Ogiwara Seisensui – 13/19 – pp. 311-13

Dans la définition de Seisensui, la « naturalité » couvre un plus gand éventail de sens que ce ne fut le cas dans les poétiques pré-modernes. Un haïku moderne peut dépeindre la beauté de la vie urbaine contemporaine et produire de la naturalité. Seisensui illustra ce point avec quelques exemplaires valables, dont :

Un camion

chargé d’acier;

arbres au long de la rue

sur le point de bourgeonner.

Le haïku de style lbre dépeint la force dynamique de la nature à travers l’image d’arbres en hiver, qui sont extérieurement aussi glacés que l’acier, mais intérieurement débordent de force. Ils éclateront en myriades de bourgeons au premier signe du printemps. Les barres d’acier sur le camion sont aussi pleins de vie comme elles se hâtent vers un chantier de construction; bientôt elles feront partie de la vie de gens qui occuperont les bâtiments. « Nous reconnaissons une force de vie non seulement dans les arbres, » dit Seisensui, « mais aussi dans le camion. Le camion chargé d’acier est lié aux arbres à travers cette force-de-vie. » Le haïku montre donc de la naturalité, cette sorte de naturalité que Seisensui voulait voir dans la poésie du XXè siècle.

L’autre de ses principes esthétiques jumeaux, la SIMPLICITE, trouvait son origine également dans le haïku pré-moderne. Il pensait qu’il était relié directement à l’amour japonais de la nature. « J’ai dit que les Japonais sont des grands amants de la nature, et maintenant je dis que ce sont aussi des amants de la simplicité. De fait, on peut apprécier complètement la beauté de la nature sans en aimer la simplicité, parce que beauté et simplicité sont inséparables dans la nature. » Comme Shiki, il croyait que la nature était simple. Il aimait illustrer ce point en se référant à deux choses dont les Japonais pensaient qu’elles représentaient le summum de la beauté naturelle : le Mont Fuji et un pin. La forme du Mont Fuji est si simple qu’on pourrait l’esquisser avec trois allumettes. Et un pin, particulièrement de la sorte de ceux représentés fréquemment par les peintres japonais a une forme simple, avec très peu de branches. Seisensui se demandait si le mont Fuji et les pins avaient atteint une beauté aussi simple parce qu’ils étaient en place depuis si longtemps et que les éléments les dépouillaient de tout le superflu. Dans leur simplicité ils montraient la forme ultime de la nature et de sa force. Selon Seisensui, l’art pictural et la poésie du Japon, particulièrement le haïku, avaient cultivé une telle beauté simple.

Comme la naturalité donc, la simplicité est une manifestation de la force essentielle de la nature. Une fois encore, comme la beauté naturelle, elle est dynamique. Seisensui observa : « La « simplicité » ne signifie pas quelque chose de passif, quelque chose de fait sur une échelle réduite. Cela est à l’oeuvre dans des choses complexes, diverses, désordonnées, jusqu’à ce que cela trouve un centre et les unifie en une seule entité. Seulement quelque chose qui possède de la force peut faire cela. C’est la même chose avec l’esprit de l’homme : quand l’esprit est unifié par un propos unique, puissant – par exemple l’admiration du grand pouvoir de la nature – il devient extrêmement simple. »

Le passage n’explique pas seulement le sens de la simplicité, mais aussi la manière dont un haijin travaille sur son matériau. Composer du haïku est un processus de simplification, de concentration complexe du matériau autour d’un seul centre, et cela peut se faire quand l’esprit du poète atteint à la simplicité d’une force naturelle.

Seisensui montra maints haïkus montrant la beauté de la simplicité – une tâche aisée pour quiconque. Voici un exemple, un haïku de Bashô que Seisensui traduisit ainsi :

jour après jour le blé mûrit;

les alouettes, comme elles chantent gaiement!

Dans une longue explication en anglais, Seisensui souligna qu’une alouette, appelée « messager du soleil »se voit souvent chantant au-dessus de champs de blé qui changent subtilement de couleurs jour après jour, de jaune-citron à jaune-abricot, à jaune-orange, à orange brûlée, etc. Il demanda ensuite à ses lecteurs « Ne vous imagineriez-vous pas l’alouette face au soleil chanter pour témoigner de la Bonne Terre, si pleine de paix et de bonheur ? Ne semble-t-il pas que le blé, brillant si fort, exprime le « pouvoir-de-la-vie » infini de la Terre Mère ? En d’autres termes, la nature est une simplicité harmonieuse. » L’argument de Seisensui est que, en condensant la vaste scène du paysage d’été, Bashô réussit à capter la simplicité de la nature. Il se satisfaisait que le haïku, en moins de vingt syllabes, pouvait créer l’impression d’une atmosphère claire et ensoleillée de champs de blé que Wordsworth mit plus de lignes à dépeindre dans « Une alouette ».

Seisensui considérait sans doute possible que le haïku de style libre était un véhicule plus adéquat pour présenter la simplicité de la nature que la forme 5/7/5. Nous l’avons déjà vu changer le fameux poème de la grenouille de Bashô en haïku de style libre en supprimant la première ligne. Que le changement en fasse un meilleur poème est questionnable, mais, en certains cas, l’exigence des 17 syllabes a indéniablement forcé le poète à insérer un ou deux mots qui ne sont pas absolument nécessaires. Un haïku de style libre élimine un tel besoin, permettant au poète de simplifier au minimum (vital), comme, par exemple, Shinkunrô le fit quand il composa :

herbes

nuit de lune

En japonais, six syllabes suffisent pour composer ce poème qui dépeint une vaste plaine herbeuse, un monde nocturne  sans rien d’autre qu’herbes et clair de lune s’étendant à l’infini. Seisensui observa correctement qu’aucune syllabe ne pouvait être ajoutée à ce haïku. Evidemment, la règle des 17 syllabes n’aurait pas permis une telle simplification.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :