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Les faux-haïkus de Thomas Pilaster

15 octobre 2012

Rubrique : Les faux haïkus de Thomas Pilaster, in « Capacités réduites ».
Dans sa notice d’introduction, l’auteur * nous informe :

« Il faudrait s’entendre à la fin sur la définition du haïku. Le haïku est exclusivement japonais, intraduisible sans dommages. Sa construction rigoureuse – trois vers obéissant à une invariable métrique 5.7.5 – ne souffre nulle approximation, non plus que l’assemblage des petits os d’un squelette de rossignol et pour les mêmes raisons.
Apparu au XVè siècle, il est d’abord la forme privilégiée du jeu de mots et l’humour demeurera par la suite l’une de ses nuances essentielles, peut-être la plus subtile, autant dire que les tercets comiques de Pilaster ne relèvent pas du genre. »
(p.167)

« Le haïku s’apparente pour lui à une technique de chasse aux papillons sans les mains, sans filet ni chloroforme, également efficace pourtant puisque le spécimen capturé rejoint les autres crucifiés de la collection. Or le haïku japonais au contraire offre l’éternité à l’éphémère papillon ; le petit escargot n’est pas au bout de ses peines (« Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji »), mais Issa a construit tout exprès pour lui un escalier à sa taille.
De toutes façons, il faut être un cuistre affirmé pour oser profaner un genre poétique si singulièrement lié à un peuple et à sa culture. »
(pp. 169-170)

« Bashô a longtemps vécu dans un monastère bouddhiste et sa poésie se souvient de ce séjour. »

« Cette sagesse est évidemment étrangère à Pilaster qui ne recourt à la forme brève, au contraire, que pour n’être pas obligé de parler d’autre chose que de lui-même, de déborder du seul sujet qui l’occupe : son moi chétif et avaricieux tient tout entier dans chacun de ses tercets. »
(p.168).

« CAPACITÉS RÉDUITES » :

Je me ferai connaître
on ne verra que moi
par les fenêtres °

° « Le lecteur pourra au moins s’amuser à repérer dans ces tercets des effets de rimes ou d’assonances appartenant aux formes poétiques les plus désuètes, ainsi que des octosyllabes ou des alexandrins non moins sonores d’être différemment articulés -… »

Donc les arbres grandiraient
plus vite s’il pleuvait
de la soupe

Oh moi
je n’aurais pas osé
rayer le tigre

Le paon
se marie
à l’église °

° « Voir « Autant d’hippocampes » p. 85. D’une seule phrase, (« Le paon se marie à l’église. ») Pilaster fait trois vers. Le profit est évident. Mais l’effort est-il suffisant pour changer le phraseur en poète ? Notons au passage que dans l’annuaire du téléphone les noms et les numéros sont également disposés en colonnes. »

Ma grosse voisine nue
sa silhouette de danseuse
par le trou de la serrure

Quel bonheur
vous ici
moi ailleurs

Vite un sucre
pour ma phrase debout
sur ses pattes arrière °

° « L’auto-dérision ne saurait signifier qu’il n’y a pas effectivement de quoi rire ni dispenser personne de se moquer. »

Il n’aura pas volé
son rhume le bonhomme
de neige

Je suis mort dans mon lit
c’est moins formidable
qu’on ne le dit

Que ma veuve ° répande
autour d’elle dans le vent
ses cheveux

° « Pour un bon mot, certains, dit-on, n’hésiteraient pas à tuer père et mère. Pilaster, non moins cruel et cynique, feint d’oublier que sa femme est morte depuis quinze ans. »

Mon regard
depuis longtemps éteint
parvient encore aux étoiles

* Éric Chevillard, in ‘L’œuvre posthume de Thomas Pilaster’, éd. de Minuit, 1999, pp. 165-178.

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