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Les 1012 haikai de Bashô 141-151)

22 décembre 2011

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secret nocturne
un ver sous la lune
creuse une châtaigne

(automne 1681)

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en papier-mâché
le chat semble connaître
le matin d’automne

(automne, année inconnue)

NB : La plupart des boutiques exposaient une petite statue de chat, patte levée, en guise de porte-bonheur.

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où était l’averse
le moine revient
parapluie en main

(hiver 1681)

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(Les gens riches mangent des viandes goûteuses, et les hommes forts et ambitieux mangent des racines. Je suis simplement pauvre.)

matin de neige
tout seul je mâche
du saumon séché

(hiver 1681)

NB : La préface de ce poème se base sur un proverbe chinois : « Si un homme peut mâcher des racines, il peut tout faire. » À cette époque Bashô dépendait entièrement de ses élèves pour son salaire.

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un tel pin
sortant de la brume
avec un « ho-hisse ! »

(hiver, année inconnue)

NB : En hiver, une tradition voulait que la cour et l’empereur fassent une excursion jusqu’aux collines pour déplanter de jeunes pins, pour les replanter dans des containers.

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se rassemblant dans les élodées
disparaîtrait
si on le pêchait, le poisson blanc

(hiver 1681)

NB : le shirau (« poisson blanc » ou « poisson de glace ») est un petit poisson transparent comme un vairon. Le mot sudaku peut signifier « rassembler » ou « fourmiller », ce qui en anglais crée l’ambiguïté entre l’auteur qui rassemble les élodées et les poissons qui se rassemblent dans les élodées.

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terminant le terme –
seul l’écho des gâteaux de riz
dans un sommeil solitaire

(Nouvel An, 1682)

NB : Le mochi est un biscuit ou un gâteau épais fait de farine de riz. Le riz doit être concassé en poudre dans un mortier, et ce bruit en est venu à symboliser le nouvel an. Non seulement Bashô était-il trop pauvre pour se permettre ce mochi, mais il n’y avait personne non plus pour concasser son riz.

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le garçon gai
une prune et le saule
une femme

(printemps 1682)

NB : Ce verset est un exemple de technique comparative.

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(3 mars)

salissant leurs manches
pêchant des escargots de boue
pas de temps à perdre

(printemps 1682)

NB : Le 3 mars était supposé être le meilleur jour pour pêcher les escargots de boue. C’est aussi la Journée des Filles.

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fleur blanche à visage du soir
allant aux toilettes la nuit
une bougie

(printemps 1682)

NB : Une sorte de bougie était confectionnée à partir d’un « doigt » de bois de pin couvert de cire. Elle avait un cône de papier à la base pour empêcher la cire de couler. Dans le noir, la forme de papier luisante faisait penser à quelqu’un portant une fleur illuminée. Le contraste entre cette image élégante et la vulgarité des toilettes donne au poème sa qualité de haïkaï. Le mot kôka est un euphémisme pour les toilettes d’un temple zen, ce qui ajoute un élément à la plaisanterie. Les amants utilisaient traditionnellement les temples pour leurs rendez-vous.

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le serviteur sexy
chante pour la contemplation des fleurs
des chants à la mode

(printemps 1682)

NB : Les rôsai étaient les chansons pop de l’époque. Bashô fait un jeu de mots entre rôsai et rôei-su (« chanter »). Bashô aurait pu voir cette scène tout en contemplant les fleurs de cerisiers.

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Les 1012 haikai de Bashô – 64-70

3 décembre 2011

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une lune d’été
partant de Goyu
arrive à Akasaka

(été 1676)

NB : Des 53 auberges de la grande route de Tôkaido, les deux villes les plus proches étaient Goyu et Akasaka, distantes d’un mille. L’idée du poème est qu’à cause de la brièveté de la nuit d’été, et non de la distance entre les deux villes, la lune se lèverait au-dessus de toutes deux presque en même temps.

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Un vent de Fuji
placé ici sur un éventail
souvenir de Tokyo

(été 1676)

NB : On considérait qu’il était particulièrement élégant, et traditionnel, d’offrir un cadeau placé sur un éventail, plutôt que touché par une main. Ayant peu à donner, Bashô n’offre que la fraîcheur que l’éventail lui-même peut apporter à son hôte.

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faisant deux cents milles
la distance sous les nuages
pour profiter de la fraîcheur

(été 1676)

NB : La mesure de distance était le « ri », approximativement quatre kilomètres. L’ambiguïté du poème laisse à deviner si ce fut Bashô, ou l’air frais qui franchit cette distance ; s’il venait des nuages jusque dans la vallée d’Iga-Ueno, ou si l’air frais venait des hauteurs plus grandes des nuages.

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contemplant une lune de montagne
rarement vue aussi clairement
dans le vieux et sale Tokyo

(automne 1676)

NB : Ceci fut le verset de départ d’une séance de renga sponsorisée par Kuwana dans la résidence de Watanabe.

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sur les balances
Kyoto et Tokyo soupèsent
mille printemps

(Nouvel An 1676)

NB : Bashô compare Kyoto où il avait vécu, à Tokyo, où il vivait maintenant. Le printemps arrive mille fois, ou éternellement.

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décoration des pins
quand je pense aux trente années
de Nouvel An soudain

(Nouvel An 1677)

NB : Au Japon, beaucoup de gens placent encore des branches de bambou ou de pin à l’extérieur de leur porte, pour le Nouvel An. Bashô avait alors 34 ans. Selon la croyance chinoise, un homme devenait adulte à trente-et-un ans.

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c’est un poème qui débute
le nom du maître de renga
chez lui pour le Nouvel An

(Nouvel An 1677)

NB : Bashô était devenu sôshô (« maître professionnel de haikai-no-renga »). La ligne centrale se constitue du nom de famille de Bashô : Matsuo, et de son « nom de plume » d’alors : Tôsei (« pêche verte »).

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(à suivre : 71-1012)

les 1012 haïkaï de Bashô – 54-63

3 décembre 2011

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le médecin de campagne
mandé par un cheval
du grand manoir

(1675 – saisons mixtes)

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sur la plaine herbeuse
la voix du cerf
à peu près un pouce de haut

(1675 – printemps)

°

l’acupuncteur
martelant dans une épaule
sans vêtements

(automne 1675)

°

sous la tasse renversée
coule le chrysanthème
sur le plateau à fleurs

(automne 1675)

NB : fantaisie visuelle : le saké de la tasse s’est répandu sur le plateau laqué de noir où est peint un grand chrysanthème.

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ça devait être
ça devait être jusqu’à
la fin de l’année

(nouvel an 1676)

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voyant les fleurs de prunier
le chant de printemps du boeuf
meugle oui

(printemps 1676)

°

comme d’un dieu
je regarde dans le ciel son trésor
fleurs de prunier

(printemps 1676)

NB : ceci est la parodie d’un poème de Sugawara no Michizane, écrit en exil, où il était si pauvre qu’il succomba de faim. Le poète fut révéré comme un saint quand on le considéra innocent des charges retenues contre lui, et on lui accorda des miracles dûs à la seule invocation de son nom.

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base du nuage
Le Mont Fuji à forme d’un cèdre
s’élargit

(1676 – saisons mixtes)

NB : Bashô compare la forme du Mont Fuji à celle d’un cèdre. Souvent des nuages bas entourent la base du mont, ne laissant que le cône summital exposé.

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Mont Fuji
une puce sur le couvercle
du moulin à thé

(1676 – saisons mixtes)

NB : les feuilles de thé sèches sont broyées dans un mortier ou un moulin à thé pour libérer plus rapidement leur arôme. Cet objet est protégé de la poussière par un cône de papier huilé, qui ressemble un peu au mont enneigé. Une comptine chante : « une puce grimpa sur le moulin à thé et sauta sur le Mont Fuji ».

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encore en vie
sous la minceur de mon chapeau
profitant de la fraîcheur

(été 1676)

NB : Le célèbre poète Saigyô écrivit un poème similaire à Sayo no Nakayama, publié dans leShinkokinwakashû. Dans ce poème Saigyô trouve toute la vie merveilleuse avec « inochi mari keri » (« encore en vie »), mais Bashô trouve la vie merveilleuse dans le petit espace de fraîcheur sous son chapeau.

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(à suivre : 64-1012)