Posts Tagged ‘Ion Codrescu’

Compte-rendu du kukaï de Paris n° 71

20 octobre 2012

Bonsoir !

cet après-midi, en présence de quinze personnes, 44 haïkus ont été échangés.

(7 voix :)

cimetière –
la désinvolture
du papillon

: Michel Duflo.

(6 voix :)

octobre
sur le chemin de l’écolier
la nuit

: Valérie Rivoallon.

(4 voix :)

longtemps après la pluie
une goutte tombe
d’une feuille

: Lucia Supova.


(2 voix :)

chaleur lourde –
l’enfant souffle
des bulles de savon

: Rahmatou Sangotte;

Jour pluvieux d’automne
Le héron remonte la rivière
plus bas que d’habitude

: Monique Serres;

et :

Pour toujours se taisent
les livres sur l’étagère
que je n’atteins plus

: Roselyne Fritel

°

Ces résultats seront également postés sur le blog du kukaï de Paris : http://kukai.paris.free.fr/blog/

°

Lydia Padellec nous a présenté le recueil bilingue de Vincent Hoarau : ‘La minute papillon – Afol pa’ à ses éditions de la Lune bleue, avec des haïgas de Ion Codrescu – prix : 14 €
et son propre recueil ‘Sur les lèvres rouges des Saisons’ (haïku, tanka et haïbun), aux éditions de l’Amandier – prix : 12 €.

°

Les prochains kukaï de Paris auront lieu :
# 72 : samedi 24 novembre 2012
# 73 : samedi 8 décembre 2012.

Merci !

D.

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L’Essence du Haïku 8) par B. Ross

5 août 2011

Comme je désirerais voir
parmi les fleurs du matin
le visage de Dieu

Bashô

VI La Complétude.

La métaphore absolue dans le haïku contient la présentation d’un état de complétude dans lequel le particulier mène aux choses premières et absolues. Ici, Bashô retrouve que les racines de la fleur de cerisier égal l’équation du haïku dans laquelle le sentiment spirituel recherché est exposé dans la beauté naturelle. Un tel sentiment spirituel a plusieurs composants. Dans la bouche du poète Gary Snyder, qui s’exerça au bouddhisme Zen : « la conscience de la vacuité produit le coeur de compassion. » Dans sa construction bouddhiste Mahayana, la compassion pour tous les êtres qui forme la base de cette vue religieuse s’affirme sur la vacuité cosmique que toutes les formes ont en partage. En termes védiques, « La forme est la vacuité, la vacuité est la forme. » Dans le haïku une telle compassion bouddhiste soutient souvent la résonnance affective du particulier dans un poème donné. D’un autre point de vue religieux, celui des fondateurs de l’Hassidisme, le Baal Shem Tov, « Tout ce qui a été créé par Dieu contient une étincelle de sainteté. » Dans le haïku une telle élévation de toutes choses soutient une poésie centrée sur l’appréciation émotionnelle de telles choses et la résonnace shintoïste où rochers, arbres et cascades sont considérés comme sacrés.
Un taoïste dirait : « Pénétrez dans la tranquillité. » La Complétude, le Tao se trouveraient dans un tel état. Cet état, de plus, on le trouve à travers des particularités, les soit-disant « dix mille choses ». Ainsi, dans le calme, que ce soit dans une forêt montagneuse reculée ou dans une ville moderne populeuse, les choses s’offriront à vous avec pour résultat une sorte de joie, de crainte, de célébration, d’émerveillement, et, pendant un moment, d’entièreté.
Le Roumain Ion Codrescu nous offre un tel moment de complétude dans un de ses haïku :

une mare dans le champ
l’odeur de la moisson persiste
dans la nuit

Dans ce poème méditatif, l’auteur est ému par la vision d’une mare dans un champ, la nuit. C’est le focus sur un détail dans son état de calme aussi bien qu’une incarnation du calme lui-même. Le travail de la journée est absent. Le champ a été moissonné. Mais l’odeur des moissons et de la terre retournée persistent pour approfondir et augmenter cet état de calme. L’odeur devient une « métaphore organique » de l’union entre le particulier et l’absolu qui émerge dans le haïku en tant qu’état de complétude, moment sublime dans lequel un auditeur ou un lecteur peut pénétrer.
Dans ce sens plus élevé du haïku, de plus, avec les mots du critique littéraire George Steiner : « Quand le mot du poète s’arrête, une grand lumière naît. »

VIII Conclusion

Il est important de considérer maintenant l’essence du haïku dans l’histoire mondiale. La nature du sentiment et de l’émotion est en train de s’émousser dans ce qu’on appelle l’ère post-moderne. Parce que le haïku dépend du sentiment, les valeurs post-modernes vont en réalité coopter l’essence du haïku en cooptant la nature du sentiment. En jeu également se trouve la connexion importante du haïku avec la nature, parce que, ces jours-ci, la nature elle-même semble être dans un état critique. Nous désirons tous une connexion avec tout un chacun et avec le monde, et recherchons quelque espèce de complétude. Actuellement, dans notre vie quotidienne, la nature et la beauté ont de moins en moins de sens, et l’instant-haïku, ou l’attention aux détails, également. C’est peut-être pourquoi le Japonais Shôkan Tadashi Kondo, lors de la deuxième Conférence Européenne sur le Haïku, évoqua Thoreau lors de la discussion à propos de son projet proche du saijiki « 72 charmes saisonniers » et appela le haïku de la « poésie écologique ». La métaphore absolue du haïku pourrait sauver le particulier, nos sentiments, la nature et la beauté. Il pourrait aider à préserver notre sens de la complétude – même en cet âge post-moderne – et peut-être même, le monde lui-même.

FIN

(Article de Bruce Ross, paru dans la revue Modern Haiku, 38/3.
pp.51-62 et partiellement lu à la Deuxième Conférence Européenne sur le Haïku, à Vadstena, Suède du 8 au 10 juin 2007.)

Trad. française : (c) Daniel Py, Orly, 21 Juillet- 5 août 2011.)

RENKU – une poésie de collaboration – par Ion Codrescu

7 mars 2010

Renku – une poésie de collaboration
par Ion Codrescu

 » Si l’on étudie les notes et les journaux d’écrivains occidentaux à diverses époques, l’on peut souvent y trouver des phrases faisant état de leur « peur d’écrire », cette peur du papier blanc posé devant eux. Un des plus grands créateurs occidentaux, Léonard de Vinci, ressentait également de l’angoisse à peindre. À l’Ouest on conçoit l’artiste solitaire et l’acte créateur comme un acte intime accompli dans la solitude, loin de la foule aliénante. Il est courant de dire : « l’artiste se retire dans sa tour d’ivoire ». L’image nous représente un lieu retiré où quelqu’un — la plupart du temps un écrivain ou un peintre — s’isole avec ses rêves et ses pensées. Bien que cette expression soit devenue légendaire, l’occident a connu aussi en hypostase l’artiste qui collabore avec d’autres pour élaborer son oeuvre.
Le mot collaborer, d’origine latine, vient du verbe collaboro, collaborare. Laboro, laborare signifie travailler et col- ou con- : avec. Collaborer est donc travailler à plusieurs. Voici quelques exemples de collaborations dans la réalisation d’oeuvres occidentales, que ce soit pour l’architecture, la fresque, l’opéra, le cinéma, la danse, le théâtre, etc. Roland Petit et Maurice Béjart, deux des plus célèbres chorégraphes du vingtième siècle, ont coopéré avec des compositeurs et des danseurs de pays différents pour monter leurs spectacles.
Dans la peinture byzantine — qui appartient à la sphère orthodoxe européenne : Russie, Ukraine, Roumanie, Bulgarie, Serbie et Grèce — des artistes s’unirent pour peindre les murs intérieurs et extérieurs d’églises. La personne la plus habile et expérimentée dirigeait les travavux. Sans la coordination compétente du Maître d’oeuvre, des réalisations de telle envergure n’auraient pas pu voir le jour.
Dans le folklore roumain, la chanson sous forme dialoguée constitue un autre exemple. Quelqu’un commence une chanson, une autre voix — ou plusieurs — vient – viennent – s’y ajouter pour entamer un nouveau couplet. Le dialogue musical introduit généralement des variations à l’aide de questions et de réponses sur un thème donné. La représentation d’une telle chanson basée sur la collaboration est assez ancienne, et on en trouve encore des occurences dans certaines régions de mon pays. Tous ces exemples prouvent que l’idée d’une collaboration artistique est connue en occident.
Si le haïku au Japon se développa à partir du poème lié (ces deux formes y co-existent encore aujourd’hui ), les haijins occidentaux ont fait le chemin inverse. Après avoir eu une grande expérience du haïku, quelques poètes en sont devenus des autorités et ont eu le courage de pratiquer le renku — poésie de collaboration. La peur du poète occidental devant sa feuille blanche se transforme en joie dès qu’il commence à coopérer avec un ou plusieurs autres poètes pour écrire un renku. D’après mon expérience, je peux dire que ça a été un grand plaisir que d’écrire des renkus par la poste, le fax, l’e-mail, dans différents moyens de transport, voitures, trains, métros, bus, et dans des lieux variés : maisons, restaurants, musées, hôtels, parcs, salles de conférence, écoles, universités, etcétéra. Quels que soient les lieux ou moyens de communication, le processus de création, les contacts directs, l’atmosphère
cordiale, l’échange d’idées et de nouvelles, l’évaluation critique faite par le meneur de la séance de renku, la joie de rencontrer d’autres poètes, la lecture
finale du poème ne sont qu’une partie des éléments constitutifs du renku, poésie écrite par un groupe de poètes en collaboration.
On pourrait comparer un renku à un duo, à un trio, quatuor, quintette… ou à un orchestre de chambre. Chaque artiste joueur doit contribuer à l’harmonie de l’ensemble. Aucun n’y est purement soliste. Le rythme ternaire :1°) de la preparation; 2°) du développement; 3°) du final rapide; (en un mot : jo-ha-kyu) dans le renku, nous évoque les rythmes et les mouvements d’une composition musicale. La première partie du renku, appelée préparation — ou « jo » — peut être comparé à un mouvement de symphonie tel un largo, un adagio, un grave ou un andante. Sa partie centrale, ou développement (« ha »), à un allegro, et sa dernière partie : final rapide (ou « kyu ») à un presto.
Il faut savoir quand jouer « con brio » (: avec brio), giocoso (: joyeux), assai (assez vite), vivace (vif), ma non troppo (mais pas trop), etcétéra. Et le sabaki (le meneur, le maître) du renku peut tenir le rôle du chef d’orchestre. Il peut suggérer des améliorations sur un mot, ou un vers. Il peut aussi rejeter une bonne strophe qui ne s’accorde pas parfaitement à l’ensemble.
En comparant une séance d’écriture du renku avec un concert de jazz, je ne peux m’empêcher d’évoquer un grand musicien contemporain d’Europe de l’Est : le serbe Goran Bregovic, qui s’associe à des musiciens et des chanteurs de Serbie, de Bulgarie et de Roumanie lors de ses concerts. Les chanteurs chantent dans leur langue natale de façon à ce que le public entende les sonorités particulières aux différentes régions culturelles. Le
dialogue entre les membres de l’orchestre et les joueurs solistes roumains, ou entre
les chanteurs bulgares et l’orchestre, crée une atmosphère de timbres variés inoubliable. Je pense que, à l’instar de la musique de Goran Bregovic, un renku écrit par des poètes vivant dans différents pays peut faire ressortir une harmonie orchestrée par le « maître » de la séance.
Le riche mandala kaléidoscopique de la vie est créé à la fois par les traditions culturelles apportées par chaque poète et par l’esprit que chaque poète exprime à son insu. Le lien entre les strophes et la musique dirigée par le maître qui donne des suggestions à tous les poètes pour construire la structuire du poème entier. Le changement (la rupture, le saut) résulte de la grande diversité des personnes. Ainsi créé, à travers cette diversité des cultures et harmonisé par le maîrte, le renku peut être compris par des lecteurs partout dans le monde. On peut donc pratiquer le renku non seulement dans son pays natal, mais aussi dans des pays où les gens ont l’habitude d’autres formes de poésie.
Comme toute oeuvre d’art, un poème doit avoir une structure et un rythme. Dans « Son et Forme dans la poésie moderne », Harvey Gross écrit : « Le rythme n’est ni en dehors du sens, ni un ornement du poème. Les structures rythmiques sont des formes expressives, des éléments de connaissance qui communiquent ces expériences que seule une conscience rythmique peut communiquer, réponses humaines emphatiques au passage du temps. » Dans le renku, le rythme est donné et par le leader du groupe, et par la contribution de chaque poète. La sonorité et le sens des mots créent le rythme du poème. En lisant ou en écoutant un renku, nous avons l’impression d’entendre beaucoup de voix différentes. Nous percevons quelquefois des dialogues, quelquefois un monologue à proximité. Des rythmes se répondent, se font écho dans notre oreille mentale. Des mots se répondent et créent une tension à travers les voix changeantes. Dans cette poésie de collaboration, il est important de savoir où et quand on place les effets élégiaques, les accents, les tonalités neutres, les contrastes , les repos et les actions, la nature et les personnes, les thèmes de religion, de sport, etcétéra. Seul le leader peut, encore une fois, coordonner toutes ces composantes du
rythme ou de la structure du renku. Les strophes semblent être des fragments de
conversations ou des scènes d’un voyage. On peut voir chaque scène comme une
photographie indépendante ou comme reliée à une autre par la droite ou par la gauche.
Ma collaboration avec quelques membres du Groupe de Haiku Evergreen, mené par Ikuyo Yoshimura fut une expérience intéressante. Les poètes japonais écrivirent les réponses suivantes à mon poème :

le Temple Ryoan-ji —
parmi les chants des cigales
j’en dessine les pierre
Ion Codrescu

Kimiko Minoura écrivit :
lumière du soleil à travers les arbres —
quelques visiteurs

Miyako Nomura :
après le coucher du soleil
profitons des cierges magiques

Reiko Takagi :
se précipitant pour saluer
les lucioles luisent

et Ikuyo Yoshimura :
un avion de papier
volant autour des enfants

Comme vous le voyez, mon poème a inspiré à chacun une image différente, même si dans leurs strophes liées ils ont conservé le lieu et la saison.
Avant de commenter un renku écrit par des poètes de différents pays, il me fallait d’abord en choisir un. Ce ne fut pas chose aisée. J’écris des renkus depuis bientôt dix ans et j’ai eu l’occasion de collaborer avec des poètes de France, d’Irlande, d’Amérique, du Japon et bien sûr de Roumanie. J’ai aussi eu l’honneur de présider des séances de renku en Hollande, en Roumanie, aux U.S.A. et en Irlande. Aux Etats-Unis et au Japon j’ai eu le privilège d’écrire des renkus sous la direction de quelques poètes célèbres, tels Masahisa (Shenku) Fukuda, Jitsuro Tsuchiya, Meiga Higashi, Tadashi Kondo, Kris Kondo, Mami Orihara, Ikuyo Yoshimura et William J. Higginson. De ces renkus composés avec ces poètes, j’en ai choisi un, composé sur l’Île de Sado, le 23 Août 1998, au milieu d’un paysage qui me fait penser au Japon ancien. Jitsuro Tsuchiya menait cette séance.
Pour la première fois en visite sur l’île de Sado, je fus immédiatement captivé par la beauté du lieu et l’hospitalité des gens. S’étant aperçu que j’aimais les pierres rouges caractéristiques de cette île, le professeur Fukuda m’en offrit une en souvenir de la « Soirée d’Admiration des Étoiles ». Je reçus ce cadeau juste avant le petit déjeuner. Ce petit caillou poli était rouge avec des points sombres et des veinules légèrement gris-brun. Contrastant avec la nappe, on aurait dit que ce petit rocher était une île ou une montagne émergeant de l’immensité de l’océan blanc. Tous, autour de la table regardaient, fascinés par son éclat dans la lumière du matin. Il m’apparut que cette pierre resterait toujours comme un lien entre l’île de Sado et la Roumanie. À ce moment me vint l’inspiration d’écrire le hokku (verset initial) d’un demi-kasen (renku de dix-huit strophes) :

une pierre rouge
s’ajoute à mes souvenirs —
automne sur Sado
Ion

Atsuko Takagi donne une superbe réponse à ce hokku. L’élément statique du
hokku se change en mouvement grâce aux mots : « pins courbés par le vent » ( « wind bent pines »). La radiation émise par la pierre sur la table trouve son équivalent dans la lune qui voile le paysage dans une atmosphère poétique.
La présence en anglais des sons « s », « d », « t », « n », dans  » wind bent pines  » (« les pins courbés par le vent »), crée une sonorité similaire au bruit du vent dans les pins :

courbés par le vent les pins
baignés de lune
Atsuko Takagi

Le troisième poète continue dans la même saison et renforce le mouvement de la deuxième strophe. Un jeu d’enfants qui imite un train et son tracé sinueux en forme une image convenable. On peut facielement imaginer leurs vêtements bariolés, leur joie, leurs rires cristallins, heureuse image d’un temps de moisson.

Fête de la moisson
le train fictif
rempli d’enfants
Seikai Hamamoto

Dans la quatrième strophe, la chaîne d’enfants se transforme habilement en un groupe de personnes plus âgées se serrant les mains après une longue absence :

des amis éloignés
poignées de mains chaleureuses
Akio Honma

C’est maintenant l’été. On coupe pour chacun une pastèque fraîche en portions égales. La forme sphérique de la pastèque accentue l’idée de rassemblement. En se réunissant autour de la table, ils partagent le même sentiment d’amitié :

sur un grand plat
une pastèque fraîche
découpée
Jitsuro Tsuchiya

Les amis sont transportés dans un autre plan, à un autre niveau, par une colonie de fourmis. Il y en a dans tous les coins de la cour. Peut-être est-on chez un célibataire, où pour le moment les fourmis sont les seuls visiteurs :

soudain la cour
grouille de fourmis
Kris Kondo

Quelque part une petite fille vêtue d’un yukata (ou kimono d’été), inspirée par les mouvements des danseurs professionnels, par le rythme de la musique et par la voix des chanteurs, essaie timidement d’imiter ce qu’elle voit :

en kimono
Karen imite
la danse de l’île
Seikai

Plus tard, un autre poète remarque un petit orteil fin dans une sandale japonaise à lacets rouges, ce qui produit un changement très naturel. L’image me fait penser aux croquis de Degas dans lesquels le peintre impressionniste immortalisa des ballerines en train de nouer leurs pointes.

lacet rouge enroulé
un petit orteil fin
Atsuko

Nous partons ensuite pour une autre scène dans un autre lieu où se trouve une statue célèbre dans une grande ville, où des gens se rencontrent. Ces lieux de rencontres existent partout dans le monde. C’est le début de la section « amour » de ce demi-kasen. Comme l’expérience humaine est semblable malgré les nationalités différentes, on peut rencontrer les mêmes situations: le retard de quelqu’un; quelqu’un qui ne vient pas du tout ; quelqu’un qui attend en vain :

las d’attendre
chaque nuit
au pied de Hachiko*
Ion

*Hachiko est un lieu de rendez-vous très connu à Tokyo où se trouve la statue d’un chien célèbre.

Comme chacun sait, notre monde est devenu un village planétaire, grâce aux modes de communication rapides. On ne peut arrêter aucune nouvelle. Elle est immédiatement connue dans le monde entier grâce à l’e-mail, au fax ou à la télévision par satellite :

l’irritation d’une femme
fait le tour du monde
Kris Kondo

Il n’est pas rare de rencontrer des touristes de plusieurs pays ou d’entendre des langues étrangères partout dans le monde. Le lien avec la strophe précédente est très subtil et raffiné :

des voix s’élèvent
trois langues
en alternance
Seikai

Le dynamisme exprimé par « en alternance » continue dans la strophe suivante avec l’expression « les stocks fluctuent ». Cette strophe contribue à la diversité de ce demi-kasen. On ne peut ignorer les problèmes sociaux, surtout de nos jours où les rapports entre les divers domaines de notre vie s’influencent et se conditionnent :

les stocks fluctuent
les taux d’échange aussi
Jitsuro

Une des règles importantes de la plupart des formes de renkus est d’utiliser les quatre saisons dans une succession choisie par l’inspiration des poètes. Les fluctuations des stocks ou les taux de change se transforment sur un autre plan en mouvements amples d’un patineur qui s’entraine seul sur un lac gelé reflétant la lune. L’hiver domine l’ensemble comme dans les peintures de Breughel. La glace est épaisse et solide, et le patineur peut
s’entrainer en toute sécurité. L’image est suggérée en tons de gris pour la glace, de
noir pour le ciel nocturne et aussi par deux éléments : le patineur et la lune qui se reflète. Les couleurs sont limitées et l’harmonie est obtenue par des éléments non exposés : le ciel, la forme de la mare, les traces rondes du patineur sur la glace et la lune dans le ciel :

sur la mare
un patineur encercle
la lune
Ion

De l’extérieur l’objectif bouge vers l’intérieur. C’est encore l’hiver. Il fait froid :

dans le kotatsu**
la chaleur familiale
Akio

**le kotatsu désigne l’ endroit d’une pièce dans les maisons japonaises traditionnelles, où un feu (ré)chauffe les gens, l’hiver.

La chaude atmosphère familiale se prolonge dans la strophe suivante. Ici le dialogue entre les poètes du renku atteint un niveau certain de spontanéité. Toutes les règles traditionnelles semblent s’abolir :

À propos
qu’est-il advenu du vin
qu’on nous a offert ?
Atsuko

La dimension spirituelle de l’existence est également présente puisque la religion, les dieux, les croyances, fois, superstitions et bien d’autres us et coutumes font partie de notre vie quotidienne. L’énoncé de la strophe suivante est neutre et simple:

réussis les examens d’entrer
allons prier à Yushima
Seikai

L’examen d’entrée est le premier pas dans une carrière. Le réussir est comme accueillir le printemps tant attendu. Dans la strophe suivante observez le transfert des jeunes étudiants en jeunes arbres :

la ville nouvelle
avec de jeunes arbres
tous en fleur
Kris

Notre sabaki (ou leader) écrit la dernière strophe. Aux fleurs des jeunes arbres se juxtapose l’image d’un chat, dans un lien plein d’humour et néanmoins délicat :

dans les habits d’un grand couturier
un chat de printemps pose
Jitsuro

À la fin de ce demi-kasen, le lecteur a l’impression que la vie continue et que cet ageku (ou dernier verset) dépeint un moment de l’immense éternité.
Bien que ce ne soit qu’un demi-kasen, les conseils avisés de maître Jitsuro Tsuchiya et la merveilleuse collaboration des six poètes présents en firent un renku riche et harmonieux. Je me souviens de l’ambiance détendue, chaleureuse et amicale de l’écriture de ce poème. Une énergie positive émanant de chaque poète imprégnait l’atmosphère. Cela dépassait les mots. Il régnait un silence parfait lorsqu’on composait une strophe. De temps à autre on pouvait entendre la respiration d’un poète, le léger bruit d’un crayon parcourant une feuille de papier ou le son d’un saijiki qu’on ouvrait ou fermait. Quand tous avaient fini d’écrire, le meneur accueillait les propositions qu’il lisait à haute voix. Nous aimions les écouter, toutes. Nous les analysions ou exprimions notre contentement en utilisant des interjections en Japonais en Anglais ou en Roumain. Il nous importait de connaître l’opinion du meneur de jeu à propos de nos strophes ou les commentaires des autres poètes. Enfin le poète dont on choisissait le verset était admiré et félicité par les autres.
Une analyse attentive confirmera que la beauté de ce demi-kasen réside dans le fait que le discours poétique créé par les six poètes respecte toutes les règles esthétiques du genre. Il couvre une grande diversité de plans spaciaux et temporels, offre une grande palette de points de vue et de changements dans les sujets. Nous essayâmes d’englober les sujets les plus larges possibles dans le riche mandala kaléidoscopique de la vie ; la nature, la terre, les animaux, les plantes, l’évolution,, la structure, le vivant, les affaires humaines, les gens, les métiers, la religion, la mode, les sports, etcétera. La séquence des quatre saisons, l’alternance des scènes où la présence humaine domine et des scènes d’où l’homme est absent, l’implication de différents personnages en action (ce qu’on nomme le ji-ta-ba: soi-même, l’autre, le lieu), l’observation de la vie sous différents angles et perspectives, les contrastes entre un paysage élargi et une scène intime, entre l’ensemble et le détail, la juxtaposition de la lumière forte et de l’obscurité, l’image du clair-obscur, la rencontre du microcosme et du macrocosme, de la joie et de la tristesse, du silence et du bruit, du statique et du dynamique, sont les autres éléments qui caractérisent l’habileté du maître à guider les cinq autres poètes, comme dans un orchestre de chambre où chaque joueur n’essaye pas seulement de s’intégrer à l’ensemble mais tente aussi d’apporter sa propre technique et son sens de l’expression, même si on ne l’entend que pour un laps de temps assez court.
Dès le départ on crée un poème simultanément en deux langues — le Japonais et l’Anglais — si bien que chaque poète devait sortir de sa propre culture pour pénétrer dans l’autre. Aussitôt qu’une strophe était écrite dans une langue, elle était aussitôt traduite dans l’autre. C’était une collaboration inlassable. Les traductions donnaient lieu à différentes suggestions, des solutions étaient proposées, on choisissait les meilleurs mots en tenant
compte de leurs sonorités.
Je suis très honoré d’avoir pu collaborer à ce renku. Mes commentaires courts et incomplets en donnent une certaine interprétation, mais je suis sûr qu’en le lisant à l’écart vous trouverez d’autres interprétations. Qui peuvent être semblables aux miennes ou bien très différentes. Plus un poème permet d’interprétations, meilleur il est. Cette diversité
d’interprétations devrait être naturelle parce que ce demi-kasen a été réalisé par six
poètes : quatre Japonais, un Américain, et un Roumain. De plus, les auteurs appartiennent à des générations différentes. Chaque poète y oeuvra avec sa propre expérience, sa personnalité, son tempérament propre et sa propre culture.  »

***

(traduit de l’anglais par Daniel Py)

Christopher Herold

13 octobre 2008

En réponse à cette question de Ion Codrescu (pour la revue Hermitage II, 2005) :

– Que pensez-vous du pseudo-haïku qu’on lit partout ?

Christopher Herold répondit :

 » Grâce à la prolifération des faux haïkus et des zappaï, nous avons beaucoup de boue dans laquelle chercher des trésors «