Ogiwara Seisensui par M. Ueda – 18/19

pp. 329-333

TOUT CE QUE NOUS VOYONS DEVIENT FLEUR.

Dans la préface à « Comment écrire et apprécier le haïku », Seisensui énuméra trois plaisirs que le haïku peut procurer. Il les appela le plaisir de créer, le plaisir d’apprécier, et le plaisir de voir. Ses idées sur la jouissance de la poésie se centrent sur ces trois concepts.
L’observation que le haïku apporte le plaisir de créer se base sur le prémisse que la plupart des gens concernés par le haïku ne sont pas seulement des lecteurs, mais des auteurs également. Comme nous l’avons vu, Seisensui estimait que 99 % de tous les lecteurs de haïkus étaient aussi poètes; il croyait que le haïku faisait de chacun un artiste. « Le plaisir de créer s’approche de la gratification d’un instinct humain. », dit-il « Quand un homme des temps premiers modelait un objet semblable à une bouteille en argile, il a dû ressentir une joie très humaine d’avoir créé quelque chose de ses propres mains, même s’il le fit dans un but pratique. » Composer un haïku, insista-t-il, était plus facile que de faire une bouteille ou presque tout autre objet d’art, puisque cela ne nécessitait pratiquement aucun temps, ni matériau, ni équipement. « Même un écolier de base peut écrire un haïku qui a l’air sincère », remarqua-t-il. « Chacun, pratiquement, peut être un poète de haïku. On n’a besoin de presque pas de temps; une heure après le souper suffira. Avec un carnet et un crayon, un banlieusard peut composer des haïkus pendant son trajet en train le matin ou le soir. » Seisensui lui-même fut introduit à ce plaisir, quand il était étudiant. Il se souvint :

« Lors d’une de mes vacances de printemps, j’allai, lors d’un voyage-haïku de Kasumigaura à Tsukuba, puis à Harma, portant sur moi un carnet et un crayon, que je gardai plus chèrement que ma vie. J’étais déterminé à composer cent haïkus chaque jour. C’était un essai téméraire, mais je pus en écrire autant. Ce furent les jours les plus heureux de ma vie, parce que je pouvais écrire autant de haïkus que je voulais. Le plaisir d’un poète de haïkus consiste non à devenir un expert, mais à créer, à être capable de créer. »

Shiki avait parlé d’une telle sorte de plaisir. Dans ses jours estudiantins, il avait aussi l’habitude d’aller se promener avec un carnet et un crayon. En plus de la joie de créer, Seisensui reconnaissait un plaisir cathartique à écrire du haïku. Il croyait qu’on pouvait soulager la douleur en la transformant en haïku parce que la douleur était objectivée pendant le processus. « Quand une personne se concentre pour écrire du haïku », expliquait-il, « son observation de lui-même s’éclaircit et sa vision de lui-même devient plus distincte. Puisque douleur et souffrance sont subjectives, il est inévitable qu’elles s’éloignent quand il les rend objectives, minutieusement. » Il comparait le haïku à pleurer, à une confession, et à la guérison d’une éruption cutanée. Il était conscient que d’autres gens de poésie avaient aussi un effet thérapeutique, mais il semblait ressentir que pour beaucoup de personnes au Japon, le haïku était la cure la plus accessible parce qu’il était bref, familier, et qu’il ne demandait aucun entraînement particulier. Il était accessible même aux enfants des écoles élémentaires.

A la catharsis s’ajoute le plaisir de ressentir qu’une émotion douloureuse sera partagée par d’autres personnes qui lisent le poème. Pour le voir de l’autre côté, on peut dire que le lecteur expérimente un plaisir cathartique également, puisqu’il s’identifie à l’émotion du poète et se sent soulagé quand le poème laisse libre cours à son émotion à travers le poème. C’est ce que Seisensui appelait le plaisir d’appréciation. « Quand une personne lit un haïku », expliquait-il, « il aime imaginer la scène ou l’émotion que le poète expérimenta. L’acte est agréable parce que le poème touche le coeur du lecteur et cause un phénomène psychique qu’on peut appeler « résonance ». En d’autres termes, lire du haïku donne à quelqu’un le plaisir de communiquer avec autrui et de partager une expérience avec eux. Un tel plaisir peut être obtenu en lisant également d’autres types de poésie, mais Seisensui semble avoir cru qu’un lecteur de haïku peut avoir un plus grand plaisir que d’autres lecteurs parce qu’il est un lecteur plus actif. Dans le haïku, le plaisir d’apprécier et le plaisir de créer se rejoignent ; pour employer la métaphore de Seisensui, le lecteur de haïkus doit compléter un cercle qui est seulement à moitié complété. A un degré plus grand que d’autres formes de poésie, le haïku incite le lecteur à devenir poète et à goûter au plaisir de la création, et à la purification qui l’accompagne : la sienne propre.

Seisensui sentait que le rôle du haïku de créer de la « résonance », était de plus en plus important dans la société moderne où un manque de communication de coeur à coeur était de plus en plus apparent. Seisensui voyait dans la poésie une possibilité de combler ce trou. « C’est seulement par la poésie », affirmait-il, « que nous pouvons vraiment nous parler, en tant que semblables, transcendant les différences d’âges, de métiers et de classes sociales. » Le haïku remplissait particulièrement ce rôle, parce que, depuis les temps anciens, il avait eu une fonction sociale. Cela avait également été la plus démocratique et la plus populairement attirante de toutes les formes poétiques japonaises. D’où il découle que la résonance de coeur à coeur causée par la lecture de haïkus n’apporte pas seulement du plaisir, mais assume aussi un sens social et moral.

Le troisième plaisir du haïku conçu par Seisensui était plus personnel, mais néanmoins aussi significatif. Par « le plaisir de voir », il signifiait l’appréciation de la beauté de la nature. Il écrivit :

« Quiconque peut voir et apprécier la beauté des fleurs. Mais entre ceux qui connaissent le haïku et ceux qui ne le connaissent pas, il y a une différence. Quand les gens sont éveillés au haïku, ils commencent à s’apercevoir des beautés de la nature  à travers des choses aussi improbables qu’une mauvaise herbe ou des feuilles tombées, ce genre de choses qu’ils auraient voulu rejeter avant leur « éveil ». Bien que certains poètes classiques chantassent les excréments, je ne soutiens pas un embellissement des choses sordides ; ce que je promeus, c’est la réalisation qu’il n’y a rien de sale dans la nature. Le bouddhisme enseigne : « L’herbe, les arbres, la terre – tout est Bouddha. » La bouddhéité se manifeste dans chaque herbe et dans chaque arbre. Bashô a dit : « Tout ce que nous voyons est fleur. » Une pierre au bord de la route ou une toile d’araignée sous l’auvent sont aussi belles qu’une fleur. Vivre en ce monde deviendra très plaisant si l’on acquiert une telle manière de voir. On pourrait être éveillé(e) à ce point de vue par le bouddhisme, mais cette route demande un entraînement excessivement difficile.  Il y a une voie plus facile, plus agréable : le haïku.

Les implications multiples du plaisir de voir énoncées ici vont de l’élémentaire au sublime. A la fin, le plaisir devient une sorte d’éveil moral, et le haïku devient une sorte de religion.

A un niveau de base, Seisensui croyait que le haïku cultivait le sens esthétique d’une personne. Non seulement le haïku approfondit-il son appréciation de la nature en aiguisant sa sensibilité, mais il élargit son expérience esthétique en l’aidant à découvrir la beauté dans les choses ordinaires. Dans ce respect, la croyance de Seisensui est semblable à celle des maîtres de thé japonais médiévaux qui cultivaient le « wabi », la beauté de l’indigence et de la sobriété, bien qu’il n’eût probablement pas apprécié son idée d’être associé à un concept esthétique pré-moderne. Comme avec les maîtres de thé, une telle sensibilité poétique, dans la poétique de Seisensui, est liée à une attitude morale. D’après lui, un poète de haïku ne doit pas simplement reconnaître la beauté de la nature ; afin de capturer cette beauté, il doit s’immerger dans la nature et la partager. Le poète doit obtenir l’esprit-haïku, à travers lequel il transcende son petit moi et devient une partie de quelque chose de bien plus grand, quelque chose de cosmique. Seisensui observa qu’un artiste a deux buts dans la vie : un but esthétique et un but moral. Un artiste doit s’efforcer de créer une grande oeuvre d’art, mais c’est aussi un être humain, et il devrait vouloir vivre une vie spirituelle riche. « Ce serait une expérience très satisfaisante pour l’artiste », dit Seisensui. « s’il pouvait immerger son petit ego dans la grande nature, pour atteindre un royaume de libération parfaite dans sa vie quotidienne. Dans cet énoncé, l’expression  « le plaisir de voir » devient équivalent à la joie d’atteindre l’illumination spirituelle, une extase obtenue quand on voit la nature si intensément qu’on s’y perd, se faisant. On se rappelle que Seisensui employa l’expression d' »exaltation religieuse » dans un contexte semblable, en citant Goethe. Le titre de l’article auquel il se référait : « La poésie de l’illumination » nous renseigne sur sa vue de l’utilité ultime du haïku.

(à suivre…)

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