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33 Haiku + 3 waka – printemps – Blyth – p.616-628

10 février 2011

°
(p.616 :)
saku hana no . naka ni ugomeku . shujô kana

Issa

« Hommes »

nous autres humains,
qui nous tortillons parmi
les fleurs épanouies

yûzuki ya . nabe no naka nite . naku tanishi

Issa

« Enfer »

la lune du soir :
les escargots d’étang pleurent
dans la casserole

hana chiru ya . nomitaki mizu wo . tôgasumi

Issa

« Les fantômes affamés »

les fleurs s’éparpillent :
l’eau que nous désirons boire,
dans le brouillard, au loin

chiru hana ni . butsu tomo hô tomo . shiranu kana

Issa

« Animaux »

Dans la chute des fleurs,
ils ne voient pas de Bouddha,
pas de Loi

koegoe ni ; hana no kokage no . bakuchi kana

Issa

« Esprits-de-Nature malveillants »

à l’ombre des fleurs de cerisiers
voix contre voix,
les parieurs

°
(p.617 :)

kasumu hi ya . sazo tennin no . gotaikutsu

Issa

« Dieux »

jour brumeux :
même les Habitants du Ciel
le trouvent sûrement pénible !

hana ni kurete . waga ie tôki . nomichi kana

Buson

parmi les fleurs, il se fait tard,
et je suis loin de la maison –
ce chemin sur la lande

yû-zakura . kyô mo mukashi ni . nari ni keri

Issa

fleurs de cerisiers du soir :
aujourd’hui appartient maintenant aussi
au passé

°
(p.618 :)

gekkô nishi ni watareba . kaei higashi ni . ayumu kana

Buson

La lune passe à l’ouest,
l’ombre des fleurs
passe à l’est

°
(p.619 :)

hana ni kite . hana ni ineburu . itoma kana

Buson

je vins voir les fleurs
je dormis sous elles;
ce fut mon loisir

hana wo fumishi . zôri mo miete . asane kana

Buson

il dort tard;
voici ses sandales de paille
qui foulèrent les pétales tombés

haru no yo wa . sakura ni akete . shimai keri

Bashô

la nuit de printemps
s’est achevée,
l’aube sur les fleurs de cerisiers

°
(p.620 :)

ikada-shi no . mino ya arashi no . hana-goromo

Buson

les manteaux de paille des draveurs :
la tempête en fait
des robes à fleurs

hana wo en . shisha no yomichi ni . tsuki wo kana

Kikaku

pour m’apporter les fleurs,
oh, que le sentier du messager au soir
soit éclairé de lune !

°
(p.621 :)

rakka eda ni ; kaeru to mireba . kochô kana

Moritake

une fleur tombée
retournée sur sa branche !
non, c’était un papillon

kasho yorimo . gunsho ni kanashi . yoshinoo-yama

Shikô

plus que les chants,
les annales de la guerre m’ont chagriné
sur le mont Yoshino

ki no moto wa . shiru mo namasu mo . sakura kana

Bashô

sous les cerisiers,
sur la soupe, la salade de poisson et tout le reste,
pétales des fleurs

°
(p.622 :)

nawashiro no . mizu ni chiri-uku . sakura kana

Kyoroku

les fleurs de cerisiers
tombent et flottent sur l’eau
des plants de riz



shizukasa ya . chiru ni sureau . hana no oto

Chora

calme :
le bruit des pétales
descendant ensemble

(or :

le son des fleurs
qui se frottent
en tombant)

saku-karani . miru-karani hana no . chiru-karani

Onitsura

les fleurs de cerisiers éclosent;
nous les admirons;
elles tombent, et puis…

°
(p.623 :)

hito koishi . hitomoshi goro wo . sakura chiru

Shirao

mon coeur plein de désirs,
on allume les chandelles,
les fleurs de cerisiers tombent

hana chiru ya . omotaki oi no . ushiro yori

Buson

derrière moi,
vieux et faible,
les fleurs s’éparpillent

°
(p.624 :)

tada tanome . hana mo hara-hara . ano tôri

Issa

Aie simplement confiance :
les pétales ne tombent-ils pas aussi
juste ainsi ?

mizu-tori no . mune ni wake-yuku . sakura kana

Rôka

l’oiseau aquatique nage
séparant de son poitrail
les pétales de cerisiers

°
(p.625 :)

hana chirite . ko-no-ma no tera to . nari ni keri

Buson

les fleurs de cerisier tombées,
le temple appartient
aux branches

hana chirite . shizuka ni narinu . hito-gokoro

Koyû-ni

les fleurs de cerisiers tombées :
nos esprits maintenant
sont tranquilles

n’y aurait-il pas de fleurs de cerisiers
dans notre monde,
que le coeur des hommes au printemps
pourrait connaître la sérénité

(: waka de Narihira (825-880))

hana ni nenu . kore mo tagui ka . nezumi no su

Bashô

n’est-ce pas comme un nid de souris
d’être incapable de dormir
à cause des fleurs ?

°
(p.626 :)

hana chitte . take miru noki no . yasusa kana

Shadô

les fleurs tombées,
regarder les bambous
est reposant sous les auvents

hana chitte . mata shizuka nari . enjôji

Onitsura

Les fleurs de cerisiers tombées,
le temple Enjôji
est calme de nouveau

ume chitte . soreyori nochi wa . tennôji

Onitsura

après que les fleurs de prunier
sont tombées,
le temple Tennôji

°
(p.627 :)

kiniitta . sakura no kage mo . nakari keri

Issa

ces fleurs de cerisiers
qui me plaisaient tant
ont disparu de la terre

kutabirete . yado karu koro ya . fuji no hana

Bashô

épuisé,
et cherchant un toit pour la nuit –
ces fleurs de glycine !

°
(p.628 :)

Le dernier jour du troisième mois au temple Jionji :

ce matin, le printemps finissait à Jionji;
tout le jour j’errai près de la porte du temple.
Nous avons beau nous lamenter, le printemps ne restera ni ne reviendra;
le crépuscule jaune tombait sur les fleurs violettes des glycines

(: waka d’Hakurakuten / Po Chu yi)

bouquet de glycine dans le vase;
les fleurs retombent,
dans la chambre de malade;
le printemps commence à s’assombrir

(: waka de Shiki)

fuji no hana . ayashiki fûfu . yasumi keri

Buson

fleurs de glycine;
reposant sous elles,
un couple étrange

°
(suite, p.629-)

Hakurakuten = Po Chu Yi / Bai Juyi

12 mars 2010

Bonsoir

Recoupé que le poète chinois auquel se réfère (assez souvent) Blyth dans ses (4 vol. de) HAIKU sous le nom de Hakurakuten, n’est autre que Po Chu Yi (Moundarren) ou Pai Chu Yi (Seghers) ou Bai Ju-Yi (Gallimard) ou Bai Juyi (La Différence), poète des T’ang, 772-846.

daniel

HAIKU de Blyth vol.II Le Printemps 2)

23 février 2010

°

niwatori no
tsuchi ni mi wo suru
haru-hi kana

la poule
s’enfouit dans la terre;
jour de printemps

Rankô.

Un tel verset peut être considéré d’un côté avec l’emphase sur la volaille, sa nature, ses habitudes. Si ça ne va pas plus loin, ce n’est guère plus que de l’ornithologie, aussi plaisant et intéressant que ça puisse être. De l’autre côté, on peut prendre la poule qui se couvre de terre sèche et chaude comme un symbole du printemps, du jour de printemps. La vérité, cependant, est que nous devons prendre les choses différemment, de sorte que dans les poules mêmes nous voyons à la fois les poules et leur « poulitude », et la poule en tant que tout le printemps, et ce qu’il signifie en tant que printemps. C’est seulement ainsi que nous pouvons vraiment comprendre la poule en l’envisageant comme l’incarnation du printemps. C’est seulement ainsi que nous pouvons vraiment comprendre le printemps en le voyant comme l' »esprit de la poule ». La même chose s’applique à des strophes telles que la suivante, de Shiki :

hikuki ki ni
tobi no oriiru
haruhi kana

Un cerf-volant
tombé dans un arbre bas;
jour de printemps

yado no haru
nanimo naki koso
nanimo are

Dans ma hutte ce printemps
Il n’y a rien –
Il y a tout !

Sodô.

Ceci est poésie seulement si nous le prenons comme un jet spontané de sentir quelque nouvelle expression particulière de la signification infinie des choses. Une souris court sur le tatami, et l zoo tout entier ne peut pas manifester plus de vie ! Le mildiou couvre un vieux morceau de cuir, et le mystère et le pouvoir de la nature sont révélés. La « philosophie » du verset peut être illustrée par un poème d’Hakurakuten :

Jour d’été

La fenêtre de l’est n’est pas chaude au crépuscule ;
À travers la fenêtre du nord s’en vient une brise fraîche.
M’asseyant ici, m’appuyant là,
Je n’ai pas quitté la pièce de tout le jour ;
Mais si l’esprit par essence n’est attaché à rien,
Chez soi ou à l’étranger, c’est du pareil au même.

Cela provient de Rôshi, chapitre 47. Du sage, il dit :

 » Sans sortir de chez lui, il connaît tout du monde ; sans regarder par sa fenêtre, il connaît la Voie du Ciel. Plus nous nous éloignons, moins nous apprenons. Ainsi le sage sait en n’allant pas, perçoit en ne voyant pas, fait en ne faisant pas.  »

L’expression zen de la strophe de Sodô est plus laconique et meilleure :

Rien n’existe de par soi-même.

Ce Mugaku exprime de cette manière étrange mais profonde :

Je pensais
Que j’aimerais
Te donner quelque chose –
Mais dans la secte de Daruma,
nous ne possédons absolument rien.

daibutsu no
utsura-utsura to
haruhi kana

Le Grand Bouddha
somnole, somnole
tout ce jour de printemps

Shiki.

La figure du Bouddha assis (à Kamakura ou Nara) est le sujet ostensible du verset de Shiki, bien qu’il n’en soit pas le sujet réel. La figure imposante, impassible, aux yeux presque clos, semble endormie, à moitié vivante seulement. Elle exprime à sa manière quelque chose du calme d’un jour printanier, sa longueur, sa tranquillité, son imobilité et son caractère bienveillant. Ceci, une fois de plus, vient de l’état d’esprit du poète, dont la léthargie et la tranquillité en harmonie avec celle du Bouddha et du jour printanier, s’expriment à travers eux, et eux, à travers lui.
Le Bouddha est parfois printemps, parfois été, parfois automne, parfois hiver, et il est donc le sujet de chaque conversation, de chaque strophe.

kobune koide
ôbune meguru
haruhi kana

jour printanier :
un petit bateau faisant le tour
d’un grand (vaisseau)

Shiki.

Ici, comme dans la strophe précédente, la taille du gros bateau, soulignée par celle du petit, sa lenteur, l’animation joyeuse et calme de la scène, tout exprime quelque chose de la nature du printemps et de l’homme.
Moins réussi, parce que disant plus par les mots ce qui devrait être appréhendé malgré les mots :

haru no hi ya
hito nanimo senu
komura kana

Jour printanier ;
Pas une âme ne bouge
dans le hameau

Opposez cela au verset suivant :

sanjaku no
niwa wo nagamuru
haruhi kana

Admirant
un jardin de trois pieds
un jour de printemps

Un jardin japonais minuscule, comme on peut en trouver partout dans les grandes villes du Japon, exprime la complétude, la monotonie, le calme, l’intimité d’un jour de printemps. Ainsi Shiki a-t-il énoncé le sens du printemps, ce qu’il est réellement, grâce à la grande figure du Bouddha, deux bateaux, un village etun jardin miniature. Bien que chaque chose soit elle même, et seulement ça, son essence cependant ne peut s’exprimer que par quelque chose d’autre, par toutes les autres choses.

°

(à suivre, p.381)

HAIKU – R.H. Blyth – Vol 2 : Printemps – préface

7 février 2010

PRÉFACE :

Ce volume : Printemps, ainsi que les deux suivants : Été-Automne et Automne-Hiver, contiennent tous les bons haïkus que j’ai pu trouver depuis les débuts, jusqu’à Shiki (1866-1902) inclus. Il ne fait pas de doute que certains bons versets ont été oubliés par mégarde; j’espère y remédier dans une éventuelle édition ultérieure.
Le lecteur verra que l’arrangement par saisons offre une sorte d’index grossier pour retrouver les versets dont il se souvient par sujet. Certains versets possèdent deux sujets de saison, d’autres aucun, mais ils sont très rares. (Quant aux auteurs, ils seront répertoriés à la fin du quatrième et dernier tome.) J’aimerais inclure ici une brève notule sur l’histoire de cet arrangement des haïkus par saisons et par sujets. (Cela a déjà été traité, bien que plus superficiellement, dans le premier tome, section 5,8.
Dans le Golden Treasury de Palgrave,  » l’ordre tenté a été le plus efficace poétiquement « , mais il est très habilement combiné avec l’ordre chronologique. Il existe en anglais – ce qu’on peut difficilement trouver dans la littérature japonaise – des anthologies poétiques particulières sur par exemple les oiseaux, les fleurs, la mer, mais peu d’anthologies classées par saisons. Nous rencontrons quelques haïkus qui peuvent difficilement figurer dans la classification habituelle, tels des versets de compliments, ou de ceux qui décrivent des lieux célèbres; ils sont généralement placés dans une section  » divers « . Autrement, jusqu’aux temps modernes, il n’existait pas de versets étrangers à la classification par saisons. Cette insistance sur les saisons s’explique de différentes façons : par exemple, par la brièveté du haïku, les climats du Japon, l’influence du waka, et tous ceux-ci, à n’en pas douter, eurent un effet convergent. Avant tout, il faut noter que le hokku, ou premier verset d’un renku (poème en chaîne) était un verset qui indiquait la saison. Mais il faut remonter encore plus loin, jusqu’aux débuts mêmes de la poésie japonaise, pour trouver la raison vitale de la conscience profonde des saisons que les Japonais n’ont pas encore perdue.
Dans le Manyôshû (vers 750) nous constatons déjà l’amour profond et étendu des Japonais pour la nature; et dans l’extrait suivant, on distingue clairement deux saisons. Il fait partie d’un Poème Long de Yamabe Akahito (8ème siècle), composé lors de l’ascension du mont Kannabi, pensant à la Capitale (à Asuka) de l’empereur Temmu (673-686) :

Je regardais le Palais d’Asuka en ruine :
Les collines sont hautes, la rivière coule au loin.
Aux jours du printemps la montagne est belle à voir;
Aux nuits d’automne les eaux sont claires.
Ensemble parmi les nuages matinaux volent les grues ;
Dans les brouillards du soir les grenouilles chantent fort.

Depuis l’époque du Manyôshû, le printemps avec le rossignol (japonais : uguisu), les fleurs de cerisier, les fleurs de glycine ; l’été avec le coucou, le rose, (le lys en tant que sujet disparaît subitement après le Kokinshû), les herbes d’été ; l’automne avec la voie lactée, la brise automnale, les feuillages rouges, le brame du cerf ; l’hiver avec la neige sur le pin, le givre sur les bosquets de bambous, tout ceci fut traité distinctement et avec un intérêt particulier et intégral. Cependant le Manyôshû lui-même n’est pas simplement divisé en printemps, été, automne et hiver. Le premier livre, par exemple, est arrangé chronologiquement, mais le huitième se compose de poèmes variés et épistolaires (amoureux), chacun sous les en-têtes des quatre saisons.
Pour les japonais de l’époque Manyô, l’homme et la nature étaient encore indistinguables. On ne peut pas dire que la nature n’était pas aimée pour elle-même, mais plutôt que la nature baignait l’homme, que l’homme et la nature s’interpénétraient, et que la distinction entre les poèmes d’amour et poèmes divers était encore plus forte dans leur esprit qu’avec les saisons. Par conséquent, quand le Japonais moderne ou l’émulateur étudiant étranger lit le Manyôshû, c’est avec un oeil très différent de celui des poètes de ces vers.
Pendant les cent cinquante ans qui séparent le Manyôshû du Kokinshû, la poésie chinoise fit florès au Japon, et beaucoup de recueils virent le jour. Parmi ceux-ci, il y a peu de poèmes de nature, et pas d’arrangements par saisons, jusqu’à cxe qu’on arrive au tardif Wakan Rôeishû (voir vol.1, p. 103), dont la première partie est divisée en printemps, été, automne et hiver, mais la seconde par thèmes : vent, nuages, vin, montagnes, etc. dans un ordre plus ou moins aléatoire. Ceci était le résultat d’un début de retour aux idéaux et aux buts du waka. Cependant, sous l’influence de poètes chinois tels que Tôenmei et Hakurakuten, le sentiment japonais de la nature s’approfondit, et avec lui, bien qu’indirectement, le sentiment de la différence entre les saisons.
Dans le Kokinshû, complété en 922, on trouve pour la première fois une classification claire par saisons, mais il faut remarquer qu’avec cet avantage-même vient le manque de spontanéité, le début de l’artificialité qui sera ultimement la mort de toute poésie. L’art qui seul donne sens à la vie cependant l’étouffe et l’étrangle. C’est le prix que nous payons pour l’extension de notre vision, à voir un monde dans un grain de sable, au lieu de simplement voir le sable lui-même ; à voir la fleur de prunier en tant que printemps, au lieu de seulement voir ses propres forme et couleur magnifiques. De ce point de vue on peut considérer que l’histoire de la poésie japonaise est faite de deux grands mouvements. Le Manyôshû cède sa spontanéité et non-conscience de soi au Kokinshû. Le génie de Bashô restaure lui restaure une certaine simplicité enrichie, et ceci se termine encore, deux ans ans plus tard, avec Shiki. (Dans la monumentale Complète Collection Classifiée de Haïku de Shiki, il y a un tel excès de systématisation, que la poésie y est noyée. Par exemple on n’y trouve pas moins de cinquante classes d’éventails, pour cela seul.)
Cependant, dans le Kokinshû les vrais sujets ne sont pas ceux des insectes, fleurs et herbes, mais des sentiments des poètes ; ces choses sont utilisées comme symboles de la pensée et de l’émotion humaine. Avec le Shinkokinshû, compilé pour la première fois en 1205, nous avons des poèmes objectifs de nature, du ciel, de la voix des insectes, du crépuscule, cela étant dû en partie à l’effet de la conscience qui s’approfondit par rapport à la signification des saisons.
Pour en venir au haïkaï, une des choses qui le fit se distinguer du renga, le poème en chaînes qui lui donna naissance, fut l’insistance sur non seulement l’opportunité (ainsi que le développa Abutsu-ni, qui mourut en 1283), mais sur la nécessité d’avoir un mot de saison dans le hokku, ou premier verset. Même dans les autres versets, l’idée de la saison n’était jamais absente de l’esprit du poète, bien que le verset lui-même pût être « mixte ».
Dans le Gosan de Teitoku (1570-1653), les choses sont très soigneusement appliquées à leur saison. Pour Bashô (1644-1694) la saison était l’élément le plus important du haïkaï, pas en tant que principe, mais comme mode d’intuition, une manière plus vaste de voir des choses particulières. En observant plus attentivement l’objet, nous voyons en lui le monde entier accomplir sa volonté parfaite. Et ceci provient des expériences historiques accumulées par les Japonais pendant plus de mille ans.
Dans un numéro récent du Supplément Littéraire du Times , le critique cite le haïku suivant de Bashô :

Sur une branche dénudée
un corbeau solitaire se perche
un soir d’automne.

Avec ce commentaire plutôt énigmatique :

« C’est plus pour l’usage que pour la beauté. »

Ceci, je pense, est une « critique » juste de l’original également, et de tous les haïkus. Ils sont là pour que vous les utilisiez dans votre propre expérience poétique. Vous ne devez pas être un simple observateur de la littérature, mais devez jouer votre rôle dans sa re-création dynamique. Lire des haïkus est donc plus éprouvant que lire de la simple poésie, mais je ne connais rien de plus satisfaisant. Cela seul peut donner sens à la vie, et « justifie les desseins de Dieu pour l’homme.  »

°°°

à suivre : Le Nouvel An (p. 353-374).

R.H.Blyth HAIKU vol I sect. 2 La Solitude (p 161-169)

21 novembre 2009

2) La solitude

Un autre aspect de l’état Zen est la solitude. Le rythme sous-jacent de la pensée plus que la pensée même des lignes suivantes dans In Utrumque Paratus exprime le sentiment de cet état de Matthew Arnold :

Les pics solennels ne sont connus que des étoiles,
Que des étoiles et des froids rayons lunaires ;
Solitaire le soleil se lève, et solitaires
Jaillissent les grands fleuves.

À un moment de notre vie nous devons arriver à savoir, avec Sue :

Je suis une des Vierges éternelles, servante du feu éternel

(St Mawr).

et à sentir avec le Christ élevé :

Comme il est bon d’avoir rempli ma mission et d’être au-delà.
Maintenant je peux être seul et laisser les choses à elles-mêmes, et le figuier peut être stérile s’il le veut, et le riche peut être riche. Mon chemin est mien, seul.

(The Man who Died).

Ceci est la véritable solitude, mais on doit encore aller un pas au-delà de ce

Noli me tangere,

au royaume de :

Et cependant je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi.

On ferait bien ici de remarquer l’utilisation des mots dans le Zen, la manière par laquelle le silence et la parole sont unis. Dans tous vrais langage et conversation Zen, c’est-à-dire à chaque fois que deux esprits sont véritablement en communion, n’importe quel mot sous-entend son opposé logique également. Ainsi, si l’on dit « désintéressement », cela implique, conjointement l’ « égoïsme ». « La solitude » est aussi un état d’interpénétration avec tout le reste également. Ainsi Bashô, aspirant à cet état dit :

Uki ware wo sabishi garaseyo kankodori

Ah, kankodori,
Tu approfondis
Ma solitude.

Le kankodori est un oiseau qui vit dans les montagnes, loin des habitats, de sorte que sa véritable apparence est pratiquement inconnue. Sa voix ressemble à celle du pigeon ramier, et on l’entend toujours de loin. On dit qu’il annonce par son chant la venue de la pluie ou son arrêt prochain. Dans le haïku, la saison est d’été.
Sabishisa, la solitude, est l’équivalent dans le haïku de Mu dans le Zen, un état de pauvreté spirituelle absolue, dans lequel, n’ayant rien, nous possédons tout. C’est un état dans lequel nous

nous réjouissons avec ceux qui se réjouissent, et pleurons avec ceux qui pleurent,

nous réjouissons avec la joie du meurtrier et pleurons avec la famille de la victime. Ce n’est pas un état dans lequel nous choisissons ce pourquoi nous nous réjouissons et pleurons. Ce n’est pas un état d’indifférence olympienne dans lequel les sentiments positifs et négatifs s’annulent. Prenez les célèbres lignes qui suivent :

Alors les deux frères et leur victime
Passèrent la belle Florence où le fleuve Arno
Gargouille entre des berges droites…
… Ils franchirent le cours d’eau
jusqu’à une forêt tranquille pour le crime.

(Isabella, XXVI)

Tous les hommes sont des hommes morts, et moi, qui écris ceci. Et dans la mesure où nous sommes unis avec Dieu, non seulement nous acquiesçons à ce meurtre, mais sommes aussi les frères meurtriers d’Isabella, et son amant assassiné.
Il y a cependant un danger, ici, quand nous prenons des exemples dans la poésie ou le drame, c’est celui de pouvoir nous persuader que nous sympathisons non pas avec le meurtre lui-même, mais avec les éléments artistiques de l’ensemble. Les remarques suivantes de Stevenson, dans A Gossip on Romance, nous donnent un aperçu de la manière dont nous devons voir les choses :

Chacun et tous, pour le moins, dans nos fantasmes particuliers, lisions des histoires pour enfants, non pour l’éloquence ou les personnes ou la pensée, mais pour une quelconque qualité d’incidence brutale. Pas simplement un bain de sang ou un émerveillement. Bien que chacun de ses éléments fût le bienvenu, le charme par lequel nous lisions dépendait d’autre chose encore… Crusoe apeuré par la trace de pas, Achille vociférant contre les Troyens, Ulysse bandant son grand arc, Christian courant avec ses doigts dans ses oreilles, ceux-ci sont tous des moments culminants de la légende.

Ces « moments culminants » sont des points coupant la ligne de Mu ; ce sont des moments de « Solitude », de désintéressement, de vie universelle dans laquelle cependant l’individu n’est pas submergé, mais se dresse, encore, clairement et distinctement.
Comment atteindre cet état de solitude ? Comment cet état ordinaire de tristesse solitaire, dans lequel Bashô se trouva aussi, peut-il se changer en celui dans lequel on peut dire, de tout et de tous, comme Virgile dit à Minos :

N’entrave pas sa destinée :
Ainsi est-elle voulue, où peut se faire
Ce qui est voulu ; et ne demande rien de plus.

Bashô nous dit que pour lui, c’est le kankodori, son roucoulement dans le lointain, qui peuvent produire ce miracle de grâce dans son cœur. Wordsworth dit la même chose :

Bien que babillant seulement au Vallon
De soleil et d’averses,
Tu m’apportes un conte
D’heures visionnaires.

Trois fois bienvenue, chéri du Printemps !
Bien que tu ne me sois
Aucun oiseau, mais, invisible,
Une voix, un mystère !

La Nature dit de Lucy :

Les nuages flottants lui prêteront
Leur état ; le saule ploiera pour elle ;
Elle ne manquera pas de voir non plus
Même dans les mouvements de la Tempête
La grâce qui donnera forme à la Vierge
Par sympathie silencieuse.

Dans son Journal, en 1840, Thoreau parle de lui-même et d’une goutte de pluie :

Tandis que ces nuages et cette pluie enferment tout,
Nous nous rapprochons et apprenons à nous connaître.

L’expression poétique chinoise de solitude peut trouver son exemple dans ce poème d’Hakurakuten :

PAIX DU SOIR

Des cigales précoces terminent leurs trilles ;
Des points lumineux, nouvelles lucioles, volent çà et là.
Le cierge brûle clair et sans fumée ;
Des perles de rosée lumineuse pendent sur le tapis de bambou.
Je n’entrerai pas encore dans la maison pour dormir,
Mais marcherai un moment sous les auvents.
Les rayons de la lune se penchent jusque sous la basse véranda :
La brise fraîche emplit les grands arbres.
Laissant aller les sentiments, la vie coule aisément ;
La scène entra profondément dans mon cœur.
Quel est le secret de cet état ?
Ne rien avoir de petit dans l’esprit.

Hakurakuten fait ici l’erreur wordsworthienne d’en dire trop. C’est ici que le génie du haïku intervient, avec son apparente pauvreté de forme et de matériau. Les haïkus sont solitaires dans leur apparence même et il leur manque la richesse du ton et du rythme.

Ushi tsunde wataru kobune ya yû-shigure

Un taureau à son bord,
Un petit bateau franchit la rivière
Dans la pluie du soir.

Shiki.

La solitude et la pauvreté – la pauvreté de « Bienheureux les pauvres d’esprit » – sont presque synonymes. C’est pour cette raison que Socrate, rapporta-t-on, dit (et le prouva par sa vie et par sa mort) :

Ceux qui veulent le moins posséder sont les plus près des dieux.

Saint-Jean de la Croix (mort en 1591), dans L’Ascension du Mont Carmel, donne des instructions sur les manières de se mortifier et de calmer les quatre passions naturelles : la joie, l’espoir, la peur et la douleur :

Aspire toujours, non à ce qui est le plus facile, mais à ce qui est le plus difficile.
Non à ce qui fait le plus plaisir, mais à ce qui est le plus déplaisant.
Non à ce qui procure du plaisir, mais à ce qui n’en donne aucun.
Non à ce qui console, mais à ce qui afflige.
Non à ce qui mène au repos, mais à ce qui conduit au labeur.
Non aux grandes choses, mais aux petites.
Non à ce qui est élevé et précieux, mais à ce qui est bas et méprisé.
Aspire, non pas à tout désirer, mais plutôt à ne rien désirer.

La solitude du haïku n’est pas celle du poète en tant que reclus, pas celle de lieux déserts et d’hommes oubliés, bien que cela puisse être induit par ceux-ci, ou en résonance avec eux :

Nashi saku ya ikusa no ato no kuzure-ie

Près d’une maison en ruine
Un poirier est en fleur ;
Ici eut lieu une bataille.

Shiki.

Elle se trouve dans l’absence des choses qui jamais ne furent :

Na-no-hana ya kujira mo yorazu umi kurenu

Fleurs de colza :
Aucune baleine n’approche ;
La mer s’assombrit.

Buson.

Elle se trouve dans les choses douloureuses qui surgissent quand nous sommes heureux, dans les évènements heureux qui arrivent quand nous sommes attristés :

Ku no shaba ya sakura ga sakeba saita tote

Un monde de douleur et de souffrance :
Les fleurs éclosent
Même alors…

Issa.

Elle se trouve avant tout dans un royaume innomé où l’humain et l’inhumain, l’amour et la loi, se rencontrent et s’unissent :

Aki no kure hi ya tomosan to toi ni kuru

Soir d’automne ;
Elle vient et demande :
« dois-je allumer la lampe ? »

Etsujin.

Comparez avec le cas de Tokusan :

Tokusan était assis dehors en zazen. Ryutan lui demanda pourquoi il ne rentrait pas. Tokusan répondit : « Parce qu’il fait noir. » Ryutan alluma alors une bougie et la lui tendit. Alors que Tokusan allait la prendre, Ryutan souffla dessus. Tokusan (Teh-shan, 779-865) se prosterna.

L’illumination d’Etsujin est faible, diffuse, temporaire, concerne une partie de l’être seulement, mais est cependant une perception de la vérité dans sa forme vivante, non-abstraite, sans mots, inexprimable mais évidente. C’est une entrée dans la Solitude à travers la solitude du soir, la solitude automnale. Fournissons une explication au haïku – non que cela donne l’expérience poétique à qui ne l’a pas eue.
Le poète est assis en train de regarder le jour qui décroît rapidement, le dernier des jours, qui passe si rapidement, si lentement. Le soir d’automne tombe, et la femme du poète vient lui demander si elle doit apporter une lampe ; elle ne l’a pas avec elle, mais vient seulement demander. Elle se courbe, et comme elle relève la tête et le regarde avec ses yeux doux, il pense à la lampe et à sa faible lumière en perspective. Les légères gentillesse et tendresse quotidiennes de sa femme, l’irrévocabilité de la chute du jour se perçoivent dans la lumière de la flamme pas encore là, mais qui va l’être. Elle est également chaude, et cependant éloignée, et dans la lumière qui illumine son esprit, le poète ressent, comme une chose unique, l’inévitabilité de la nature, et la bonté aimante de l’humain.
La solitude habituelle ou d’agrément que nous ressentons tous n’est pas complètement différente de la « solitude » que nous avons illustrée ici. Elle peut être un prélude à l’autre ; elle peut en être la cause ; elle peut être l’autre, quand l’énergie de la vie poétique et religieuse l’imprègne.

Et Jésus lui dit :
« Les renards ont des terriers et les oiseaux ont des nids, mais le Fils de l’Homme n’a nulle part où poser sa tête. »

Kono michi ya iku hito nashi ni aki no kure

Le long de cette route
Ne va personne
Ce soir d’automne

Bashô.

3) L’Acceptation Reconnaissante.