement est un des devoirs du poète. Hôsaï en avait l’habileté.
J’espère que ces traductions convient un peu de la profondeur qui se trouve sous la surface de la vision de Hôsaï. Si certains de ses poèmes paraissent folie ou absurdités, la faute en incombe au traducteur. Si une occasionnelle épiphanie s’en vient briller, c’est une expression spirituelle de Hôsaï. »

Stephen Wolfe, Kyoto, Feb. 11, 1977.

 » Windows  » – Seisensui et Hôsaï – Stephen Wolfe

30 juillet 2010

Seisensui et Hôsaï

Pour comprendre entièrement la poésie de Hôsaï, il est essentiel de savoir quelque chose du poète qui l’influença grandement : Ogiwara Seisensui (1884-1976). Le disciple novateur de Shiki, Hekigodô, fut le professeur de Seisensui.
C’est Hekigodô qui le premier rompit avec la voie du haïku selon Buson et institutionnalisa les changements qui seront discutés en détail dans la section traitant du haïku de forme libre.En 1911, Seisensui commença la publication d’une revue de haïkus nommée Sôun. C’était un journal révolutionnaire qui publia nombre des versets expérimentaux de Hôsaï.
En 1912, première année de l’ère Taishô, Seisensui se sépara de Hekigodô à cause de la question des  » kidai « , les références saisonnières. Seisensui croyait que les  » kidai « , appelés parfois  » kigo  » n’étaient pas nécessaires à la composition des haïkus. Hekigodô n’était pas prêt à accepter cette position, et ceci résulta en leur séparation.
Seisensui était un écrivain prolifique de critique littéraire, de théorie poétique et de nouvelle orientation du haïku. Cependant on considère que ses critiques et ses théories ont plus d’importance que sa poésie. En tant qu’éditeur de Sôun, il ouvrit un nouveau monde de haïku expérimental qui se propagea rapidement durant l’ère Taishô au Japon.
La vie de Seisensui, contrairement à celle de Hôsaï fut confortable et stable. Sa poésie est d’un contenu relativement traditionnel et manque de la force nécessaire pour nourrir ou justifier le changement radical de la forme. Cependant l’influence de Seisensui à propos de la forme se combina avec les intenses visions poétiques de deux poètes : Ozaki Hôsaï et Taneda Santoka

Stephen Wolfe

…/…

Hôsaï et Santoka

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