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 » Le temps des haiku  » par Katô Shûichi

20 février 2010

Extraits des pages 89/96 de Le temps et l’espace dans la culture japonaise de Katô Shûichi, CNRS Éditions, 2009 :

 » En quoi diffèrent un tanka et un haiku ? Déjà, décrire l’évolution du temps dans un poème de trente et une syllabes n’était pas aisé. C’est pourquoi la majorité des tanka soit reflète l’environnement présent du poète soit expose ses états d’âme.  »

 » (…) Dans ce poème, le temps ne s’écoule pas.
Mais les exceptions sont possibles. La réminiscence était également dans le Recueil des poèmes anciens et modernes (ou Kokin Wakashû) un des procédés du tanka. L’expérience présente ressuscite l’expérience passée et le passé ressuscité donne une signification au présent.  »

 » Il est aussi des cas où on fait ressortir les deux en opposant quelque chose qui bouge et quelque chose qui ne bouge pas avec le temps. Par exemple le coeur de l’homme change et le parfum de la fleur ne change pas par rapport à autrefois.  »

 » Ou encore par exemple la situation différant de l’an passé, il arrive que l’on soit le seul qui ne change pas.  »

 » Cependant, comme il apparaît clairement dans les exemples cités ici, en général, dans les poèmes, même s’il y a de la réminiscence, il ne se trouve pas (ou quasiment pas) de conjecture. Centré sur aujourd’hui, leur temps remonte parfois dans la mémoire d’hier, mais il n’est pas un temps orienté vers demain. Si l’on définissait le temps comme le cours allant du passé vers le futur en passant par le présent, le temps ici n’est pas en fait le temps, mais les circonstances du présent.(…) Le phénomène du passé n’entre pas en tant que tel dans le tanka, il s’actualise en tant que mémoire ou réminiscence, et il s’exprime à la condition de s’écouler et d’être aspiré dans le présent.  »

 » Cependant, le cadre du haiku est plus étroit. Les possibilités que recèlent les deux types de poésie courte du tanka et du haiku diffèrent grandement. Il n’est pas possible ou il est particulièrement difficile de dire dans un haiku ce que l’on peut dire dans un tanka. On peut exprimer le cours du temps dans trente et une syllabes. Du moins peut-on voir superposée l’expérience passée dans la situation actuelle en se souvenant d’autrefois. Il n’y a cependant pas de place pour le souvenir dans un verset de dix-sept syllabes, et il est très difficile d’y indiquer la continuité du temps.  »

 » l’amour est quasiment absent des haiku de Bashô. Parce qu’il savait parfaitement que la forme poétique courte en dix-sept syllabes convient à saisir l’expérience sensorielle de l’instant* mais ne convient pas à chanter un état psychologique durable comme l’amour.  »

 » les haibun (ou textes en prose comprenant l’esprit des haiku, ou des haiku eux-mêmes. NDT).  »

 » Bashô lui-même différenciait le haiku du tanka (ou du renga en tant qu’une des formes de ce dernier), considérant le premier comme l’expression de l’expérience instantanée. Cette expérience n’est pas émotionnelle mais sensorielle. * elle est une forme d’échange entre l’objet des sens (le monde extérieur) et le coeur, et apparaissant soudain, elle disparaît de même. (…) Le souvenir n’a pas de place.
Mais Bashô ne fut pas le seul auteur de haiku. Une sensation d’un instant réveille parfois la mémoire, et il n’est pas exclu que le temps s’écoule et que l’émotion perdure dans 17 syllabes. Par ex. les deux haiku célèbres de Buson.
« Hier » et aujourd’hui se superposent dans un haut ciel d’hiver dans :

ikanobori / kinô no sora no / ari dokoro

« Un cerf-volant / Dans le ciel où hier / Il se trouvait là même ! » (M.Coyaud)

L’ascension continue de la colline est présupposée dans :

urei tsutsu / oka ni noboreba / hanaibara
« Toute inquiète / Je grimpe la colline / Ronces en fleurs. » (M.Coyaud)

La durée de ce temps n’est autre chose que la condition indispensable pour « urei tsutsu » (Toute inquiète« ), qui est l’expression non pas d’une sensation mais d’une émotion.  »

 » L’exception n’infirme cependant pas, ici non plus, la règle, selon laquelle plus la forme du poème est courte, plus on se dirige vers un présent instantané.* Bashô fit preuve d’un sens aigu des mots en mobilisant toutes sortes de moyens rhétoriques efficaces pour « exprimer par des mots » cet instant déterminant. Les mots de saison (, ou kigo,) en sont un.  »

 » Les mots de saison sont des instruments puissants pour l’économie de l’expression de la forme de poésie courte.
De même qu’on ne peut pas dire « Il semble que le printemps s’achève et que l’été soit là… » (début d’un tanka de l’impératrice Jitô (645-702)) dans un haiku, on ne peut pas écrire « (Durant cette nuit) longue, longue comme la queue tombante du faisan doré… » (début d’un tanka de Kakinomoto no Hitomaro (vers 660-720)). Même exprimer ce qui est long avec les 5 dernières syllabes seulement (après avoir utilisé 12 syllabes pour indiquer la longueur de la nuit) serait difficile.  »

 » Ou encore pour saisir la sensation d’un instant, Bashô utilisa l’onomatopée ou la réduplication, allant même jusqu’à la combinaison surréaliste de mots.
Par ex. :

horo horo to / yamabuki chiru ka / taki no oto
« Pétale après pétale / tombent les roses jaunes – / le bruit du torrent. » (J.Titus-Carmel)

aka aka to / hi wa tsurenaku mo / aki no kaze
« Soleil de plein été / qui boude le vent d’automne / pourtant déjà là. » (N. Bouvier)

shizukasa ya / iwa ni shimiiru / semi no koe

« Silence caniculaire / le cri de la cigale / pénètre le roc. » (N.Bouvier)

Le temps se suspend là. Ni passé, ni futur, le monde converge dans « l’ici et le maintenant »*.
Tous les auteurs de haiku ne sont pas parvenus à une telle expression du temps comme Bashô. Tous veillèrent cependant à l’impression de « l’ici et du maintenant » et cherchèrent à comprendre la signification de l’impression intelligible en soi dans le présent en s’éloignant du chemin parcouru et sans se préoccuper du cheminement futur.  »

 » Vraisemblablement plusieurs centaines de milliers de personnes cherchent encore aujourd’hui à exprimer leur « coeur » par les haiku. (…) Il faut croire que ces personnes vivent probablement dans l’instant du présent, du moins, en partie, sur le plan de leurs sentiments.  »

Katô Shûichi.

* C’est moi qui renforce (d.p.)