Ogiwara Seisensui 15/19 – pp. 317-21

LES LIMITES DE LA LIBERTE :

En parlant du haïku de style libre, personne ne peut éviter la question de la longueur appropriée d’un poème individuel. De combien long ou court peut être un haïku de style libre ? Peut-il s’écrire en trois syllabes seulement ? Ou en 30 ? Ecrire un poème de 100 syllabes et l’appeler haïku de style libre défierait le sens commun. Bien qu’énoncer des règles précises quant à la longueur d’un poème irait contre le principe même du haïku de style libre, il doit y avoir quelque accord à propos de la longueur d’un poème, aussi longtemps qu’il puisse être appelé haïku et non vers libre.
La réponse de Seisensui à cette question dans Une Nouvelle Introduction au haïku était qu’un haïku de style libre devrait avoir « une longueur qu’on peut lire d’un souffle ». Il dit qu’il devait en être ainsi parce que le haïku était en premier lieu une exclamation indiquant son admiration devant la beauté de la nature. Il ne développa point, excepté pour signaler qu’il était difficile de lire un tanka sur un seul souffle. Nous présumons donc qu’il pensait qu’un haïku de style libre devait comporter moins de trente-et-une syllabes. Dans un autre livre Commentaires critiques sur le haïku de style libre, il dit qu’un haïku de style libre pouvait parfois devenir plutôt long, mais pas « ridiculement long », et ajouta qu’un haïku ordinaire se composait de quatre parties et que chaque partie pouvait contenir jusqu’à sept syllabes. Il s’ensuit donc que le haïku le plus long pourrait avoir au total vingt-huit syllabes. « Un haïku plus long que cela est rare », dit-il. Pour le plus court, il cita le haïku de Shikunrô, à propos de la plaine herbeuse sous une nuit de lune, qui, nous l’avons vu, comporte seulement six syllabes. « Des poèmes aussi courts sont rares », ajouta-t-il. « S’ils sont trop courts, ils ont tendance à avoir l’air infirmes. » De ces commentaires, on peut conclure que Seisensui pensait que la longueur d’un haïku ordinaire de style libre devait compter entre 6 et 28 syllabes.
Pour tester ce prémisse, j’ai compté les syllabes de 283 poèmes publiés dans Commentaires Critiques sur le haïku de style libre, livre destiné à rassembler des poèmes représentatifs du genre à cette époque. Le plus grand nombre de haïkus de style libre dans l’anthologie comporte dix-neuf syllabes. Il y en a quarante. Le deuxième nombre le plus important (25) est écrit en 21 syllabes. Après cela, dans l’ordre, viennent 21, 22, 18, 16 et 17 syllabes. Un seul poème a plus de 28 syllabes; aucun moins de 9. 65% des poèmes ont entre 17 et 22 syllabes. On peut dire que notre prémisse est correct : plus de 99% des haïkus de l’anthologie contiennent plus de 5 et moins de 29 syllabes.

Commentaires critiques sur le haïku de style libre parut en 1935. Dans les années qui suivirent, les poètes semblent être devenus plus libéraux par rapport à la longueur des haïkus de style libre. Un cas extrême en est Shikunrô, qui écrivit quelques uns des poèmes les plus courts en japonais, y compris celui-ci :

visage

Ce haïku – si on peut l’appeler haïku – comporte seulement deux syllabes dans le japonais original. A l’autre extrême, quelques « haïkus » extraordinairement longs ont paru. Quelques uns des plus longs, tels que le suivant, furent écrits par Matsumoto Kazuya (né en 1928) *

* Kazuya fut membre d’un groupe promouvant le haïku en japonais colloquial. L’exemple cité ici est tiré d’un de ses recueils de haïkus publié en 1959 :

bleu

perçant le ciel

deuxième désherbage

troisième désherbage

et cependant

de l’intérieur des grains de riz

ils poussent

cela ne redresse plus

mon dos

Ce poème a 55 syllabes! Les deux exemples cités dépassent les directives générales démises par Seisensui, mais les deux auteurs soutiennent que ce sont des haïkus. Le sont-ils vraiment ? Seisensui les aurait-il approuvés comme étant des exceptions ?

Je crois que non, bien qu’il ait été généreux à propos de la longueur des haïkus de style libre. Les deux poèmes ne sont pas compatibles avec sa poétique. Seisensui définissait le haïku comme étant un poème capturant les perceptions momentanées d’un homme qui avait atteint une union mystique avec la nature. Il le distinguait des versets libres par la présence d’une compréhension spontanée et par l’absence d’une progression temporelle de pensée. Un poème excessivement court comme celui de Shikunrô a du mal à dépeindre ou suggérer avec quelque profondeur l’union du poète avec la nature. Si un poète se limite à deux ou trois syllabes, il n’a qu’un mot en japonais sur lequel travailler, et le mieux qu’il puisse faire est de présenter une seule image, comme le fit Shikunrô. Le poème qui en résulte est trop cryptique; au mieux c’est une devinette zen, dont Seisensui pensait qu’elle ne méritait pas le nom d’oeuvre d’art. A l’autre extrémité, un très long haïku comme celui de Kazuya, s’approche inévitablement de ce qui est généralement connu comme étant un verset libre, parce que sa longueur même crée l’impression du temps qui passe. Un poème de 55 syllabes ne peut pas être lu d’un seul souffle, et une conscience du temps entre inévitablement dans l’esprit du lecteur quand il lit le poème du début à la fin. Le poème de Kazuya suggère définitivement le passage du temps, puisqu’il mentionne le deuxième puis le troisième désherbage, entre lesquels il y a un intervalle de plusieurs semaines. Le poème transmet le sentiment que le fermier-poète regarde en arrière et réfléchit; ce n’est pas un flash instantané de compréhension.
Seisensui trouvait plus facile de caractériser le haïku de style libre par sa structure que par sa longueur. Selon lui, le facteur de base dans la structure d’un haïku de style libre est la césure, une pause principale qui se produit une fois dans le poème. La césure a été un trait structurel manifeste du haïku traditionnel pendant des siècles : le poème de dix-sept syllabes a habituellement un « mot de coupe », mot signifiant un arrêt majeur dans le flux du sens. Seisensui appréciait ce trait dans le haïku traditionnel et observa qu’un haïku sans césure n’était pas vraiment un haïku, mais un « hiraku », un « verset plat » dans le corps principal d’un verset lié. *

* A ement parler, le « hiraku » se réfère à toute strophe constituant un poème lié, sauf les trois premières et la dernière, mais ici Seisensui signifiait n’importe quel verset du haïkaï sauf le premier.

Un tel verset était « comme un bâton » et « sans aucun signe de rythme-haïku ». Il faisait grand cas de la césure dans le haïku parce qu’il pensait qu’elle aidait à exprimer « un sens cubique de la nature ». D’après son opinion, un haïku sans césure est trop plat.

Seisensui cita nombre d’exemples pour illustrer l’importance de la césure, parmi eux ce haïku de style libre de Raboku :

émaciée

une lune croissante se lève,

feuilles d’igname

Il signala la présence d’une césure après la deuxième ligne qui, disait-il, provoquait une hésitation chez le lecteur qui réfléchissait alors pendant un moment. Cette pause crée le sentiment de comment les feuilles d’igname, qui étaient dans le noir, reçoivent soudain les rayons blancs de la lune et apparaissent faiblement à la surface de a terre. Il invita le lecteur à comparer le poème avec un haïku conventionnel sur le même thème :

émaciée

une lune croissante monte

sur des feuilles d’igname

Le deuxième haïku supprime la césure en ajoutant le mot « sur ». Le résultat est un poème plus plat, plus descriptif, sans le sentiment que le poète découvre soudain des feuilles d’igname dans le noir. Seisensui décrivit l’effet de ce haïku comme « tiède », « commun » et « explicatif ».

Sa haute opinion de la césure amena Seisensui à insister sur le fait qu’un haïku est structurellement un poème de deux lignes. Pour cette raison, quand il romanisait des haïkus classiques, il écrivit chaque poème sur deux lignes; de la même manière, chaque fois qu’il traduisait un haïku en anglais, il le rendait par un distique non rimé. (Un exemple a été cité : le haïku de Bashô sur les alouettes). Seisensui fut très mécontent quand le comité de traduction de la Société Japonaise pour la Promotion de la Recherche Scientifique *, pour un de ses projets, décida de traduire tous les haïkus sur trois lignes. En tant que membre du comité, Seisensui argumenta véhémentement en faveur d’une traduction sur deux lignes, mais il ne fut pas écouté parce que, selon lui, beaucoup d’entre eux étaient des spécialistes de la littérature anglaise, et n’avaient aucune compréhension du rythme du haïku.

* Nippon Gakujutsu Shikôkai. Le projet auquel on se réfère ici aboutit à Hakaï et Haïku (Tokyo, 1958), un des recueils de haïkus standard, disponible aujourd’hui en anglais.

(à suivre…)

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