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‘Wu Wei’ d’Henri Borel (3) L’Art (La Poésie)

7 novembre 2011

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« Un poète ne saurait vivre que pour son art qu’il aime en tant qu’art, et non en tant que moyen de se procurer quelques vagues jouissances terrestres. Un poète voit les hommes et les choses dans leur essence la plus simple, à tel point qu’il touche pour ainsi dire à Tao. »

(p.63)

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« le mépris de la foule ne plonge pas le poète dans le désespoir, pas plus que les suffrages ne contribuent à son bonheur. Pour lui, ces choses sont le déroulement naturel des effets dont il connaît les causes. »

« Aussi ne crée-t-il point ses oeuvres afin de les donner au peuple, mais parce qu’elles naissent spontanément en lui. Le bruit que font les humains autour de ses oeuvres, ne pénètre pas jusqu’à son oreille ; il ignore s’il est célèbre, ou plongé dans l’oubli. »

« La célébrité suprême consiste à n’en point avoir. »
(: le Nan Hwa King, ch. 18.)

(p.64)

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« Mérite, gloire, honneur, artistes, immortalité – ces mots ont résonné assez souvent à ton oreille pour te faire croire de bonne foi que ces choses étaient aussi indispensables que l’air que tu respires, aussi réelles que ton âme. »
« Tout cela est leurre et illusion. Ceux que tu as vus, peut-être, étaient des poètes de pure origine. Cependant, ils se sont éloignés du rythme qui était leur principe en Tao. Ils n’ont su demeurer tels qu’ils étaient ; leur faiblesse les a fait descendre au niveau des hommes ordinaires. Ils agissent comme ceux-ci et avec plus de passion encore. »
« Eh bien ! ils ne sont plus poètes, et leurs chants ne seront pas vraiment des poèmes tant qu’ils persisteront dans leurs errements. La moindre déviation du rythme originel suffit à tuer la poésie. Il n’y a qu’un seul sentier, simple et vierge, mais implacable comme la ligne droite. Cette ligne droite, c’est la spontanéité, le Non-Agir. À droite, à gauche, c’est le non-naturel, l’activité trompeuse ; ce sont les voies qui mènent vers la gloire et les honneurs ensanglantés par le meurtre et l’assassinat. Il n’est pas rare de rencontrer tel ambitieux qui, sans remords, boirait le sang de son meilleur ami, si cela pouvait lui assurer le succès. La ligne droite, sans courbes secrètes qui la fassent dévier, trace sa route vers l’infini. »

(p.64-65)

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« Suis-moi, et je te révélerai un artiste qui, pour moi, représente l’homme essentiellement simple et pur. »

(p.67)

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« Connais-tu les peines de l’artiste qui, pendant de longues années, cherche les moyens d’épurer, d’éthériser la matière ? »

(p.70)

« C’est ainsi que cette image a fini par devenir une matière qui n’est plus matière, mais bien plutôt l’incarnation d’une idée sublime. »

(p.71)

« En vérité, une image semblable n’est plus une image : elle est dépouillée de toute matérialité. »

« L’âme, enfermée dans le corps de cet artiste, s’est absorbée en Tao qui, un jour, absorbera aussi la tienne. Son enveloppe terrestre s’est dissoute comme se dissolvent les feuilles et les fleurs et la tienne suivra la même destinée. Qu’importe dès lors son nom ? »

(p.72)

« Que fut-il ? Un artisan bien ordinaire, qui, à coup sûr, ne se savait point artiste, qui ne s’estimait nullement supérieur au premier laboureur venu et n’avait aucune idée de la beauté de son oeuvre. »
« Il ne connut jamais la célébrité, et tu chercherais en vain son nom dans les livres d’histoire. »

(p.73)

« Ah ! créer pareille chose, simplement, inconsciemment – c’est bien faire oeuvre de poète ! Cela, c’est l’art qui n’est pas pour un temps, mais pour l’éternité. »

(p.74)

« Et cela vit ici sur notre terre, si résistant dans sa finesse, et cela sera encore lorsque nos enfants auront disparu… Et l’âme de l’artiste s’est absorbée en Tao… »

« Car elle n’est pas faite de matière, mais d’esprit. »

(p.75)

« Il va de soi que ces artisans ne se croyaient pas de grands artistes, ni ne s’estimaient différents du commun. Aussi, jamais de querelles mesquines entre eux, car c’eût été la fin de l’art. Tout était beau parce que tous les hommes étaient simples et travaillaient de bonne foi. »

(p.76)

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« L’art est inséparable d’avec la prospérité d’un pays. Prospérité morale, évidemment, et non politique. Les hommes forts et simples créent spontanément un art robuste et sain. »

(p.77)

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« Notre présence parmi cette beauté est aussi naturelle que celle de l’arbre ou du rocher. Si nous savons nous maintenir dans notre état de simplicité, nous nous sentons définitivement en sécurité dans le vaste rythme du système universel. »

« Pourtant, notre vie est aussi simple en essence que la nature entière. Aucune chose n’est plus compliquée qu’une autre, et l’ordre règne partout. La marche de toute chose est aussi inévitable que le mouvement de la mer. »

« Et tu finiras par apprendre que les paroles ne sont qu’une apparence. »
« Tout revient à l’Unique. »
« Tout est Tao. »

(p.78-79)
Fin du chapitre II, « L’Art », in Wu Wei, Étude inspirée par la philosophie de Lao-Tseu, d’Henri Borel, éd. Trédaniel, 1995.

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L’Essence du haïku 2) par Bruce Ross

1 août 2011

(Cet article est paru dans la revue de haïku nord-américaine : Modern Haiku 38,8.)

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« Dans ces choses [de la nature] il y a une signification profonde,
mais si nous essayons de l’exprimer, nous oublions les mots. » Toenmei

I La Métaphore Absolue

Le haïku est après tout une sorte de poésie, dérivée de la première strophe du poème écrit à plusieurs, le renga, puis du tanka (appelé, à l’origine, waka), qui, chacun, a une prosodie syllabique d’alternativement 5 et 7 unités sonores.
Comme dans tout poème, le haïku emploie des images, une contenu affectif, des valeurs sonores, un langage figuratif, etc. Les formes poétiques japonaises sont normalement courtes; de fait, le haïku est la forme de poésie la plus courte au monde : 17 unités sonores réparties en une structure de 5 + 7 + 5, pour le haïku traditionnel. Les mêmes structures sonores se trouvent dans les tanka et les renga, reflétant les longueurs de lignes des poésies chinoises et le phrasé des chansons (et autres poésies) de la culture japonaise ancienne. Le japonais est une langue non rythmée et le haïku repose sur les onomatopées et, peut-être, sur la valeur des voyelles de chaque unité sonore, mais pas sur la rime. Les cadences de 5 et 7 unités sonores qui se perpétuent deopuis des siècles dans ces formes po&étiques aident également au maintien d’une sorte de rythme.
L’imagerie du haïku et son contenu affectif sont uniques. Le haïku traditionnel comporte un kigo, ou mot de saison, ou un kidai, c’est-à-dire un sujet de saison, qui inclut des événements humains réccurents en rapport avec les cycles naturels, tels que la récolte du riz. Presque toujours, le haïku traditionnel renferme une image concrète tirée de la nature « non-humaine ». On peut donc définir le haïku comme étant un sentiment humain en rapport avec la nature. Une telle imagerie naturelle a été recensée dans des almanachs poétiques appelés saijiki. L’attrait de la beauté de la nature et du contenu affectif pour une culture dont la religion d’origine, le Shintoîsme, contient une sorte de culte de la nature, et dont le statut agraire, dès les temps les plus anciens, demandait un contact cyclique constant avec cette nature, n’est pas une surprise. La beauté naturelle et le sentiment qui y correspond, que la culture japonaise célèbre, est, de la même manière, une clé de voûte des poèmes lyriques ailleurs dans le monde.
Dans le haïku cette imagerie et ce sentiment sont concrétisés avec un simple minimum suggestif.
Le haïku japonais traditionnel contient occasionnellement un langage figuratif tel que l’exagération, la comparaison et la métaphoré utilisées dans la poésie lyrique différente. Mais de tels outils ont tendance à surcharger un poème aussi petit, aux dépends des valeurs d’économie, de résonnance et de mystère constitutifs du haïku. De plus, les kigo et kidai, avec leurs associations saisonnières enrobent le haïku dans une allégorie qui universalise le monde naturel avec ses cycles.
On peut considérer le haïku comme établissant une relation du particulier à l’universel. Tandis que la plupart des poésies dépendent de la métaphore, avec la force affective de la comparaison imaginative pour en déterminer le succès, le haïku, dans sa particularité, se construit sur une « métaphore absolue » du particulier et de l’universel naturels. La comparaison interne du haïku traditionnel est souvent gouvernée par le kireji, une des particules japonaises qui agit non différemment de la ponctuation en anglais pour faire ressortir le contenu affectif d’une partie du haïku ou sa relation avec la deuxième partie et qui souligne la métaphore absolue. La 1ère ligne, par ex., peut se rapporter au temps, et les 2è et 3è peuvent offrir l’image dans la nature d’un objet ou d’un être particulier. Ensemble, la métaphore absolue et le kireji provoquent une étincelle affective qui unit l’universel au particulier.
Un haïku de la slovène Alenka Zorman montre la métaphore absolue :
Fête de l’Indépendance.
Dans le vent chaud mon foulard
touche un étranger.

Une qualité existentielle se trouve, à l’évidence, dans ce haïku qui foisonne de libération, d’humanité et de joie. Le mot de fête marque un événement historique de liberté que maint pays célèbre. Le vent est, à juste titre, réconfortant. Ce vent donne un exemple naturel de ce que la poète américain T.S. Eliot dénommait une corrélation objective, une image poétique tirée du monde réel qui représente, ou métaphoriquement se connecte avec une émotion intérieure. Dans le haïku, la connexion est généralement construite de manière imaginative. Un sens de synchronicité ou d’une connexion déterminée moins évidemment y est présent. Cette métaphore absolue veut que le foulard de l’auteure soulevé par le vent aille toucher une autre personne, parfaitement étrangère. Ce vent permet à un moment de célébration partagée de devenir un moment d’humanité partégée, à travers une imagerie évocatrice, concrète. L’auteur et l’étranger s’unissent. Mais peut-être que Toenmei a raison. Quelque chose de mystérieux se produit dans ce haïku, qui ne peut pas être réellement exprimé par des mots, mais qui peut être ressenti à travers les mots.

(à suivre : II) Le Particulier.)