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40 HAIKU d’hiver – ARBRES et FLEURS – Blyth – p.1266-1281.

13 juin 2011

°
(p.1266 :)

le soleil couchant
derrière le nid de l’aigle
dans les branches du camphrier

Bonchô



chrysanthèmes d’hiver;
du son de riz tombé
autour du moulin manuel

Bashô

après les chrysanthèmes,
en dehors du radis blanc,
il n’y a rien

Bashô

°
(p.1267 :)

allant arracher les radis blancs,
le petit garçon
perché sur le bât

Bashô

à cheval sur le navet long,
je tirai de toutes mes forces :
sa petite racine !

Ginkô

l’arracheur de radis blancs
montre le chemin
avec un radis blanc

Issa

°
(p.1268 :)

dans la rivière hivernale,
arraché et jeté,
un navet rouge

Buson

des démons semant de l’orge
dans les longs rayons
du soleil couchant

Buson

ombres d’hommes
semant de l’orge
dans les longs rayons du soleil couchant

Buson

°
(p.1269 :)

désolation hivernale ;
dans la cuve d’eau de pluie
marchent les moineaux

Taigi

désolation hivernale ;
des ordures déposées
au fond de la rivière

Ichiku

parmi les arbres de l’hiver
quand la hache s’enfonça,
l’odeur !

Buson

°
(p.1270 :)

les deux rois Deva
tannés par les intempéries
au milieu des bocages d’hiver du temple Mii

Kikaku

dans le bocage hivernal
des échos
d’il y a bien, bien longtemps

Issa

°
(p.1271 :)

l’herbe de la pampa tombe :
l’oeil peut voir
le froid qui augmente

Issa

herbe de la pampa flétrie ;
il était une fois,
une vieille sorcière…

Issa

après avoir acheté des poireaux,
je m’en revins
parmi les arbres desséchés

Buson

°
(p.1272 :)

les jonquilles,
enclos dans la barrière du jardin :
Mont Tsukuba

Issa

des renards jouent
parmi les narcisses ;
claire nuit de lune

Buson

musique sacrée de nuit;
dans les feux de joie
volettent les feuilles teintes

Issa

°
(p.1273 :)

il a l’air d’avoir cent ans,
le jardin de ce temple,
avec ses feuilles tombées !

Buson

les feuilles étant tombées,
qu’elle est misérable, la glycine
du vieux temple !

Buson

de près, de loin,
on entend la voix des cascades,
les feuilles tombent

Bashô

°
(p.1274 :)

le feu pour la pêche;
les vagues lappant,
feuilles teintées qui tombent

Richô

°
(p.1275 :)

le vent apporte
assez de feuilles
pour faire un feu

Ryôkan

le chaton
immobilise la feuille
un moment

Issa

°
(p.1276 :)

les feuilles qui volent
dans le champ d’en face
provoquent le chat !

Issa

°
(p.1277 :)

les feuilles tombées ont sombré
et gisent sur un rocher
sous l’eau

Jôsô

les feuilles du chêne
sont tombées ce matin ;
cuve au soja caillé

Issa

°
(p.1278 :)

les feuilles tombent
pour pour le gagne-pain
du coucou

Issa



les feuilles tombent;
je n’ai même pas
de fût à saumure

Bashô

°
(p.1279 :)

soufflant de l’ouest
les feuilles se rassemblent
à l’est

Buson

quand le vent souffle du nord
les feuilles fraternisent
au sud

Buson

la tempête de montagne
repousse ensemble
les oiseaux aquatiques

Buson

une rafale de vent :
les oiseaux d’eau
deviennent blancs

Buson

°
(p.1280 :)

peu de gens ;
une feuille tombe ici
une feuille, là

Issa

les balayant
puis ne les balayant pas,
les feuilles tombées

Taigi

les feuilles en tombant
gisent l’une sur l’autre;
la pluie tombe sur la pluie

Gyôdai

°
(p.1281 :)

tranquillité –
un oiseau marche sur des feuilles tombées :
leur bruit !

Ryûshi

les herbes du jardin
tombent –
et gisent
ainsi

Ryôkan

°

FIN DE HAIKU (vol IV) de R.H. Blyth, Hokuseido Press, 1982.

(traduction de l’anglais : Daniel Py, 1/4/2007-13/6/2011.)

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HAIKU de Blyth vol II Le Nouvel An 5)

17 février 2010

°

hôrai ya
tada sammon no
miyo no matsu

Champs-Élysées, soyez miens !
Ô âge de Gloire ! –
pour une branche de pin de trois sous

Issa.

Le premier jour du printemps, c’est-à-dire le Jour de l’An, on plaçait sur une petite table les objets suivants : quelques kakis séchés, une mandarine, une bigarade (orange amère), une tokoro (sorte de vigne enroulée dans un papier d’une certaine forme), une kaya(torreya nucifera), une petite orange, un kôji (sorte d’orange), des châtaignes séchées, des prunes séchées, un « tablier du diable » (sorte d’algue), des noshi(mince bandelette d’ormeau), une écrevisse ; et d’autres choses encore. Selon la tradition chinoise il y a trois îles dans la Mer de Chine : Hôrai, Hôjô et Eishu. Les habitants en sont sages, immortels, et ne vieillissent pas. Ils vivent dans des palais d’or, de cristal, de rubis et de jade. Au loin, elles ressemblent à des nuages ; de près elles apparaissent sous l’eau. C’est à ces îles que sont dédiées ces précédentes offrandes, mais à de tels êtres, si élevés, Issa n’offre que sa misérable branche de pin, avec humour, et dans la mesure où c’est de l’humour, avec sincérité, avec une piété non moins naturelle que celle que nous voyons dans le verset suivant, où les branches de pins sont posées de chaque côté du portail.

matsu tatte
minikuki kado wa
nakari keri

Disposant les branches de pin,
aucune des portes
n’a l’air pitoyable !

Getsura.

hôrai ni
nammu nammu to
iu ko kana

L’enfant dit
« Namu, Namu »
aux Hôrai

Issa.

« Hôrai » désigne ici les emblèmes placés sur la table, comme ci-dessus. L’enfant, ne sachant pas que ces choses n’ont rien à voir avec le Bouddhisme, avance en rampant et dit « Namu, Namu » (abréviation de « Namuamidabutsu ») devant elles. Ceux qui la voient ressentent un contraste désagréable, la voyant sourire, réalisent faiblement et inconsciemment que ce « non savoir » de l’enfant n’est pas différent du « savoir » que tous les emblèmes du respect et de la vénération sont de la même essence. En d’autres mots, sous ce charme enfantin se trouve la réalisation profonde en elle, en Issa et en nous, que

 » La différence est identité ;
L’identité est différence.  »

Mais Issa ne nous laisse pas sur cette pensée. Son verset original finit avec l’enfant ; c’est elle sur laquelle nos yeux se fixent, c’est son expérience de notre paradoxe intellectuel qui signifie tant pour nous. Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à The Toys(Les Jouets) de Coventry Patmore, avec cette collection d’objets grâce auxquels l’enfant a oublié sa peine :

 » Une boite de jetons et un caillou veiné de rouge,
Un morceau de verre usé par la plage,
Et six ou sept coquillages,
Une bouteille avec des campanules,
Et deux pièces de cuivre français, rangés avec un art consommé,
pour réconforter son coeur triste.  »

ganjitsu ya
kinô ni tôki
asaborake

L’aube du Premier Jour ;
comme hier
est loin !

Ichiku.

C’est une strophe très simple, mais qui exprime bien la distance entre les deux mondes, celu id’aujourd’hui et celui d’hier. Il y a seulement quelques heures tout le monde payait des factures, travaillait, se querellait, s’enviait ; maintenant tout est paix et sourires.

oibane ni
makeshi bijin no
ikari kana

battue au volant,
la colère
de la belle servante !

Shiki.

Les poètes sont les vrais, les seuls psychologues ; eux seuls s’occupent de la vie mentale telle qu’elle se vit, telle qu’on est en train de la vivre. La soi-disante psychologie traite de notions, d’associations, d’apperceptions, – tous mécanismes morts, au lieu de la volonté dominante ou contrariée, des passions d’une variété infinie, des douleurs et des joies de la subtilité la plus profonde. La musique est la seule expression parfaite de la psyché. Dans Bach et Mozart, tout ce qui est ressenti ou voulu par l’homme est exprimé une fois pour toutes. En poésie on a atteint de grandes cimes et de grandes profondeurs, mais il y a beaucoup à faire encore dans ces directions. Dans le verset présent, tout un pan de l’âme humaine se révèle à travers ce beau visage renfrogné.

hatsu shibai
mite kite haregi
mada nugazu

Première pièce de l’année ;
revenant et ne retirant pas encore
sa robe de gala

Shiki.

Une jeune fille, invitée par ses ami(e)s, va voir une pièce au théâtre. Elle porte ses plus beaux habits, un kimono à manches longues et un obi splendide. Elle est si excitée et heureuse de cette visite au théâtre pour la première fois cette année que quand elle revient chez elle, au lieu de quitter ses beaux habits pour en mettre des plus ordinaires, elle reste là, assise, à parler et parler, le visage rouge et les gestes animés, racontant à sa mère et aux autres membres de la maisonnée combien c’était merveilleux. Dans le fait de ne pas changer d’habits il y a aussi quelque chose de pathétique ; elle souhaiterester sous le charme, elle souhaite vivre dans ce monde de fantaisie aussi longtemps que possible, avant de redevenir, telle Cendrillon, la jeune fille ordinaire du quotidien.

e ni kaita
yô na kumo ari
hatsu hi-no-de

Premier lever du soleil ;
il y a un nuage
comme un nuage dans une peinture

Shusai.

On trouve souvent cette comparaison inversée chez Shelley, où les choses de la nature sont décxrites et exprimées au moyen de comparaisons avec celles de l’art et de l’artifice.

hatsuzora wo
ima koshiraeru
kemuri kana

la fumée
forme maintenant
le premier ciel de l’an

Issa.

Pas de fumée, pas de ciel ; pas de ciel, pas de fumée. Mais Issa ne pense pas cela. Il sait, d’une manière ou d’une autre, que la fumée qui s’élève et forme le premier ciel de l’année a une signification qui ne peut être exprimée que , justement, en ne disant rien d’elle.

kachichin no
mikan mii mii
kissho kana

Comme il regarde et regarde le prix
pour la première calligraphie de l’année –
cette orange !

Issa.

Les gens autour de l’enfant, le père et la mère, grand-père et grand-mère, le grand frère et la grande soeur l’encouragent du mieux possible à écrire quelque chose, son premier écrit de l’année.
Pour ce faire, on lui promet une orange, qu’on lui montre et qu’on place à sa portée. Un oeil sur sa feuille, et un sur l’orange, l’enfant trace laborieusement les caractères. Ce

 » désir l’esprit divisé  »

est un plaisir douloureux à voir pour toute la famille, et pour nous autres aussi.

myôdai ni
wakamizu abiru
karasu kana

comme un représentant
le corbeau se baigne
dans la première eau de l’année

Issa.

Ce verset se trouve dans Ora ga haru, publié en 1819. L’année précédente, dans son Septième Journal, nous trouvons :

myôdai no
kanmizu abiru
suzume kana

en représentant,
le moineau
se baigne dans l’eau glacée

myôdai no
wakamizu abiru
suzume kana

le moineau,
en représentant,
se baigne dans la première eau de l’année

Il semble clair que celles-ci sont les versions originelles du verset en question. Issa semble avoir pensé que le corbeau serait une « procuration » plus forte, plus comique que le moineau timide. Devant la maison coule un petit ruisseau, et il y voit un moineau (après coup il trouve qu’il a fait une faute et qu’il aurait dû voir un corbeau noir lustré) prenant un bain dans ses eaux glacées. C’est la propre « première eau de l’année » d’Issa.

yaseuma wo
kazaritatetaru
hatsuni kana

premier fardeau de l’année ;
les décorations
sur le cheval émacié

Shiki.

Au début de l’année, tous les bateaux qui partaient, et les chariots, portaient, attachés, des petits drapeaux. Même encore maintenant, en certains lieux, on en place sur le harnais des chevaux.

kageboshi mo
mame sokusai de
kesa no haru

Même mon ombre
est saine et sauve et dans la meilleure des formes
ce premier matin de printemps

Issa.

Ce verset a une légère connotation « Münchausienne ». On sent que l’ombre a – comme aux temps primitifs – une existence indépendante, qui est cependant en relation fatale et vitale avec celle de l’homme.

hatsu kochi no
kawaya no akari
ugoki keri

premier vent du printemps ;
la lumière dans les toilettes
tremble

Ôemaru.

Cette lumière vacillante dans les toilettes au bout de la maison a une signification profonde; physiquement elle signifie les liens matériels qui retiennent notre vie. L’obscurité au-delà est pleine des fantômes du passé, froide et distante. Le premier vent du printemps souffle, et la lumière incertaine de la lampe à huile tremble, se penche et se redresse.
Obscurité et lumière, tranquillité et mouvement, corps et esprit – tous sont unis dans l’esprit troublé du poète.

hatsu yume ya
himete katarazu
hitori emu

premier rêve de l’année ;
je l’ai gardé secret,
et me souris à moi-même

Shô-u.

comme le sourire sur le visage de Mona Lisa. Ce secret que chacun comprend plus ou moins entièrement, mais quand on raconte le rêve, et qu’on dévoile le sens du sourire, tout s’obscurcit et se méprend. Chacun connaît notre soi secret. Quand nous commençons à nous expliquer, les idiots sont confondus et les sages ferment leurs oreilles. Shô-u était plus intelligent que Takuchi (un des suivants de Bashô) quand il dit :

amari yoki
hatsu yume uso to
iware keri

C’était un si beau premier rêve,
ils dirent
que je l’avais inventé.

°°

à suivre : Le Printemps (p.375-640)