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URASHIMA A FUKUSHIMA – Conte de Seegan Mabesoone

17 décembre 2012

URASHIMA A FUKUSHIMA
par
Seegan Mabesoone

À mes amis de Namie, la Famille K.

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On se moquait souvent de Taro à l’école primaire de Namie. Parce que son patronyme « URASHIMA » et son prénom « Taro » étaient exactement les mêmes que ceux d’un célèbre héros de contes de fées.
« Eh ! Urashima, tu cherches la Princesse-Tortue ? »
Mais pour Taro, quand il y repense, c’était encore le bon temps.
C’était il y a trois ans…
C’était avant l’explosion de la centrale de Fukushima Daiichi, à huit kilomètres de son école.

Aujourd’hui, nous sommes le 11 mars 2014 : trois ans exactement se sont écoulés depuis la catastrophe. Trois ans sans revoir sa maison, son village, son école. La zone sera interdite à jamais.
La famille de Taro s’est installée à Soma, une ville moyenne à 40 kms de la centrale. On a trouvé une nouvelle école pour Taro. Ce n’est plus la campagne, la compétition est rude pour les enfants aussi.
« Taro, arrête de jouer sur ta console ! L’année prochaine, y a le concours d’entrée au collège ! », répète sans cesse la maman de Taro.

Taro a une petite amie. Elle s’appelle KAMEDA Tatsumi. Et « Kameda », son patronyme, signifie justement : « Tortue des rizières » ! Quand Taro et Tatsumi marchent ensemble dans les couloirs, tout le monde s’en donne à cœur joie : « V’là Urashima le héros et sa Princesse-Tortue ! »
Mais les copains, ils ne savent pas que Tatsumi a une petite boule sous la gorge : une « tumeur maligne de la thyroïde », disent les docteurs. Ca, c’est leur secret, à Tatsumi et Taro.

Tous les soirs, Taro et Tatsumi jouent ensemble sur leurs consoles. Chacun dans sa chambre, relié à l’autre par Internet. Dans ce coffret magique, Taro est le Prince charmant, Tatsumi est la Princesse idéale. De toutes façons Taro et Tatsumi ne peuvent pas aller jouer dehors. Leurs mères font partie des rares habitants du département de Fukushima qui font encore attention aux poussières radioactives présentes dans l’air…

Chaque soir, Taro et Tatsumi mentent à leurs parents en prétextant : « Je vais faire mes devoirs dans ma chambre », et jusqu’au petit matin, ils restent reliés par le fil ténu de leurs rêves préadolescents. Comme l’écrit souvent Taro : « Ce jeu, c’est notre royaume sous-marin ! »

Mais Tatsumi doit bientôt déménager. Sa mère a décidé de partir avec sa fille, d’aller habiter chez une tante à 200 kms de là, et de laisser papa travailler à Fukushima. « C’est plus sûr pour ta thyroïde », affirme sa maman.

14 mars 2014.
« Tiens, le 14 mars il y a trois ans, c’était l’explosion du réacteur 3 l », se dit Taro. Oui, mais pour un garçon japonais amoureux, cette date, c’est avant tout le « White Day » !
Au Japon, les jeunes filles offrent du chocolat aux garçons pour la Saint-Valentin, puis, exactement un mois plus tard, les garçons répondent en offrant (ou non !) des biscuits en retour : c’est ça, la fête du « White Day » tant attendue par Taro.
Avec ses biscuits faits maison à la main, Taro sonne à la porte de l’appartement de Tatsumi… Personne ! Il regarde son téléphone portable. 1 message : « PARDON TARO ! J file aux urgences c matin. Mal de gorge, fièvre… c la thyroïde. Visites interdites, console interdite ! orz Ps : regarde 1 paquet derrière le pot. ww ».
Effectivement, il y avait un paquet bleu-ciel, contenant la console « Play-station 11 » de Tatsumi, et un mot : « Urashima Taro, Je te donne mon coffret magique. Je t’aime et je t’aimerai toujours. Kameda Tatsumi. »

Cet après-midi là, Taro monta dans le bus direction Minami-Soma, vers la zone interdite. À Odaka, à quelques kilomètres du barrage de police, il se mit à marcher à travers champs. De toutes façons, depuis quelques mois, les policiers laissaient entrer un peu n’importe qui. Pour un adulte, une vieille attestation de résidence aurait suffi.
Taro n’osa pas aller revoir sa maison. Il se dirigea vers son école. Il franchit le portique si familier. Un seul rayon de lune illuminait l’immense cour déserte.

Il n’avait presque pas neigé en 2014. Au milieu du terrain de foot, les pousses de pissenlits perçaient déjà çà et là. Les étoiles tremblaient. Taro aussi. Il se mit à pleurer. Et puis il fit une « bêtise ». Peut-être « par amour » pour son école, ou simplement par désespoir, il commença à manger frénétiquement les pousses de pissenlits. Il sentait descendre l’amertume en lui, gorgée de radionucléides. Et il continua encore et encore.

Jusqu’à plus faim, jusqu’à plus froid.

Il pénétra dans sa classe. Par hasard, il trouva une couverture moisie. Il s’étendit sur l’estrade. Et il dormit mieux que jamais il n’avait dormi depuis ces trois années passées hors de chez lui.

Le lendemain, il erra à pied dans son village parfaitement désert. Il continua jusqu’à Futaba, Okuma, Tomioka…
Il y avait sur les routes des squelettes de chiens, des pancartes publicitaires grinçantes, des cadavres de voitures…
Ce n’étaient pas trois années, mais trois siècles qu’il semblait s’être écoulé.

Le téléphone portable de Taro ne cessait de vibrer. Sa mère lui écrivait toujours et encore la même chose : « Mon Taro ! Où es-tu ? S’il te plaît, rentre à la maison ! Tatsumi va guérir. C’est sûr. Rentre ! Réponds-moi vite ! »
Taro ne répondit ni aux messages ni aux appels.
Il s’assit sur une plage à 3 kms seulement au sud de la centrale. Autrefois, ici, à Kumagawa, rivalisaient les meilleurs surfeurs du Japon devant les restaurants les plus chics de la côte…

Pendant une semaine environ, Taro erra de restaurants fantômes en maisons abandonnées. Il y avait toujours quelque aliment sec, pas encore moisi ou rongé par les vers, si on cherchait bien dans le fond des placards. Bien sûr, le moindre biscuit, la moindre algue sèche qu’il ingérait était imprégné de tous les radionucléides imaginables : césium 137, strontium 90, uranium 235, plutonium 239…
Chaque soir, il choisissait une villa luxueuse et dormait confortablement dans un lit immense. L’odeur de la moisissure ne le dérangeait presque plus. Entre les draps de satin, chaque soir, il allumait la console de Tatsumi, juste un instant, afin d’en économiser les batteries. Il se sentait très malheureux et très heureux à la fois. Après tout, il était irrémédiablement seul, mais tout son pays lui appartenait !

Un soir, comme les batteries de la Play-station 11 de Tatsumi menaçaient de rendre l’âme, Taro décida d’en profiter jusqu’au bout. Il tapa le mot de passe : « URASHIMA TARO ». Ca y est : « connexion autorisée » sur le compte de Tatsumi ! Il recherche un partenaire. Mot-clef : … Taro regarde l’horizon : une fine bruine se profile au large du Pacifique. Il entre : « pluie ». Et soudain l’écran de la console vire au bleu-ciel !

Quelque chose d’incroyable !
Un bug, ou plutôt le déclenchement inexpliqué d’une vidéo cachée, vestige d’un programmateur fou, ou génial ?
Des images de la catastrophe de Fukushima s’enchaînent au rythme d’une suite pour violoncelle seul de Bach. Avec ce poème en sous-titre :

Ne pas capituler, ni dans la pluie,
ni dans le vent.
Ne pas capituler, ni dans la neige,
ni dans la chaleur de l’été.
Garder son corps fort,
Sans cupidité.
Ne jamais s’emporter.
Sourire calmement de tout.
Manger quatre bols de riz brun par jour,
une soupe de miso et quelques légumes.
En toutes choses
se placer en dernier.
Bien regarder, écouter et comprendre.
Et ne pas oublier.
Demeurer dans une cabane de chaume
à l’ombre d’une pinède dans la lande.
Et, si à l’est un enfant tombe malade,
aller s’occuper de lui.
Et, si à l’ouest une mère ressent de la fatigue,
aller porter pour elle les gerbes de riz.
Et, si au sud un homme agonise,
aller lui dire : « N’ayez pas peur ! »
Si au nord on se dispute, aller au procès et leur dire :
« Arrêtez donc ces bêtises ! »
Et puis, pleurer pour les autres, seul dans son coin.
Errer quand il fait froid l’été,
quand les gens disent : « On dirait qu’il ne ressent rien ! »
Ne recevoir ni compliments,
ni reproches.
Je voudrais être
une telle personne.

Miyazawa Kenji.

Tout à coup, Taro est pris d’une crise d’asthme. Il tousse trois fois. Sa respiration est de plus en plus chaotique. Il a l’impression d’avoir trois cents ans. Lui, le petit garçon de dix ans, comme tout le monde à Fukushima, le sait bien : le Plutonium 239 dans les poumons d’un homme, comme partout ailleurs, émet des rayons alpha selon une demi-vie de vingt-quatre mille quatre cents années.
Ses yeux figés sur l’horizon apportent une dernière vision à son cerveau : une pluie noire au-dessus du Pacifique. Tout près de lui, la piscine du combustible usagé du réacteur 4 de la centrale de Fukushima a fini par s’écrouler, causant la mise à l’air et l’embrasement total de ses 1531 barres de combustible nucléaire.
Les yeux révulsés vers le ciel, Taro tient dans une main son téléphone portable et dans l’autre sa « boîte de Pandore » : le coffret magique de Tatsumi.
Le téléphone vibre.
1 message :
« Mon Taro aoré ! L’opération a réussi ! J’ai l droit d jouer sur m console a nveau ! Amène la moi vite à l’hôpital ! En plus, ECOUTE : déménagement annulé… Je reste près de toi ! JE T’AIIIMMME ! TA TATSUMI »

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PS : j’ai retranscrit ici ce conte de Seegan (Laurent) Mabesoone sans les illustrations d’origine.
Daniel.

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