Ogiwara Seisensui 12/19 – pp. 308-10.

VERS LE NATUREL ET LA SIMPLICITE :

En avril 1938, Seisensui fit un exposé en anglais qui fut diffusé à l’étranger. Son titre en était : « Naturalité et simplicité. Bien que le texte de l’exposé n’ait pas été conservé * on peut en retrouver la substance, parce que la naturalisé et la simplicité étaient les principes jumeaux de l’esthétique du haïku de Seisensui, et qu’il écrivit souvent à leur sujet.

* Un article qu’il écrivit et publia dans le numéro de juillet 1938 de « Cultural Nippon » se base apparemment sur son exposé, mais en est-il vraiment proche, nous ne le saurons pas. L’article s’intitule : « Le haïku, ou la poésie japonaise en dix-sept syllabes. »

L’insistance de Seisensui sur la naturalité était une excroissance directe de sa croyance que le haïku devait capturer la vie de la nature à travers une fusion de l’esprit du poète avec la matière de son sujet. Il employa le terme pour se référer à un alignement avec, ou une expression de la nature et des forces naturelles :

« Le mot de naturalité peut s’interpréter de beaucoup de manière, mais je crois que son véritable sens a à voir avec la perception que l’on a de la force de la vie. La naturalité n’implique pas une retraite de la société dans la nature. Cela ne se réfère pas uniquement à contempler les nuages ou la lune. Elle requiert plutôt que l’on absorbe la grande puissance et la grande lumière que possède la nature et de conserver le bonheur de la nature dans son coeur durant le cours de son existence. »

« La puissance » et « la lumière » étaient deux mots que Seisensui aimait employer quand il essayait d’expliquer la beauté de la nature. Des nombreuses sortes de beauté naturelle, il préférait la vigueur, la force, le caractère direct, la clarté, et les qualités en rapport, qui, pensait-il, étaient les attributs de la force-de-vie élémentaire. Une de ses expressions préférées était : « Le nouveau haïku est une poésie de lumière. C’est une poésie de force. »

Seisensui employa beaucoup de haïkus classiques pour illustrer la naturalité. En plus de Bashô, il favorisait, plutôt surprenamment, Takebe Ryôtai (1719-1774) *

* Ryôtai est le nom de haijin de Takebe Ayatari, peintre, érudit classique et écrivain de fiction. Il est plus connu pour son adaptation du roman chinois Marge de l’eau.

Dans un haïku tel que :

l’herbe jeune

trempant dans son vert

la pluie de printemps tombe

Seisensui reconnaissait la tentative réussie de Ryôtai pour capturer la vie vigoureuse de la nature. Il pensait que l’emploi de deux verbes « tremper » et « tomber » était particulièrement efficace pour transmettre un sens de la force de la nature.

Seisensui croyait que le haïku de style libre pouvait transmettre ce type de beauté aussi bien, sinon mieux que la forme traditionnelle en 5-7-5. Il se demandait si Ryôtai, qui était particulièrement avide de capturer la naturalité dans sa poésie, ressentait intérieurement l’impulsion de s’affranchir de la forme de 17 syllabes. La structure de son haïku sur la pluie de printemps  est en 5/7/7 (ou 5/7/5/2). Seisensui croyait que si Ryôtai avait l’esprit plus conventionnel, il aurait suivi la structure habituelle pour écrire un haïku comme :

La jeune herbe :

comme son vert surprend

sous la pluie de printemps!

Seisensui note avec raison que ce poème de dix-sept syllabes met l’accent sur la beauté des jeunes herbes vertes, pas sur sa croissance vigoureuse. Dans son opinion, dès qu’un poète emploie la forme traditionnelle en 5/7/5, il ressent la pression esthétique du haïku conventionnel et est enclin à écrire des haïkus renfermant des sentiments stéréotypés. Utilisant une métaphore hardie, Seisensui affirmait : « La beauté d’un haïku de dix-sept syllabes est semblable à celle d’un cristal. Elle est inorganique et appartient au monde minéral. Ce que nous recherchons est plus organique et biologique. Un poème qui ressemble à du cristal ne peut jamais transmettre le sens de la vie. » Le mot « jamais » de la dernière phrase est sans aucun doute trop fort, parce que, selon sa propre admission, Bashô, Ryôtai et d’autres poètes pré-modernes ont été capables d’écrire des haïkus « biologiques ». Seisensui employa le mot fort de « jamais », par inadvertance, parce que beaucoup de haïkus contemporains de dix-sept syllabes semblaient effectivement être prisonniers d’une esthétique stéréotypée du haïku. Un exemple particulièrement choquant était :

Après avoir allumé

de l’encens, il se tua ;

pluie de printemps 

Le poème traite d’un fait réel. Le suicide avait été bien planifié, l’homme avait même fait en sorte que son corps soit découvert dans une pièce magnifiquement parfumée. Dans sa présentation, le poète choisit de créer une harmonie entre l’encens et la pluie de printemps, poussant le suicide à l’arrière-plan, comme on le lui avait appris, lors de leçons de haïku traditionnel. Son poème échoua par conséquent à transmettre « une vie brûlant à l’intérieur de l’incident » ou « une grande puissance de la nature à travers les contradictions », selon les mots mêmes de Seisensui. Les exigences traditionnelles de la structure en 5/7/5 et de la référence saisonnière l’avaient influencé au point de détourner ses yeux du coeur de l’événement.

Cet exemple suggère que, sous l’aversion de Seisensui pour la forme en dix-sept syllabes, se trouvait un dégoût des concepts esthétiques traditionnels du Japon. Des poètes classiques comme Bashô visaient aussi à la naturalité dans leur poésie, cependant que pour Seisensui, leur genre de naturalité  semblait manquer d’énergie dynamique. Expliquant la beauté de la poésie de Bashô à de jeunes poètes en devenir, il écrivit :

 » L’impression créée par les oeuvres de Bashô peut être décrite comme la transparente sérénité d’une nuit de clair de lune. Bashô l’appelait « sabi ». C’est la sorte de beauté dont beaucoup d’anciens ont le goût. Je ne voudrais pas nier la valeur de « sabi » dans le haïku, mais ce n’est pas quelque chose que je recommanderais à de jeunes haijins. Il faut nous départir de l’atmosphère d’une nuit de lune et avancer dans l’atmosphère de l’aube. »

« Aware » n’obtenait pas plus de grâce dans l’esthétique de Seisensui :

« Bashô concevait la nature comme un monde harmonieux. Il reconnaissait « aware » dans le départ d’une saison. De ce point là, il injecta un nouveau sens à la forme en 5/7/5 et au mot de saison. En vérité, la forme de 17 syllabes était parfaite pour incarner son monde harmonieux… Mais je ne vois pas la nature comme étant quelque chose de tranquille, ou dans les termes des quatres saisons uniquement. Je vois un mouvement actif en elle. Je vois une force en elle. »

Ces déclarations distinguent entre la sorte traditionnelle de naturalité et celle que Seisensui préférait, qui voulait voir une force dynamique positive dans le haïku. Comme nous l’avons vu, sa naturalité ne signifiait pas un « retrait de la société ». A la place, il voulait que ses compagnons poètes soient au milieu de la société moderne, qui n’avait rien de tranquille ni d’harmonieux, et il voulait qu’ils transmettent le sens de cette vigueur dans leur poésie.

 

(à suivre…)

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