Posts Tagged ‘Ozaki Hôsaï’

« Windows » (6) – Hôsai par S. Wolfe

16 octobre 2011

La poésie de Hôsai : Folie ou Mythe ?

A quelqu’un pour qui la sorte de vie que mena Hosaï n’est pas familière, sa poésie peut sembler en effet étrange. C’est une poésie qui se soucie peu des mots. L’emphase se porte plutôt sur l’expérience. Avant de venir au Japon, j’avais souvent entendu des histoires de moines Zen devenant soudain éveillés, atteignant le « satori », grâce à des événements semblables au bruit de pierres glissant dans une mare. Ce que je ne réalisais pas c’est que, avant ce satori, le moine avait pratiqué la méditation pendant quelque chose comme vingt-sept années. Pour moi, la poésie de Hôsai a cette sorte d’aura. Je ressens les expériences d’un homme qui a fait un sérieux « shugyô », entraînement spirituel ascétique, qui se manifeste dans sa poésie. En dépit de sa brièveté et de sa simplicité, « kanso », il y a souvent une pénétration au coeur des choses. La langue de Hôsai n’est pas littéraire, mais celle de la vie de tous les jours, « kôgo », qui peut paraître d’abord ordinaire. Si on se penche sur les centaines de poèmes que Hôsai écrivit, on est souvent frappé par une qualité mythique. Quand une prostituée regarde un enfant attraper des grenouilles, on sent une confrontation entre l’innocence et l’expérience. Quand Hôsai nettoie une pierre tombale puis s’évente, le lecteur ressent les cycles de la vie et de la mort. Des images de fenêtres, de portes, de tiroirs vides et d’ombres semblent contenir des attributs mythiques de la condition humaine. Souvent, dans la poésie de Hôsai, l’image est le message. Une des tâches du poète est d’extraire les images significatrices de notre environnement. Hosai avait ce don.
J’espère que ces traductions font passer un peu de la profondeur qui se trouve sous la surface de la vision de Hôsai. Si certains des poèmes ont un air de folie ou de nonsense, c’est la faute du traducteur. Si une épiphanie occasionnelle transparaît, elle est l’expression de la quête spirituelle de Hôsai

Stephen Wolfe, Kyoto, 11/2/1977.

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(à suivre : Windows : haïkus de Ozaki Hôsai)

‘Windows’ (5) : Hôsai par S.Wolfe

16 octobre 2011

L’ère Taishô et le haïku de forme libre

Je ne suis pas historien, mais il me semble que l’atmosphère de l’ère Taishô (1912-1926) était très favorable à l’épanouissement du haïku de forme libre. Jusqu’à cette époque l’influence la plus profonde sur la poésie japonaise était la poésie chinoise, « kanshi ». Cependant, à ce moment, les arts américain et européen s’infiltrèrent au Japon. Le surréalisme et le dadaïsme devinrent célèbres et agirent subséquemment comme catalyseur capable de transformer les différentes approches de l’art et de la poésie. La forme rigide de poésie chinoise céda le pas aux formes versificatrices plus expérimentales de la France de l’Allemagne et de l’Amérique du Nord.
Dans le domaine de la pensée politique, de nouvelles notions telles que le marxisme et la démocratie à l’occidentale gagnèrent quelque importance. Il se peut que le pouvoir de l’empereur de l’ère Taishô n’ait pas été aussi fort qu’en d’autres temps de l’histoire du Japon, ce qui amplifia la tendance vers la liberté et l’expression personnelles. Il est de fait intéressant de noter qu’à cette époque une sorte de haïku appelée le « haïku prolétarien » jaillit, qui exprimait de la sympathie pour les travailleurs exploités et de l’intérêt pour les différentes injustices sociales et économiques. Le poème suivant de Hôsaï participe de ce sentiment :

seulement pour le travailleur du rail
est dure la terre de l’aube

Ce fut peut-être pendant l’ère Taishô que l’influence du bouddhisme s’évanouit considérablement, et de nombreuses nouvelles religions émergèrent au Japon. Ittôen, où entra Hôsai, fut créée à cette époque. Comme le Japon devint plus sensible à la techologie scientifique et aux théories artistiques de l’Europe et de l’Amérique, on s’intéressa aussi au Christianisme, bien que le Japon, eût en très grande part résisté à l’extension du christianisme. Les religions Tenrikyô et Ômoto enregistrèrent aussi alors un nombre croissant d’adeptes.
Un personnage très intéressant, que je rencontrai souvent dans mes recherches sur l’ère Taishô fut un certain Tsuji Jun. Connu principalement aujourd’hui en tant que traducteur des philosophies allemande, anglaise et française et des écrits marxistes, c’était un poète-philosophe errant, souvent éméché, qui alla en France à l’apogée du mouvement Dada, transportant sa fidèle flûte Shakuhachi, flûte de bambou qui accompagnait souvent les moines Zen, et dont on dit qu’il accompagna des récitals de poésie Dada. Tsuji Jun sert peut-être de symbole de la tendance de l’ère Taishô à explorer de nouvelles frontières politiques, artistiques et sociales. La poésie de Tsuji Jun elle-même est symptomatique de cette tendance vers la forme libre, le sentiment religieux, la subjectivité et l’impressionnisme dans l’art de l’ère Taishô.
A la lumière des influences qui flottaient dans l’air de cette période Taishô – nouvelles théories esthétiques, introduction à la pensée marxiste et démocratique, affaiblissement du Bouddhisme et émergence de nouvelles religions combinés avec le déclin de la poésie chinoise – il n’est pas surprenant que le haïku de forme libre se soit matérialisé alors en réaction au monde dépassé que reflétait le haïku traditionnel. A des poètes témoins d’une guerre mondiale, il a dû paraître absurde de continuer dans cette voie rigide et ordonnée qu’était devenu le haïku. Le haïku de forme libre, avec ses sujets libres pour tous et sa structure libérée était plus en phase avec la vision désordonnée qui évoluait au vingtième siècle.

( à suivre : La poésie de Hôsai : Folie ou Mythe ?

Haïkus de Hôsaï – « Windows »

31 juillet 2010

p.135 :

l’aurore allume la mer ;
une fenêtre s’ouvre

avec des enfants ;
les vagues s’écrasent à nos pieds

mer noire dormant ;
atteignant une auberge

un cri soudain
s’enfuyant
dans la nuit

gelée en floraison –
une fleur
et son ombre

p.136 :

la lumière du soleil faisant fondre la neige
frappe
les voix des enfants

crépuscule du Nouvel An
allumant calmement
une lampe

lumière gelée
pénétrant
la forêt de bambou

p.137

poissonniers criant
soleil

en me massant, à quoi pense-t-elle ?

profondeurs montagneuses
mots intimes

le crépuscule essuie le ciel
d’un seul coup

cloches carillonnantes
percent
les cieux du typhon

p.138 :

mes pas
remplissent
le champ desséché

un nouveau chapeau de paille;
le vent de midi dans les lys d’eau

derrière l’homme qui balaie les feuilles
une route inconnue

tous les bateaux partis,
restent les montagnes enneigées

fleurs flottant
près du vieux pont

seaux d’eau de source
dans les deux mains
sur la route sombre

resté oublié
le parapluie noir

ayant nettoyé la tombe
je m’évente

oubliant le rêve du matin
j’arrachai les mauvaises herbes

p.140 :

ratant mon coup
le clou est tordu

lune de midi comme un mensonge blanc

on dirait que les fourmis ne sortent plus de leur trou

incapable d’enfiler l’aiguille
regardant le ciel bleu

dévisagé
par un
borgne

p.141 :

parlant de réalité
les kaki tobent

la balle rebondissant disparaît
dans le soir profond

le buvard n’absorbe plus

la lumière hivernale frappe à la porte fermée

me souvenant d’un visage honni;
tapant dans des galets

p.142 :

le ciel tombe –
frappé à la tête
par une feuille

le moineau du temple chicane ;
son gruau du matin moindre

le tiroir ouvert est vide

les cosmos surpassent
la hutte

une feuille de chou locale
vite lue

p.143 :

une vue de la mer
d’une petite fenêtre

une libellule s’arrête sur mon bureau solitaire

fleurs épanouies
à vendre

des pierres dans le vent d’automne
parlent de la naissance d’un enfant

la mer projette le couchant sur les montagnes;
nulle part où se cacher

au milieu de la nuit
cherchant cette puce

la rose de Sharon
sur sa fin
ventée

p.144 :

combien de temps cette main battra-t-elle le tambour ?

avant l’aube
le corbeau mouillé vole

une prostituée regarde l’enfant attraper des grenouilles

je reconnais le bruit des moineaux
marchant sur la natte de bambou

bateau après bateau arrivent ;
une île

n’ayant pas de bol
je reçois dans les deux mains

p.145 :

pas de fleurs sur les tombes
ces jours-ci

une fenêtre ouverte,
une face hilare

emmener un enfant
sur les ruines du château

un aveugle sur la route venteuse

p.146 :

vent de la montagne
descendant

même pauvre
un rang de pots de fleurs

le gel se dissout
les oiseaux brillent

de derrière la montagne printanière
apparaît une fumée

[…]

Ozaki Hôsaï
in Windows, A selection of the free-form haiku of Ozaki Hôsai
Translated with an introduction by Stephen Wolfe,
1977.

(trad fr. : d.py, 31/7/10)