Conclusion à « Poètes japonais modernes – 2/2

(p. 388 :)

La poésie japonaise moderne est devenue encore plus variée en ce qui concerne la forme et le style. (…) Le haïku et le tanka ont entrepris beaucoup de changements formels et stylistiques égalent. Au début, les poètes étaient pessimistes : Shiki, par exemple, prédit les morts prochaines du haïku et du tanka. Cependant , ces formes ont survécu au challenge de la modernisation et du vers libre, en partie parce qu’elles ont pu changer. Les poètes modernes ont, par exemple, commencé à utiliser plus abondamment la technique du rensaku, écrivant des séries de haïkus et de tankas sur un thème commun et les publiant ensemble sous un même titre. Ce mécanisme répond, au moins partiellement, à la complainte souvent exprimée que 17 ou 31 syllabes étaient trop courtes pour rendre justice à l’esprit complexe d’un homme moderne ou aux complexités de la vie moderne. (…)

Les poètes modernes ont aussi pris plus de libertés avec les structures syllabiques. Des haïkus contenant plus de 17 syllabes et des tankas comportant plus de 31 syllabes sont devenus plus courants. La raison est en partie d’ajouter de la fraîcheur et de l’individualité, en partie de répondre à la charge que ces formes fixes sont trop inflexibles. Quelques poètes radicaux de haïku, emmenés par Seisensui, allèrent plus loin et inventèrent le haïku de style libre. Takuboku garda la forme des 31 syllabes, mais imprimait ses tankas sur trois lignes. Kenji écrivit des tankas dans des combinaisons variant entre deux et cinq lignes et Toki Aika expérimenta avec le tanka romanisé. Avec une telle flexibilité de formes, le haïku et le tanka se sont rapprochés du vers libre ; de fait, le haïku de style libre peut être considéré comme une variété de vers libre. Dans le processus, ils se sont coupés des esthétiques et des valeurs morales pré-modernes. (…)

Mais le vers libre a aussi mis en lumière les points forts du haïku et du tanka. Parce que, sous certains aspects, ces formes ne peuvent pas faire concurrence au vers libre, elles ont été forcées de cultiver ce qu’elles peuvent faire de mieux. Comme les poètes modernes l’ont découvert, leur principale force est leur forme ouverte, non conclusive, et la capacité qui en résulte de présenter des pensées fragmentaires dans un langage fragmentaire. (…)

Seisensui sentait que le haïku pouvait exprimer un sentiment spontané avec toute sa spontanéité intacte. (…)

Nous voyons donc que le haïku et le tanka complémentent le vers libre et y trouvent ainsi leur raison d’être. Le vers libre japonais a, à son tour, été affecté par les formes traditionnelles. Un résultat manifeste en est la brièveté. (…) Il y a une manière simple d’expliquer la prédilection japonaise pour la brièveté. Une des explications peut avoir à faire, comme Akiko l’a montré, avec la tradition du lyrisme dans la poésie japonaise : des moments lyriques intensifiés ne peuvent pas durer très longtemps. Une autre explication peut être liée, comme Shinkichi l’a suggéré, à des éléments du zen dans la culture japonaise qui a promu un méfiance en la fonction expositoire du langage. (…) Le langage du vers libre japonais a été influencé par le rythme traditionnel des lignes de 5 et 7 syllabes en alternance. En fait, dans les années de formation du vers libre la plupart des poèmes étaient écrits dans cette structure syllabique, et même plus tard des poètes comme Kenji l’utilisèrent dans leurs vers libres. (…) A l’autre extrémité, il y  avait des poètes comme Sakutarô, qui évitait consciemment tout ce qui pouvait ressembler à la prosodie traditionnelle. Sakutarô ressentait que la répétition des lignes de 5 et 7 syllabes était trop monotone, qu’un tel rythme créait un sens de la vie journalière routinière, et était donc impropre pour la poésie moderne, qui, selon lui, devait s’élever bien au-dessus de la réalité journalière. Seisensui semblait être d’accord, mais dans son esprit, la structure syllabique en 5-7-5 représentait le conformisme et la dépendance envers les valeurs traditionnelles. (…)

Le fait demeure que les poètes pré-modernes n’essayèrent jamais sérieusement d’explorer le potentiel prosodique de la langue japonaise au-delà de la structure syllabique en 5 et 7 syllabes.

(p. 391 :) Le haïku et le tanka, étant des formes poétiques classiques, utilisaient encore  d’ordinaire la langue classique; cependant Seisensui et son groupe ont défendu avec consistance l’écriture du haïku en langue vernaculaire. Durant les premières années du XXè siècle, Takuboku utilisait déjà des phrases en langage familier dans ses tankas, et les expressions familières et les emprunts récents ont continué à envahir le haïku et le tanka, de sorte que, de nos jours, il n’est pas inhabituel de trouver des mots empruntés de l’anglais ou du français dans ces formes poétiques séculaires.

(p. 392 :) Le langage de la poésie japonaise s’est modernisé comme la vie au Japon s’est modernisée.

(p. 395 :) Sakutarô présagea aussi du destin de la poésie et prédit que les bibliothèques publiques relègueraient les livres de poésie dans un coin discret parce que peu de lecteurs y seraient intéressés. La poésie japonaise survivra-t-elle ? Il y a un siècle, Shiki posait cette même question et donna une réponse pessimiste. Cependant la poésie a survécu et a même proliféré, et il l’aida même en ce sens. Nous ne pouvons qu’espérer que l’histoire se répétera.

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FIN de Modern Japanese Poets, éd. Stanford University Press, 1983, par Makoto Ueda, professeur de Japonais et Directeur du Centre des Etudes asiatiques à l’université de Stanford. Il est l’auteur de Ecrivains japonais modernes et la Nature de la littérature, duquel ce livre est une suite. 

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(tr. (c) dp., Paris-Orly, 2016.)

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