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46 HAIKU de la préface au T. IV de HAIKU – Blyth – p.978-993

31 mai 2011

°
(p.978 :)

faisant du calme
mon seul compagnon :
solitude hivernale

Teiga

°
(p.981:)

regardant attentivement –
une bourse-à-pasteur
fleurit sous la haie

Bashô

dans le radis amer
qui me pique, je sens
le vent d’automne

Bashô

°
(p.982 :)

au sixième mois
le mont Arashi
pose des nuages à son sommet

Bashô

éclairs estivaux !
hier à l’est
aujourd’hui à l’ouest

Kikaku

on peut voir maintenant
quelques étoiles –
et grenouilles de coasser

Yayu

°
(p.983 :)

jetant les cendres,
les blanches fleurs de prunier
se troublèrent

Bonchô

le printemps bientôt fini,
la rose jaune blanchit,
la laitue devient amère

Sôdô

°
(p.984 :)

des fleurs de prunier ici et là,
il fait bon aller vers le nord,
il fait bon aller vers le sud

Buson

fleurs de colza ;
n’allant pas voir le prêtre,
passant juste à côté de chez lui

Buson

prétendant faire exprès
et traversant un temple –
la lune brumeuse

Taigi


(p.985 :)

élevant la hache
pour la couper –
elle bourgeonnait

Shiki

affûtant la faucille,
l’ansérine
a l’air de s’affliger

Meisetsu

froid matinal ;
les voix des voyageurs
qui quittent l’auberge

Taigi

°
(p.986 :)

des voyageurs
s’enquièrent du froid de la nuit
de leurs voix endormies

Taigi

sur le point de saisir l’eau,
je la sentis entre mes dents :
l’eau de la source

Bashô

le cheval rabat ses oreilles en arrière ;
les fleurs du poirier
sont froides

Shikô

ces fleurs de prunier,
comme elles sont rouges, rouges,
oui, si rouges !

Izen

°
(p.987 :)

le long du rivage
tombent les vagues, tombent et sifflent,
tombent et sifflent

Izen

à travers les cèdres
ouf, ouf, ouf,
souffle la brise

Izen

jour le plus chaud de l’année ;
le seul chapeau que j’avais :
volé !

Issa

nuit chaude ;
dormant au milieu
de sacs et de bagages

Issa

claire de lune d’automne :
des poux de mer courent
sur les pierres

Tôrin

°
(p.988 :)

dans la brise printanière
le héron neigeux vole blanc
entre les pins

Raizan

des souriceaux dans leur nid
couinent en réponse
aux jeunes moineaux

Bashô

herbes d’été ;
sur le sentier qui mène au temple de montagne,
des statues en pierre du Bouddha

Gojô

°
(p.989 :)

un coucou chante
parmi les ombres du soir ;
aucun bruit de bûcheron

Kozan

algues vertes ;
dans le creux des rochers,
la marée oubliée

Kitô

un temple de montagne ;
de l’eau claire coule sous la véranda,
de la mousse sur les bords

Kitô

élevant ses cornes,
le troupeau regarde les gens
sur la lande estivale

Seira

°
(p.990 :)

labourant le champ,
pas un oiseau ne siffle
à l’ombre de la colline

Buson

la cascade
tombe en rugissant
dans la verdure luxuriante

Shirô

combien de papillons
ont-ils franchi
ce mur de toit ?

Bashô

à l’aube
les baleines mugissent ;
une mer gelée

Gyôdai

°
(p.991 :)

à côté,
on a cessé de piler le mortier :
froide pluie nocturne

Yaha

le goutte-à-goutte
du seau à savon cesse :
la voix du grillon

Bonchô

le bruit de la carpe,
l’eau légèrement sombre,
les fleurs de prunier blanches

Uryû

jour de printemps ;
on ouvre les portes coulissantes
du grand temple

Gusai

ici et là
des grenouilles coassent dans la nuit,
des étoiles brillent

Kikaku

°
(p.992 :)

la pluie d’hiver
tombe sur l’étable ;
la voix du coq

Bashô

le jour s’assombrit,
gens du printemps qui descendent
du temple Mii

Gyôdai

un printemps non vu par les hommes –
au dos du miroir,
un prunier en fleur

Bashô

le coucou !
la terre des rizières colle
aux supports des sabots

Bonchô

°
(p.993 :)

un coucou siffle ;
entre les arbres,
une tour d’angle

Shihô

champs pour semer des haricots,
appentis à bois –
rien que des endroits célèbres

Bonchô

dans la tempête hivernale
le chat ne cesse
de cligner des yeux

Yasô

°
(p.994 : à suivre)

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32 HAIKU d’automne – Blyth – p.936-948

29 mai 2011

°
(p.936 :)

nashi no ki ni . yotte wabishiki . tsukimi kana

Buson

approchant du poirier
solitaire
contemplation de la lune



shizu no ka ya . ine surikakete . tsuki wo miru

Bashô

l’enfant pauvre
pilant le riz,
contemple la lune

yamadera ni . kometsuku oto no . tsukiyo kana

Etsujin (1656-1702)

au temple de montagne
le bruit du pilage du riz,
une nuit de pleine lune

°
(p.937 :)

meigetsu ni . inukoro suteru . shimobe kana

Buson

pleine lune –
un domestique
laissant mourir un chiot



tsuki ni kikite . kawazu nagamuru . tanomo kana

Buson

écoutant la lune,
contemplant le croassement des grenouilles –
la surface de la rizière

°
(p.938 :)

miidera no mon . tatakaba ya . kyô no tsuki

Bashô

je frapperais volontiers
au portail du temple Mii
sous cette pleine lune

tsuki wo matsu ni . kaketari hazushite . mo mitari

Hokushi

je n’arrêtais pas
d’accrocher la lune au pin
et de l’en dépendre,
tout en la contemplant

yoshinaka no . nezame no yama ka . tsuki kanashi

Bashô

sont-ce les collines
où Yoshinaka s’éveilla ?
la lune est triste

°
(p.939 :)

hitotsu to wa . omowanu yo nari . kyô no tsuki

Ryôta

la lune de cette nuit ! –
impensable
qu’il n’y en eut qu’une !

tachiyoreba . meigetsu motanu . matsu mo nashi

Atsujin (1857-1936)

marchant jusqu’à eux :
aucun pin
qui n’ait sa pleine lune !

°
(p.940 :)

fude toranu . hito mo arô ka . kyô no tsuki

Onitsura

la lune d’aujourd’hui :
y aura-t-il quelqu’un
qui ne prendra pas son pinceau ?

nusubito ni . torinokosareshi . mado no tsuki

Ryôkan

le voleur
a laissé
la lune à la fenêtre

mi no aki ya . tsuki wa mukizu no . tsuki nagara

Issa

l’automne de ma vie ;
la lune est parfaite,
malgré tout

°
(p.941 :)

tsukimi suru . za ni utsukushiki . kao mo nashi

Bashô

parmi la foule qui admire la lune,
pas un n’a
visage de beauté

nani kite mo . utsukushiku naru . tsukimi kana

Chiyo-ni

quoique l’on porte
on a l’air beau
en admirant la lune

meigetsu ya . chigotachi narabu . dô no en

Bashô

pleine lune d’automne ;
des enfants assis en rang
sur la véranda du temple

°
(p.942 :)

meigetsu ya . umi ni mukaeba . nana-komachi

Bashô

pleine lune :
se tournant vers la mer,
les sept Komachi *

* Bashô compare les différentes beautés de la lune aux sept formes que prit dans sa vie Ono no Komachi (834-900).

meigetsu wo . totte kekuro to . naku ko kana

Issa

l’enfant pleure :
« Donne-la moi ! » :
pleine lune éclatante

akai tsuki . kore wa tare no ja . kodomotachi

Issa

à qui appartient-elle,
mes enfants,
cette rouge, rouge lune ?

°
(p.943 :)

tera ni nete . makotogao naru . tsukimi kana

Bashô

séjournant dans un temple :
admirant la lune
avec mon véritable visage

°
(p.944 :)

yûzuki ya . nabe no naka nite . naku tanishi

Issa

claire lune d’automne :
crient dans la poële
les escargots
(d’étangs)

meigetsu no . goran no tôri . kuzuya kana

Issa

pleine lune –
mon cabanon :
tel que vous le voyez

°
(p.945 :)

meigetsu no . kosumi ni tateru . ashiya kana

Issa

lune d’automne –
ma chaumière
poussée dans un coin

hashimori to . katarite tsuki no . nagori kana

Taigi

parlant au garde du pont,
je lançai un dernier au-revoir
à la lune

ukiyo no . tsuki mi sugoshi ni keri . sue ninen

Saikaku

deux ans de plus *
ai-je vu la lune des moissons
de ce monde éphémère


* Saikaku vécut jusqu’en 1693, âgé de 52 ans. Cinquante ans était alors considéré comme l’âge qu’atteignaient les Japonais avant de mourir.

ie ko nari . tsuki ochikakaru . kusa no ue

Shiki

une maison seule ;
la lune décline
sur les herbes

°
(p.946 :)

ware wo tsurete . waga kage kaeru . tsukimi kana

Sodô

après avoir admiré la lune,
mon ombre rentre
avec moi

iru tsuki no . ato wa tsukue no . yosumi kana

Bashô

la lune a sombré sous l’horizon :
il ne reste que
les quatre coins d’une table

°
(p.947 :)

akisame ya . mizusokono kusa wo . fumaretaru

Buson

sous la pluie d’automne
marchant sur l’herbe
sous l’eau

akisame ya . waga sugemino wa mada . nurasaji

Buson

tombe la pluie d’automne ;
je n’ai pas encore mouillé
mon imperméable en carex

°
(p.948 :)

nikenya ya . niken mochitsuku . aki no ame

Issa

deux maisons !
deux maisons où l’on confectionne des gâteaux de riz –
pluie d’automne

kuchi akete . oya matsu tori ya . aki no ame

Issa

bec ouvert
ils attendent leurs parents
sous la pluie d’automne

°
(p.949 : à suivre)

5 HAIKU d’été – Blyth – p.762-763

9 mai 2011

°
(p.762 :)

asatsuyu ni . yogorete suzushi . uri no doro

Bashô

qu’ils ont l’air frais
les melons tachetés de terre
de la rosée du matin !

(trad Munier :
Tachetés de boue
par la rosée
les melons ont un air frais)

suika hitori . nowaki wo shiranu . ashita kana

Sodô (1641-1716)

matin après la tempête :
seuls les melons
n’en savent rien

(trad. Munier :
Matin d’après l’orage –
les melons seuls
n’en savent rien)

°
(p.763 :)

nusubito no . miru to mo shirade . hiyashi uri

Issa

ignorant
le regard du voleur,
les melons au frais

(trad. Munier :
Oublieux
du regard fixe du voleur
melons au frais)

hito kitara . kawazu to nare yo . hiyashi uri

Issa

si quelqu’un vient,
changez-vous en grenouilles,
ô melons au frais !

kyonen made . shikatta uri wo . tamuke keri

Ôemaru (ou aussi Furukuni – 1719-1805)

les melons
pour lesquels je le grondai l’an dernier,
je les offre maintenant à son âme

(trad. Munier :
Les melons –
pour eux je l’ai grondé l’an passé
maintenant je les offre à son esprit)

°
(p.764 : à suivre…)

HAIKU de Blyth vol.II Le Printemps 2)

23 février 2010

°

niwatori no
tsuchi ni mi wo suru
haru-hi kana

la poule
s’enfouit dans la terre;
jour de printemps

Rankô.

Un tel verset peut être considéré d’un côté avec l’emphase sur la volaille, sa nature, ses habitudes. Si ça ne va pas plus loin, ce n’est guère plus que de l’ornithologie, aussi plaisant et intéressant que ça puisse être. De l’autre côté, on peut prendre la poule qui se couvre de terre sèche et chaude comme un symbole du printemps, du jour de printemps. La vérité, cependant, est que nous devons prendre les choses différemment, de sorte que dans les poules mêmes nous voyons à la fois les poules et leur « poulitude », et la poule en tant que tout le printemps, et ce qu’il signifie en tant que printemps. C’est seulement ainsi que nous pouvons vraiment comprendre la poule en l’envisageant comme l’incarnation du printemps. C’est seulement ainsi que nous pouvons vraiment comprendre le printemps en le voyant comme l' »esprit de la poule ». La même chose s’applique à des strophes telles que la suivante, de Shiki :

hikuki ki ni
tobi no oriiru
haruhi kana

Un cerf-volant
tombé dans un arbre bas;
jour de printemps

yado no haru
nanimo naki koso
nanimo are

Dans ma hutte ce printemps
Il n’y a rien –
Il y a tout !

Sodô.

Ceci est poésie seulement si nous le prenons comme un jet spontané de sentir quelque nouvelle expression particulière de la signification infinie des choses. Une souris court sur le tatami, et l zoo tout entier ne peut pas manifester plus de vie ! Le mildiou couvre un vieux morceau de cuir, et le mystère et le pouvoir de la nature sont révélés. La « philosophie » du verset peut être illustrée par un poème d’Hakurakuten :

Jour d’été

La fenêtre de l’est n’est pas chaude au crépuscule ;
À travers la fenêtre du nord s’en vient une brise fraîche.
M’asseyant ici, m’appuyant là,
Je n’ai pas quitté la pièce de tout le jour ;
Mais si l’esprit par essence n’est attaché à rien,
Chez soi ou à l’étranger, c’est du pareil au même.

Cela provient de Rôshi, chapitre 47. Du sage, il dit :

 » Sans sortir de chez lui, il connaît tout du monde ; sans regarder par sa fenêtre, il connaît la Voie du Ciel. Plus nous nous éloignons, moins nous apprenons. Ainsi le sage sait en n’allant pas, perçoit en ne voyant pas, fait en ne faisant pas.  »

L’expression zen de la strophe de Sodô est plus laconique et meilleure :

Rien n’existe de par soi-même.

Ce Mugaku exprime de cette manière étrange mais profonde :

Je pensais
Que j’aimerais
Te donner quelque chose –
Mais dans la secte de Daruma,
nous ne possédons absolument rien.

daibutsu no
utsura-utsura to
haruhi kana

Le Grand Bouddha
somnole, somnole
tout ce jour de printemps

Shiki.

La figure du Bouddha assis (à Kamakura ou Nara) est le sujet ostensible du verset de Shiki, bien qu’il n’en soit pas le sujet réel. La figure imposante, impassible, aux yeux presque clos, semble endormie, à moitié vivante seulement. Elle exprime à sa manière quelque chose du calme d’un jour printanier, sa longueur, sa tranquillité, son imobilité et son caractère bienveillant. Ceci, une fois de plus, vient de l’état d’esprit du poète, dont la léthargie et la tranquillité en harmonie avec celle du Bouddha et du jour printanier, s’expriment à travers eux, et eux, à travers lui.
Le Bouddha est parfois printemps, parfois été, parfois automne, parfois hiver, et il est donc le sujet de chaque conversation, de chaque strophe.

kobune koide
ôbune meguru
haruhi kana

jour printanier :
un petit bateau faisant le tour
d’un grand (vaisseau)

Shiki.

Ici, comme dans la strophe précédente, la taille du gros bateau, soulignée par celle du petit, sa lenteur, l’animation joyeuse et calme de la scène, tout exprime quelque chose de la nature du printemps et de l’homme.
Moins réussi, parce que disant plus par les mots ce qui devrait être appréhendé malgré les mots :

haru no hi ya
hito nanimo senu
komura kana

Jour printanier ;
Pas une âme ne bouge
dans le hameau

Opposez cela au verset suivant :

sanjaku no
niwa wo nagamuru
haruhi kana

Admirant
un jardin de trois pieds
un jour de printemps

Un jardin japonais minuscule, comme on peut en trouver partout dans les grandes villes du Japon, exprime la complétude, la monotonie, le calme, l’intimité d’un jour de printemps. Ainsi Shiki a-t-il énoncé le sens du printemps, ce qu’il est réellement, grâce à la grande figure du Bouddha, deux bateaux, un village etun jardin miniature. Bien que chaque chose soit elle même, et seulement ça, son essence cependant ne peut s’exprimer que par quelque chose d’autre, par toutes les autres choses.

°

(à suivre, p.381)

HAIKU de Blyth, vol 1, sect 5,9 : La traduction (p.339-43)

8 janvier 2010

9) La traduction.

Le principe général de la traduction a été, d’un côté, de ne rien mettre dans la version anglaise qui ne soit pas dans l’original ; de l’autre côté, d’essayer de suggérer dans la traduction ce qui est sensé être déduit du japonais. Ce n’est, pour le premier, pas difficile, mais mène à la sécheresse et à l’incompréhension. Les implications verbales sont bien sûr, pour une large part, intraduisibles, mais encore plus celles qui sont purement grammaticales. Prenons, par exemple, le verset de Kikaku :

hi no haru wo
sasuga ni tsuru no
ayumi kana

Une traduction mot à mot donne :

Le printemps de jour ;
en fait, la grue
marche, ah !

« Le printemps de jour « est le jour du Nouvel An, le premier jour du printemps, selon le calendrier lunaire. Kikaku était un homme riche, et, suivant une ancienne coutume chinoise, il avait des grues apprivoisées dans son grand jardin. Les grues se promènent chaque jour de leur allure noble et gracieuse, mais le jour de l’an, leur manière d’avancer ici et là est particulièrement appropriée à la saison. Il s’agit de sasuga ni, qui, comme Bashô le dit dans une critique de cette strophe, en est la véritable vie et âme. On pourrait donc traduire ainsi :

les grues se promènent
au jour de l’an
selon leur nature

Mais il nous manque ici la relation entre la nature de la grue, exprimée plus vaguement dans l’original, et la nature du premier de l’an, suggéré en mettant « le jour du printemps » à l’accusatif, bien que ce ne soit l’objet de rien d’autre dans la strophe. Là encore, l’usage extrêmement courant, sinon cliché de kana peut être à peine reproduit en anglais. Il exprime un soupir d’admiration ou de douleur, ou d’un pur sentiment poétique beaucoup plus calme et vague que Oh ! ou Ah ! en anglais.
Autre utilisation de ce même accusatif sans verbe :

Tako-tsubo ya
Hakanaki yume wo
Natsu no tsuki

Les pieuvres dans les jarres :
rêves éphémères
sous la lune d’été

Bashô.

La jarre est attachée à un flotteur, uki, puis submergée. La pieuvre pense que la gueule de la jarre est un trou, et en y entrant, s’y fait prendre. Bashô vit cette action de submerger les jarres, un soir, à Akashi, où il passa une nuit. On les y utilise encore ainsi. Dans l’original la phrase est incomplète, le verbe étant omis après yume wo. Cette imprécision rend la vie des pieuvres plus vague ; nous ressentons d’autant plus profondément, parce qu’indirectement, la nature transitoire de la courte nuit d’été, la vie du poulpe, celle de toutes choses.
Dans le haïku, la forme est souvent si elliptique que nous pouvons, sans effort de volonté, éprouver l’unité sous-jacente, souterraine, des choses et de nous-mêmes. Le verset suivant est de Chora :

sukashi mite
hoshi ni sabishiki
yanagi kana

Littéralement :

épiant avec les étoiles seuls saule ah !

« seul » concerne les étoiles et le saule, et à l’épieur également. Chaque mot a la capacité d’être superposé à chaque autre, les dix-sept syllabes se télescopant alors en un seul mot. Nous pourrions traduire :

épiant
le saule, seul
avec les étoiles

Le poète est également présent, impalpable au même titre que la solitude. Un autre exemple, de Bashô :

Fuki tobasu
Ishi wa asama no
Nowaki kana

Soufflant des pierres,
la tempête d’automne
du mont Asama.

Il est dit en vérité : « les pierres qui soufflent ». Ici la confusion entre sujet et objet aide l’esprit à unifier les différents phénomènes discrètement. On attendrait plutôt

« Soufflant des pierres »

Ou, au moins :

« Un souffle de pierres ».

Prenez la strophe célèbre de Sodô :

me ni aoba
yama hototogisu
hatsu-gatsuo

pour l’œil : les feuilles vertes,
le coucou de montagne,
la première bonite

Ici l’ellipse : l’omission de « pour l’oreille », « pour le goût », n’est pas simple brièveté ; on voit aussi un peu le hototogisu et le thon.
Dans la traduction, la question du singulier et du pluriel est importante. Un Japonais qui lit loriginal se fait instinctivement son image mentale selon sa capacité poétique, pas toujours aussi distinctement que doit l’être la version anglaise. Dans les exemples suivants, les raisons pour employer singulier et pluriel devraient être claires :

ama-gaeru
bashô ni norite
soyogi keri

la grenouille arbre
à cheval sur une feuille de bananier
tangue et palpite

Kikaku.

akatsuki ya
u-kago ni nemuru
u no yatsure

lueur de l’aube ;
dans le panier, les cormorans
endormis, épuisés

Shiki .

En règle générale le haïku tend vers le singulier. Les choses seules sont ce qui retient l’œil et émeuvent l’esprit poétique du haijin, mais il y a des exceptions, par exemple les fleurs de cerisier et autres arbres en fleur, les jeunes feuilles du printemps, les oies sauvages, les melons, les moustiques, les lucioles.
La question du pronom personnel est également importante. L’évitement, ou plutôt leur omission en grec, latin, chinois et japonais a une signification profonde, et quand nous utilisons les pronoms personnels dans la traduction, toute l’impression du vivant en est changée. L’opposition de l’ego et du cosmos y est, et une fois qu’elle y est, on ne peut plus l’éradiquer. Dans l’approche orientale, dans ses poésie, peinture et musique, le cosmos contient le « je » mais n’en est pas « coloré ». Le « je » interpénètre le cosmos mais ne s’y abolit pas. En fait, il est difficile de voir comment le Zen, en tant que corpus indépendant d’expériences ordonnées, peut jamais être né ou avoir prospéré, à part dans un pays où l’ego était systématiquement supprimé par la langue et la coutume. Wordsworth dit : « Nous voyons dans la vie des choses », mais le fait est que c’est notre vision qui est la vie des choses.
Le mouvement romantique dans la littérature anglaise, tel que le représentaient par exemple Byron et Shelley, était une glorification de l’ego en poésie, telle que ça ne s’était jamais vu auparavant. Dans cette optique, la valorisation continentale de Byron est correcte. En comparaison d’un tel tison, la lumière de chandelle, l’éclat de luciole du haïku doit apparaître comme une piètre lueur. Néanmoins, c’est précisément par ce nirvana de l’ego, cette apparente annihilation de soi, que tout le reste prend sens :

« Quand les demi-dieux partent,
les dieux arrivent. »

Quand l’homme, en cessant d’être homme devient Homme, alors, et seulement alors

« aucun ver n’est divisé en vain. »

L’interprétation par l’auteur de beaucoup de ces poèmes peut paraître un tant soit peu arbitraire, faisant ressortir des significations jamais voulues par les écrivains… Dans certaines limites ceci n’est pas seulement excusable, mais nécessaire même, et se justifie pas seulement par des principes généraux et par analogie avec d’autres exemples, par exemple le traitement des Odes par Confucius, mais par la pratique des poètes eux-mêmes, qui se chamaillèrent souvent à propos des significations de leurs propres poèmes ou de ceux d’autrui. Une illustration très pertinente en est l’argument qui eut lieu entre Bashô et Kyorai à propos d’un des poèmes de ce dernier, celui-ci :

iwa han aya
koko nimo hitori
tsuki no kyaku

au bord de ce rocher
voici encore un
admirateur de la lune

Dans les Journaux de Kyorai, on relève la conversation suivante :

« Kyorai dit : « Shadô (Docteur d’Osaka, élève de Bashô) affirma que ce doit être un singe, mais ce que j’avais en tête était une tierce personne. » Bashô répliqua : « Un singe ! Qu’entend-il par là ? À quoi pensais-tu en composant le poème ? » Kyorai répondit : « Comme je marchais à travers champs et montagnes, chantant à la lumière de la pleine lune, je trouvai, au bord d’un rocher, un autre homme rempli d’excitation poétique. » Bashô ajouta : « Dans la phrase : « il y a quelqu’un d’autre », tu t’annonces ; en ceci il y a poésie. J’admire ce verset et ai l’intention de l’inclure dans Oi no kobumi (Petites compositions de l’autel portatif, anthologie des poèmes de ses élèves). » Mon goût poétique est inférieur aux plus élevés, mais dans l’interprétation de Bashô, je trouve qu’il y a quelque chose d’extraordinaire.

En dehors de la question de savoir qui des deux avait raison, nous voyons ici l’image de Bashô qui dit à Kyorai non pas ce qu’il aurait dû écrire, mais ce qu’il aurait dû signifier par ce qu’il écrivit.

°°°°°°°

FIN DU VOLUME 1 de HAIKU par R.H. Blyth : LA CULTURE ORIENTALE –
The Hokuseido Press, Tokyo, 1949, 1981.

°°°

À suivre : Volume 2 : LE PRINTEMPS (p. 345-640)