Ogiwara Seisensui 14/19 – pp. 313-7.

La simplicité de la forme du haïku requiert inévitablement la participation active du lecteur. Parce qu’il y a tant d’espace vide dans le tableau, le lecteur doit utiliser sa propre imagination pour le remplir. Pour expliquer une telle relation poète-lecteur, Seisensui utilise souvent la métaphore du cercle. Dans son opinion, chaque haïku est un cercle duquel seulement la moitié est complétée par le poète. L’autre moitié doit être apportée par le lecteur. « Pour faire court« , dit-il, « un haïku ne peut être dûment apprécié que s’il y a un travail d’équipe du poète et du lecteur. Seuls ceux qui sont capables d’écrire des haïkus peuvent véritablement comprendre des haïkus écrits par autrui. » A cause de son extrême brièveté, le haïku demande à chaque lecteur d’être un poète à un plus haut degré que d’autres formes de poésie. « On peut apprécier un roman, une pièce de théâtre, une peinture ou de la musique en étant un simple lecteur, spectateur ou auditeur« , dit Seisensui. « Dans le haïku, cependant, seuls des pratiquants peuvent apprécier le « produit ». »  Il estima une fois que 99 % des gens qui lisent des haïkus dans le Japon contemporain avaient écrit des haïkus eux-mêmes.

Selon Seisensui, il n’y a donc pas de distinction claire entre le poète et le lecteur, parce que lire un haïku s’apparente sur beaucoup de points à en écrire un. A strictement parler, aucun haïku n’est une oeuvre d’art achevée; chaque poème attend un lecteur pour venir le terminer. « Je pense« , remarqua Seisensui, « qu’on peut dire que le haïku est un art  présentant non quelque chose qui est exprimé, mais quelque chose qui exprime. Il zooms moins sur une oeuvre complétée que sur un coeur qui crée une oeuvre. » Il laisse entendre qu’un haïku est un catalyseur qui initialise ou promeut le processus qu’est l’écriture de versets. Bien qu’on puisse appliquer cette idée à toute poésie, le haïku, à cause de sa brièveté requiert une plus grande participation du lecteur. Cette relation étroite entre poète et lecteur remonte à l’origine même du haïku, aux temps qu’il était le premier verset d’un poème en chaîne. Dans le haïkaï, chaque lecteur devait être un poète; il devait ajouter son propre verset au poème composé en sa présence.

L’extrême brièveté du haïku et la demande subséquente faite à la participation du lecteur font émerger les questions de l’ambigüité et de la pluralité des sens. Seisensui sous-entendait qu’un haïku était fini à 50% par le poète et que les autres 50% devaient attendre  sa complétion par des lecteurs individuels, mais certains de ses adeptes écrivirent des haïkus qui ne semblaient finis qu’à 20 ou 30%. Il critiqua certaine fois plusieurs haïkus de ses élèves, disant qu’ils ressemblaient plus à des strophes de poème lié qui attendaient d’autres strophes à venir. En une autre occasion, il fit remarquer qu’un haïku par trop ambigu n’était généralement qu’un mot d’esprit ou au mieux une devinette zen, mais que, dans chaque cas, il ne méritait pas le nom d’oeuvre d’art.

Que le souci de Seisensui concernant l’ambigüité excessive soit justifié se révèle dramatiquement dans un examen qu’il fit passer dans un collège de femmes tokyoïtes, où il enseigna un temps. Le test proposait cinq haïkus de style libre que les étudiantes n’avaient jamais vus auparavant et leur demanda de les expliquer. Le fait est qu’un des cinq haïkus était si ambigu que sur les cent-vingt examinées, une seule donne une réponse « correcte ». Voici ce poème :

Rappelant

avec un seul mot

Voici quelques unes des réponses que reçut Seisensui :

A) Le poème me fait me souvenir du jour où je quittai la maison pour aller à Tokyo. N’exprime-t-il pas l’affection d’un parent qui, disant au-revoir à un enfant, par inadvertance l’appelle à haute voix? Rappelant l’enfant d’un mot – voilà la situation.
B) L’occasion est la séparation de deux amants. A la dernière minute, l’homme dit un mot pour rappeler la femme. Il se souvient encore du jour, parfois.
C) Un seul mot aurait suffi pour rappeler la personne, mais il ne put pas le proférer. Il le regrette depuis. Le poème exprime le sentiment vide, triste, de la séparation.
D) Dans un endroit en ville où il y a foule, le poète pensa voir une connaissance, mais parce qu’il n’en était pas certain, il ne put pas se décider à appeler. Le poème renferme ce sentiment d’hésitation.
E) Quand le poète parla à un malade alité, la réponse reçue n’était que d’un mot. Le poème montre le sentiment solitaire, impuissant de cette voix.

Dans le jugement de Seisensui, A) était la réponse correcte. Il décréta toutes les autres réponses fausses parce qu’elles ne se centraient pas suffisamment sur l' »affection » qu’il pensait être au coeur du poème. Cependant, il n’expliqua pas pourquoi une lecture qui se concentre sur l’affection devait être considérée comme correcte. Apparemment, la bonne sorte de lecteur saisit le bon sens instinctivement. « Dans le haïku, le sens est compris instantanément, dès que le lecteur lit le poème« , dit-il. « Il n’y a rien qu’on puisse faire pour ceux qui ne comprennent ni ne saisissent la significationn instantanément. » Ceci fait de la lecture du haïku une pratique ésotérique réservée aux seuls initiés. Quand 119 des 120 étudiantes du collège ne comprennent pas correctement le sens d’un poème, n’y a-t-il pas quelque chose de « faux » dans le poème, ou est-ce qu’un professeur ne devrait pas se poser cette question ? Seisensui réfléchit pour voir si le haïku avait une expression fautive. Mais il ne put voir de faute au poème, et il reporta la faute sur le manque d’expérience des étudiantes en matière de lecture de la poésie.

Les commentaires de Seisensui à propos d’un autre des cinq haïkus et de ses interprétations variées révèlent son système général de classification des différentes lectures d’un poème. Le haïku de style libre présenté à la sagacité des étudiantes était :

un béret

pend du pilier –

une urne funéraire

A la lecture des réponses faites par les étudiantes, Seisensui eut le plaisir de voir que plus de la moitié d’entre elles avaient interprété le poème de la manière qu’il souhaitait. Les réponses d’un autre tiers n’étaient pas fausses, mais, selon lui, ne pouvaient pas être considérées comme correctes non plus. Voici quelques réponses typiques :

A) Le béret pend du pilier comme avant. Mais pourquoi son propriétaire l’a-t-il transformé en urne? Le poème suggère la douleur du poète autant que ses souvenirs de la personne défunte.

B) Je me demande si le défunt était un peintre obscur. La pièce semble vide. La seule chose remarquable est le béret qu’il aimait porter. Cette scène rappelle la vie solitaire qu’il a connue.
C) L’enfant est mort et repose dans l’urne, mais son béret pend encore au pilier. C’est un poème douloureux.
D) L’enfant de maternelle a été tuée dans un accident. La couleur rouge du béret, pendant toujours au pilier, accroît la douleur du poète.
E) Le poète a été malade, et pendant tout ce temps son béret est resté accroché au pilier. Il a l’air d’une urne. Le poème exprime la tristesse du poète vieillissant.

Seisensui considéra que les réponses A) et B) étaient correctes. Il préférait la B) parce qu’il pensait qu’elle approfondissait la signification du poème. Il dit que C) et D) étaient possibles, mais pas très bonnes : leurs auteurs avaient identifié le propriétaire du béret comme étant une petite fille, et cela semblait inapproprié. Il souligna que si le défunt était une petite fille, sa famille endeuillée n’aurait jamais laissé pendre son béret dans la pièce, parce que cela aurait été une remémoration douloureuse des jours où elle était vivante. Les étudiantes qui liront le poème selon les réponses C) et D) n’avaient jamais été mères elles-mêmes, spécula-t-il, elles avaient donc donné des interprétations possibles mais peu probables.Quant à la réponse E), l’étudiante qui la fit avait une connaissance insuffisante de la structure d’un haïku. « Un béret » et « une urne funéraire » sont juxtaposées dans le poème, car après la deuxième ligne il y a une césure caractéristique du haïku. L’étudiante ignorait cette pratique et compara les deux images, se trompant sur l’urne, métaphoriquement.

Les principes de l’interprétation du haïku qui émergent des commentaires de Seisensui sont une combinaison étrange de familier et d’ésotérique. En expliquant le poème du béret il montra qu’une lecture correcte du haïku est possible pour quiconque porte une attention soutenue à la structure des mots et l’imagerie d’un poème aussi bien qu’au travail de l’esprit humain. Mais en discutant, en partant, il plaça une emphase excessive sur la compréhension instantanée, instinctive. Quand toutes les étudiantes sauf une donnèrent des interprétations inadéquates, il blâma les étudiantes de ne pas posséder cette mystérieuse capacité. Ici se trouve le dilemme du théoricien de haïku de style libre. D’un côté il doit défendre l’interprétation libre du poème, comme doit le faire tout critique de haïku. Mais d’un autre côté il doit appuyer l’identité du haïku de style libre et demander au lecteur d’essayer d’atteindre le coeur du poème qui est une union mystique de l’homme et de la nature. Tiraillé entre ces deux pôles contraires, Seisensui ne savait pas comment les réconcilier. A cause de la nature subjective de l’interprétation littéraire, cette réconciliation n’est facile dans la critique littéraire d’aucune période ni culture; le problème est multiplié quand on aborde le haïku, forme poétique particulièrement susceptible de multiples interprétations. Seisensui prônait la beauté simple du haïku, mais la simplicité signifie aussi l’ambigüité, et il ne sut pas résoudre cette difficulté.

 

(à suivre…)

 

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3 Réponses to “Ogiwara Seisensui 14/19 – pp. 313-7.”

  1. Sophie G. Says:

    Je me sens à présent plus éclairée concernant la nature du haïku, très hermétique aux non-initiés!

  2. Marcel Peltier Says:

    En accord avec mes essais minimalistes.

  3. danielpy Says:

    exact, Marcel !

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