Posts Tagged ‘B.Ross’

L’Essence du Haïku 7) par Bruce Ross

5 août 2011

étalant une natte de paille dans le champ
je m’assis et admirai
les fleurs de prunier

Buson

VI Nature et Beauté

La naturelle beauté d’émotion de la nature est un sujet royal dans le haïku japonais traditionnel. Les sujets correspondant au sentiment émotionnel et à la beauté comme sujets académiques légitimes dans l’esthétique occidentale se sont estompés à la fin du vingtième siècle. Cependant, ainsi que Shakespeare le nota : « Une rose, sous n’importe quel autre nom sentirait toujours aussi bon », et comme l’écrivain américain Gertrude Stein déclara célèbrement : « une rose est une rose est une rose. » Nous avons aussi le compte-rendu de Bashô même à propos de son émerveillement à admirer la lune toute une nuit autour d’une mare. Ransetsu traite également de ce point dans un haïku :

chrysanthèmes blancs
chrysanthèmes jaunes –
si seulement il n’y avait pas d’autres noms !

Bashô donna son propre point de vue à propos du sentiment affectif et de la beauté naturelle : « Il obéissait à la nature et était en phase avec elle et les quatre saisons. » De fait, ainsi même qu’un kigo est incorporé dans le haïku traditionnel, on incorpore au moins une strophe de fleur et une de lune dans la poésie japonaise en commun, le renga. Les fleurs de cerisiers sont probablement l’image de la beauté la plus couramment employée au Japon. Quand le mot de « fleur » est employé, il désigne la fleur de cerisier. Etant donné certaines théories sur la relation des fleurs de cerisiers aux kami ou esprits de dieux Shinto dans le Japon ancien, une équation valable pour le haïku serait que les fleurs de cerisiers égal le haïku, ou que la beauté naturelle égal le haïku.
Un haïku de Zoé Savina, de Grèce, explore cette équation :

vois, en pleine floraison,
à contre-endroit, et à contretemps,
les acacias sous la pluie

Les acacias sont principalement des arbres tropicaux avec de des amas serrés de fleurs jaunes ou blanches. Le poète, ici, souligne la métaphore absolue dans cet instant-haïku. Les arbres ne font pas que refléter la beauté par leurs fleurs. Cette beauté est rehaussée par la pluie. Cette beauté rehaussée élève l’instant-haïku du poème en une épiphanie d’intemporalité ainsi que l’exprime la deuxième ligne. De plus, le poète veut s’assurer que le lecteur comprenne la nature de cette beauté rehaussée en le dirigeant vers l’épiphanie, dans la première ligne. L’épiphanie est de voir les acacias tels qu’ils sont dans leur moment de beauté particulière.

(à suivre : VII) L’Entièreté.)

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L’Essence du Haïku 6) par B. Ross

4 août 2011

« Un moine demande à Li-shan : « Quelle est la signification du Bodhidharma venant de l’Ouest ? »
« Il n’y a pas de « Quelle est », ici ! », dit Li-shan.
« Pourquoi ? »
« Simplement parce que les choses sont comme elles sont. », répliqua Li-shan »

: Mondo Zen.

V) Le Moment-Haïku.

On peut définir le moment-haïku comme la conjonction du particulier et de l’absolu dans un instant du temps. Le haïku est donc, à la base, une épiphanie. L’on voit avec Li-shan que « les choses sont telles qu’elles sont ». Bashô avait dit : « Apprenez à écouter comme les choses parlent pour elles-mêmes. » Dans un moment-haïku l’esprit n’intervient pas dans l’essence des choses ou dans leur synchronicité. Le peintre Juan Gris affirmait : « Vous êtes perdu dès l’instant où vous savez ce que sera le résultat. » La grandeur dans le haïku réside dans la révélation de la réalité telle qu’elle est dans tout son émerveillement et sa liberté.
De toutes les formes de poésie le haïku est celle qui reflète le plus souvent ce cas spécial de temporalité, cette union spéciale du particulier et de l’absolu dans un moment donné. Husserl a suggéré que la transcendance est le transpersonnel, mais que nous ne la connaissons qu’à travers l’objet. T.S. Eliot, dans les « Quatre Quatuors » suggère que l’histoire elle-même est un canevas de moments intemporels.
Un professeur de littérature japonaise, et maître de renku, me dit jadis que les haïku sont éphémères. Je compris qu’il parlait du poème en tant que chose physique et que genre. Ainsi, j’envisageais les haïku écrits sur des bouts de papier qui se décomposeraient naturellement. Maintenant je vois que les haïkus sont éphémères parce qu’ils reflètent le moment-haïku. Dans l’esthétique traditionnelle du Japon, les moments exceptionnels sont inrépétables dans un sens métaphysique. Avec les mots d’Héraclite « on ne peut entrer deux fois dans la même rivière. » La rivière sera encore là, mais elle aura changé les aprticularités de sa nature. Cependant il y a des rochers-haïku au Japon pour préserver de tels moments qui ne peuvent pas se répéter. Quand nous lisons certains haïku écrits par vieux maîtres Japonais, disparus depuis longtemps maintenant, et par de plus récents, nous pouvons expérimenter avec gratitude ce qu’ils ont ressenti dans nos limites interculturelles. Nous suivons la direction de leurs vues et complétons un arc énergétique qui relie le particulier à l’absolu.
Voici un haïku de la Bulgare Aksinia Mikhailova qui capture parfaitement le moment-haïku :

la fenêtre ouverte
le vieux rideau
ravaudé par un nuage gris

Le poème présente un moment avec les choses telles qu’elles sont. La fenêtre est ouverte pour laisser entrer l’air frais. Le rideau usé qui recouvre le rideau a un ou plusieurs trous. Cette scène reconnaissable a la qualité touchante de la simplicité et du vieillissement avec les objets familiers ordinaires. Cependant, par hasard, dans la sunchronisation du moment-haïku du poème, un nuage cuvre le ou les trous du rideau. Cette seule action entraîne notre sentiment dans la simplicité de cette action naturelle et dans le mystère. Le rideau n’est pas vraiment rapiécé mais une connexion poétique entre l’humain et le naturel, entre le particulier et l’universel se crée. Le nuage passera et le moment s’enfuira, mais à ce moment cette simplicité a été exaltée, non sans humour.

(à suivre : VI) Nature et Beauté.)

L’Essence du Haïku 4) par Bruce Ross

3 août 2011

Donne au saule
toute la haine et tout le désir
de ton coeur

Bashô

III) Sentiment et Emotion

Le sentiment d’émotion généré par la métaphore absolue du haïku fut associé à différentes sortes de valeurs esthétiques dans le haïku japonais traditionnel. Mono no aware, le « pathos des choses » est un terme général qui désigne comment l’on est affecté par les choses. D’autres valeurs esthétiques du haïku sont wabi, la simplicité, sabi, la solitude métaphysique et yugen, le mystère. Dans chaque cas le poète était touché par quelque chose du monde, de ce que John Ruskin a péjorativement surnommé « l’illusion pathétique » en prêtant des sentiments aux choses. Au contraire de la poétique occidentale (sauf le romantisme), par exemple, la poésie et la poétique orientales se centraient sur de tels états de sentiments émotionnels. Ainsi, au lieu d’être une chose insensible, une fleur, dans un certain contexte, pouvait irradier un sentiment d’émotion pour le poète japonais de haïku, non en tant que symbole, mais comme une présence existentiellement valide. Le haïku précédent de Bashô valide la connexion existentielle entre un poète de haïku et une entité naturelle, ici un saule. Si dans la symbolique occidentale le saule signifie la tristesse et apparaît comme tel sur d’innombrables tombes, celui de Bashô est un être à part entière. Bashô, fondateur du haïku japonais, pouvait dire : « Pour apprendre de ce pin, va à lui. », et Shiki, fondateur du haïku japonais moderne, pouvait prôner, en empruntant à l’impressionnisme, le croquis d’après nature, ou shasei, comme un méthode pour le haïku. Notons de plus que le « sentiment » dans le haïku n’est généralement pas l’émotion démonstrative de la poésie occidentale. On n’utilise pas le haïku pour exprimer de fortes émotions, que l’on réserve habituellement au tanka. C’est plutôt un mode de sentiment réceptif entre un poète et son objet naturel, même si le climat émotionnel du poète affecte souvent et dirige même sa relation à son sujet.
Ce haïku du français Daniel Py apporte un aperçu de la nature du sentiment dans le haïku :

Le jour suivant le feu d’artifice
les éclairs de l’orage

Les feux d’artifice dans le poème sont des modes culturellement déterminés d’excitation et évoquent habituellement de fortes émotions. Les éclairs orageux sont des événements peut-être inattendus mais certainement naturels qui provoquent de la frayeur chez l’observateur. Le ton de l’auteur est réfléchi plutôt qu’il n’exprime une forte émotion. Il établit une relation soudaine, proustienne peut-être, entre l’éclat des feux d’artifice de la veille et les éclairs de l’orage au présent. En effet, en reliant les éclairs naturels de l’orage aux feux d’artifice, il établit une métaphore absolue qui évoque un mystère absolu d’explosions brillantes dans le ciel sombre. Cela nous rappelle l’esthétique occidentale du XVIIIè siècle selon laquelle les orages symbolisaient une forte émotion et une ferveur religieuse.

(à suivre : IV) La Non-Conscience de Soi.)