Posts Tagged ‘Modern Haiku 38-3’

L’Essence du Haïku 5) par Bruce Ross

4 août 2011

Les oies sauvages ne cherchent pas à se refléter
L’eau n’a pas d’esprit pour recevoir leur image.

Dicton Zen

IV La Non-Conscience de Soi.

Si la perception affective détermine la plupart du sentiment du haïku, la perception non-consciente-de-soi détermine souvent comment la conscience du haïku existe. Pour cette raison, Robert Spiess, éditeur pendant longtemps de la revue Modern Haiku, préférait le terme de « sentiment » (les sens étant centrés sur la nature, aware) à l' »émotion » (sentiment subjectif très fort centré sur l’esprit non-rationnel) quand il discutait de la poétique du haïku. Au niveau le plus basique le « je » personnel est généralement laissé à l’écart du haïku. Le « je » personnel, basiquement, l’ego freudien et ses constructions mentales, disons son émotion, se met en travers de l’expérience-haïku. Le philosophe du langage Ludwig Wittgenstein notait : « Les aspects des choses qui sont pour nous les plus importants sont cachés, à cause de leur simplicité et de leur familiarité. » Les procédures empiriques et la pensée rationnelle qui déterminent l’esprit occidental font également obstacle. L’idée bouddhiste zen d’un esprit vide, l’ouverture à la présence phénoménologique, suggère un climat mental approprié. Une phrase zen explique la situation : « Une pensée en suit une autre sans interruption. Mais si vous permettez à ces pensées de s’enchaîner, vous vous mettez en esclavage ! » Comment ne se laisse-t-on pas engluer dans la pensée, et expérimente-t-on la conscience du haïku ?
Un haïku du suédois Kai Falkman nous offre une réponse :

le skieur s’arrête
pour laisser la place
au silence de la neige

Les deux premières lignes de ce poème décrivent l’arrêt de ce que les bouddhistes zen appellent « l’esprit du singe », un flot continuel de pensées. L’illumination, ou esprit clair, la clarté de la perception au présent, ne peut pas advenir quand « l’esprit du singe » est présent. En effet, on doit clarifier son esprit pour permettre aux choses, comme le suggère Rilke, de parler pour elles-mêmes. La réduction phénoménologique, l’arrêt du skieur, réalisé, la neige, son silence, peuvent parler par eux-mêmes. Ici, le pronom personnel « je » n’est pas employé. Le poète ou sa volonté n’arrête pas les skis. Le silence de la neige, oui. Le « je », au moins, n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est le silence de la neige. L’arrêt est une simple notation qui mène au silence de la neige. De beaucoup de manières ce poème devient l’évocation d’une sorte d’expérience illuminatoire.

(à suivre : V) Le Moment Haïku)

Publicités

L’Essence du Haïku 4) par Bruce Ross

3 août 2011

Donne au saule
toute la haine et tout le désir
de ton coeur

Bashô

III) Sentiment et Emotion

Le sentiment d’émotion généré par la métaphore absolue du haïku fut associé à différentes sortes de valeurs esthétiques dans le haïku japonais traditionnel. Mono no aware, le « pathos des choses » est un terme général qui désigne comment l’on est affecté par les choses. D’autres valeurs esthétiques du haïku sont wabi, la simplicité, sabi, la solitude métaphysique et yugen, le mystère. Dans chaque cas le poète était touché par quelque chose du monde, de ce que John Ruskin a péjorativement surnommé « l’illusion pathétique » en prêtant des sentiments aux choses. Au contraire de la poétique occidentale (sauf le romantisme), par exemple, la poésie et la poétique orientales se centraient sur de tels états de sentiments émotionnels. Ainsi, au lieu d’être une chose insensible, une fleur, dans un certain contexte, pouvait irradier un sentiment d’émotion pour le poète japonais de haïku, non en tant que symbole, mais comme une présence existentiellement valide. Le haïku précédent de Bashô valide la connexion existentielle entre un poète de haïku et une entité naturelle, ici un saule. Si dans la symbolique occidentale le saule signifie la tristesse et apparaît comme tel sur d’innombrables tombes, celui de Bashô est un être à part entière. Bashô, fondateur du haïku japonais, pouvait dire : « Pour apprendre de ce pin, va à lui. », et Shiki, fondateur du haïku japonais moderne, pouvait prôner, en empruntant à l’impressionnisme, le croquis d’après nature, ou shasei, comme un méthode pour le haïku. Notons de plus que le « sentiment » dans le haïku n’est généralement pas l’émotion démonstrative de la poésie occidentale. On n’utilise pas le haïku pour exprimer de fortes émotions, que l’on réserve habituellement au tanka. C’est plutôt un mode de sentiment réceptif entre un poète et son objet naturel, même si le climat émotionnel du poète affecte souvent et dirige même sa relation à son sujet.
Ce haïku du français Daniel Py apporte un aperçu de la nature du sentiment dans le haïku :

Le jour suivant le feu d’artifice
les éclairs de l’orage

Les feux d’artifice dans le poème sont des modes culturellement déterminés d’excitation et évoquent habituellement de fortes émotions. Les éclairs orageux sont des événements peut-être inattendus mais certainement naturels qui provoquent de la frayeur chez l’observateur. Le ton de l’auteur est réfléchi plutôt qu’il n’exprime une forte émotion. Il établit une relation soudaine, proustienne peut-être, entre l’éclat des feux d’artifice de la veille et les éclairs de l’orage au présent. En effet, en reliant les éclairs naturels de l’orage aux feux d’artifice, il établit une métaphore absolue qui évoque un mystère absolu d’explosions brillantes dans le ciel sombre. Cela nous rappelle l’esthétique occidentale du XVIIIè siècle selon laquelle les orages symbolisaient une forte émotion et une ferveur religieuse.

(à suivre : IV) La Non-Conscience de Soi.)