Ogiwara Seisensui 16/19 – pp. 321-6.

Seisensui publia certains de ses propres haïkus sous forme de distiques. En voici deux, écrits en 1914 :

une voile au loin

le vent souffle fort dans les yeux du timonier

pas une seule tombe non éclairée

cet endroit grouillant de villageois

Il écrivit beaucoup de poèmes semblablement sur deux lignes autour de cette époque, mais il en vint graduellement à douter du bien-fondé de les appeler haïkus. Dans le haïku, ressentait-il, une des lignes est sémantiquement plus lourde parce que le haïku a une seule focale. « Je devins conscient« , confessa-t-il, « qu’un haïku devrait avoir une focale rassemblant tous les rayons de la lumière« . Relisant le premier haïku cité plus haut, il admit qu’il y avait deux focales – la voile et le vent. Afin que le poème soit un haïku, il sentit qu’il devait se concentrer sur une des deux, et il le récrivit pour boomer sur le vent avant de l’inclure dans sa collection de haïkus.
Seisensui n’abandonna cependant pas la poésie sur deux lignes. A la place, il essaya de la développer sous forme de strophes indépendantes. L’essai atteint son apogée en 1918, quand il publia nombre de tels distiques aussi bien qu’un long essai jetant des fondations théoriques pour la forme expérimentale. En résumé, ces fondations étaient le désir du poète d’écrire un poème court qui permet le passage du temps, contrastant avec le haïku qui cristallise une compréhension momentanée dépourvue d’éléments temporels. « La vie du haïku réside dans son moment concentré« , expliqua-t-il. « Il ne peut pas vraiment représenter le rythme du temps. Mais un poème sur deux lignes semble capable de suggérer un rythme temporel« . En d’autres termes, il essaya d’utiliser la nouvelle forme pour exprimer des expériences qui semblaient trop longues pour le haïku. En voici deux exemples :

(Printemps chaud)

du rebord de la baignoire

le temps tranquillement déborde

(Hiver)

Le ciel s’approfondit jour après jour

chaque arbre en vue se dénude

Comme ceux-ci – et à la différence du haïku – beaucoup de ces distiques ont des titres. Ils montrent également une structure plus logique que le haïku ordinaire. Ces deux faits peuvent être dûs à la présence d’éléments temporels. Tandis qu’un poète de haïkus exprime une compréhension avant qu’elle ait le temps de se figer, un écrivain de distiques choisit de méditer sur sa compréhension, laissant le temps à son intellect d’entrer en jeu. Un poème écrit ainsi a des chances d’avoir un thème plus concret et une structure mieux ordonnée; il demande un titre également.

L’appel de Seisensui pour une poésie sur deux lignes tomba dans des oreilles de sourds. A peine personne ne répondit, sauf un petit groupe de ses propres élèves. Il est facile de comprendre pourquoi. Les poèmes sur deux lignes ont une forme de strophe fixe, avec moins de liberté d’expression que des versets libres, et n’ont pas les siècles de tradition qui polirent tankas et haïkus. Si une forme fermée ne contribue que peu ou pas à l’expression poétique, on peut aussi bien écrire des vers libres. Les propres poèmes de deux lignes de Seisensui ne favorisèrent pas non plus la cause parce que, en général, ils étaient moins qu’inspirants. La forme sur deux lignes fut une expérience intéressante, mais pas beaucoup plus.

En plus de mettre l’accent sur l’importance de la césure dans le haïku et de développer cette pause dans une forme expérimentale de distiques, Seisensui reconnut d’autres pauses, plus courtes, dont il pensait qu’elles donnaient de la complexité et des variantes au rythme global d’un haïku. « Pauses » n’est peut-être pas le terme approprié, étant donné que le lecteur ne s’arrête pas nécessairement de lire à ces endroits; elles sont plus sémantiques que d’élocution. Elles se produisent  essentiellement quand une expression ou quelque unité grammaticale se termine et qu’en commence une autre. Selon Seisensui, dans la plupart des cas, un haïku aura trois, quatre ou cinq expressions semblables; la combinaison de leur nombre et de leur longueur donne au haïku son rythme unique.

Qu’un haïku puisse être un poème de trois locutions est facile à voir. Un haïku traditionnel, avec sa structure en 5/7/5 se scinde facilement en trois parties séparées par deux pauses. Par exemple, dans le célèbre haïku de Buson :

fleurs de moutarde :

la lune à l’Est

le soleil à l’Ouest

il y a trois locutions distinctes correspondant aux divisions de la structure en 5/7/5. Seisensui se propose d’illustrer ce trait structurel en utilisant un triangle (voir fig. 1) Le dessin a l’avantage de montrer que les locutions « la lune à l’Est » et « le soleil à l’Ouest » ne correspondent pas seulement l’une à l’autre, mais répondent à « fleurs de moutarde » depuis leur position respective. Seisensui observa que « la scène s’étend loin vers l’est et loin vers l’ouest, avec la vaste étendue de fleurs de moutarde reliant les deux. De fait, c’est un énorme triangle. C’est comme si l’immense triangle recouvrait tout entre le ciel et la terre.

(Figure 1 = analyse du haïku de Buson, I.)

Seisensui trouva aussi une forme triangulaire dans ce haïku de style libre de Sensuirô (+ 1964) * :

un enfant

et la route vers un temple

après l’averse

(voir figure n° 2.)

* Sensuirô fut membre fondateur d’une revue des débuts du haïku de style libre, « Expérience », mais il devint un contributeur régulier de « Nuages en strates » après avoir rencontré Seisensui en 1914. Il publia également sa propre revue de haïkus : « Fenêtre ».

(Figure 2 : Analyse du haïku de Sesnuirô, I.)

Il compara le haïku à une peinture appelée « Paysage avec enfant ». Le poème lui fit visualiser un enfant au premier plan, quelques nuages de traîne à l’arrière-plan et un temple avec sa route à mi-chemin entre les deux. Les trois éléments du paysage constituant les trois points du triangle.
Seisensui croyait cependant que le haïku de Sensuirô pouvait aussi former un carré; en fait il préférait cela. La forme du poème ressemblerait alors à ceci

(figure 3 : Analyse du haïku de Sensuirô, II.)

un enfant   …  après l’averse

.                                                      .

et la route  …  vers un temple

Le carré permet à l’enfant et au temple de se faire face, et il sépare la route du temple et la rapproche de l’enfant. Seisensui pensait que ces changements aidaient le lecteur à visualiser l’enfant sur la route. Le carré suggère également que l’enfant et le temple sont en relation – les enfants japonais jouaient souvent dans les cours des temples – et éclairait ainsi l’image du temple, le faisant correspondre  avec le sentiment rafraîchissant de l’air après l’averse.

En général, Seisensui semble avoir préféré disséquer un haïku en quatre parties, que le haïku ait une structure en 5/7/5 ou pas. « Un haïku traditionnel a 5, 7, et 5 syllabes », écrivit-il. « Chaque groupe de cinq syllabes représente normalement une unité sémantique, tandis que le groupe de sept en contient deux. Conséquemment, beaucoup de haïkus ont quatre unités de sens. » Dans sa vision, le haïku de style libre est plus fidèle à l’idée d’un poème en quatre parties puisqu’il n’est pas restreint par la structure en 5/7/5. « Vous pouvez ressentir que le haïku est une forme restrictive si vous considérez que c’est un poème de dix-sept syllabes« , dit-il, « mais essayez d’y penser comme d’un poème à quatre unités. Alors la longueur du poème – c’est-à-dire le nombre de syllabes – sera déterminée par la longueur des mots contenus dans chaque unité. Le poème peut comprendre 18 ou 19 syllabes, ou seulement 15 ou 16 en tout. Si vous considérez le haïku comme un poème de quatre unités… vous trouverez que le haïku est quelque chose d’excessivement libre et naturel. »

L’argument de ce passage est basiquement le même que celui présenté quand Seisensui pressait les poètes de haïku de suivre le rythme interne plutôt que le modèle extérieur en 5/7/5, sauf qu’il concevait ce rythme interne comme étant constitué de quatre parties.
Seisensui offrit un certain nombre d’exemples pour soutenir sa théorie  qu’un haïku se compose de quatre parties. Comme nous l’avons vu, il cassa le modèle de Bashô sur 5/7/5 en quatre :

rassemblant les pluies

du début de l’été,

comme est rapide

la rivière Mogami!

Un autre exemple qu’il cita fut le haïku de Bashô sur les plants de bananiers qui montra

 

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