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HAIKU de Blyth vol II Le Nouvel An 4)

16 février 2010

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ganjitsu ya
jôjôkichi no
asagi-zora

Le Jour de l’An :
Quelle chance ! quelle chance !
un ciel bleu pâle !

Issa.

Voici la joie simple d’Issa le ciel clair et le beau temps du jour de l’an. Issa, à ce moment est l’homme, le relatif : « Quelle chance ! » qui se réjouit et pleure; il est à la fois Dieu, l’absolu : « le ciel bleu pâle ». Gonfle en lui une joie aussi profonde que la vie même.
Les mots de Spengler peuvent apparaître trop lourds pour la simplicité de l’expérience d’Issa, mais c’est seulement parce que nous sous-estimons les expériences sensorielles simples, primitives, et manquons de voir que toute la profondeur de notre pensée et de notre sentiment en proviennent :

 » Bleu… est toujours en relation avec le sombre, le non-illuminé, l’inactuel. Il ne s’impose pas à nous, il nous tire vers le lointain… Bleu et vert – couleurs monothéistes faustiennes – sont celles de la solitude, du soin, d’un présent en relation avec un passé et un futur, d’un destin comme la dispensation qui gouverne l’univers de l’intérieur.  »

Un autre verset d’Issa, semblable au précédent, en est inférieur, car dans celui-ci Issa et le printemps sont séparés :

waga haru mo
jôjôkichi zo
ume no hana

Mon printemps aussi,
Quelle chance ! Quelle chance !
Les fleurs de prunier !

hae-warae
futatsu ni naru zo
kesa kara wa

Rampe ! – et ris !
À partir d’aujourd’hui
tu as deux ans !

Issa.

Selon l’estimation japonaise, chacun prend un an à la nouvelle année. Cet enfant donc, né l’année précédente, en mai, compte maintenant deux ans, bien qu’il n’ait en réalité pas plus de sept mois ! Issa, à cette époque, en 1819, avait cinquante-six ans et bien que deux de ses bébés garçons soient déjà morts, avait sa première fille, Sato-jo.
Le mérite poétique de ce verset réside dans l’énergie de la langue. (Elle nous rappelle l’expression d’amour de Bertha pour son bébé, dans Bliss de Katherine Mansfield : « I like you ! » ) Derrière elle, mais évident nulle part, se situe la joie du père que l’enfant ait vécu aussi longtemps déjà. Six mois plus tard, le trentième jour après la mort de Sato-jo, Issa écrivit une autre strophe à propos de son enfant; elle mourut à un an environ, de variole :

akikaze ya
mushiritagarishi
akai hana

Le vent d’automne ;
les fleurs rouges
qu’elle aimait cueillir.

Les fleurs rouges étaient celles que l’enfant voyait et voulait tenir dans ses petites mains.

ganjitsu ya
yuki wo fumu hito
nikukarazu

Jour de l’An ;
je ne hais pas
ceux qui piétinent la neige

Yayu.

Les jours ordinaires, Yayu était irrité de voir les gens marcher sur ces belles étendues de neige blanche, gâchant son uniformité lisse. Aujourd’hui, cependant, premier jour de l’an, il peut s’élever au-dessus de cette mesquinerie et ne pas ressentir de rancoeur envers ceux qui pèchent esthétiquement. Il n’est plus un intellectuel, mais un homme. Il a assez de magnanimité pour transcender de telles choses sans le moindre effort.

shôgatsu no
kodomo ni natte
mitaki kana

Ah ! être
un enfant
Au premier de l’An !

Issa.

Le bonheur sans tache et sans limite de l’enfance a un tel sens pour ceux qui l’ont perdu pour toujours ! De même que la gratitude des hommes provoque nos pleurs plus que leur mauvaise grâce, de même cette joie pure est plus émouvante qu’une tragédie.

toshidama ya
futokoro no ko mo
tete wo shite

Cadeaux de nouvel an ;
l’enfant dans le giron tend
aussi ses petites mains

Issa.

Pourquoi donc devrait-ce être si prenant ? Dans ces petites mains on peut voir les désirs d’Antoine et de Cléopatre, l’ambition de Napoléon.

ganjitsu ya
ie ni yuzuri no
tachi hakan

Jour de l’An ;
je vais ceindre cette épée,
héritage de ma famille.

Kyorai.

Le sentiment de ravissement qui étreint le poète est ressenti par lui comme plus que de la fierté pour son lignage, bien-être général, vie réussie. Il n’est pas fier de lui-même non plus qu’il ne résiste à aucun sentiment de fausse modestie. C’est une sensation de continuation du passé dans le présent, qu’exprime aussi W.S. Blunt dans The Old Squire :

 » J’aime la chasse au lièvre,
Je méprise les nouveaux sports ;
J’aime être comme furent mes parents
Quand je suis né.  »

ume sagete
shinnen no gyokei

môshikeri

À ma main une branche de fleurs de prunier,
j’ai prononcé les compliments
du Jour de l’An

Shiki.

Il y a un plaisir dans la conscience quand tout va (momentanément) parfaitement bien dans tout ce qu’on fait et dit. Nous sommes tels que serait la fleur de prunier si elle était humaine ; la branche de fleurs de prunier semble parler à travers nos lèvres.

shinnen no
hitsugi ni ainu
yonaka goro

Je rencontrai un cercueil
à minuit,
le jour de l’an

Shiki.

C’est seulement en faisant un effort qu’on peut lire ceci comme étant de la poésie et pas de la sentimentalité. Si l’esprit est parfaitement calme, si le caractère sinistre d’un côté et, de l’autre, l’aspect parfaitement ordinaire (intellectuellement parlant) de l’expérience s’équilibrent pleinement, il y a poésie. Mais si l’on penche d’un côté ou de l’autre, il y a mélodrame ou cynisme.

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(à suivre, p.368/74)