Ogiwara Seisensui – 11/19 – pp. 305-8

Seisensui et ses adeptes tinrent beaucoup de sessions semblables pour scruter les haïkus de chacun. Les discussions aboutirent parfois à des révisions, parfois non; dans chaque cas elles contribuèrent à ce que chaque poète prenne conscience de son propre processus de création. Le débat était parfois houleux. L’un d’entre eux prit en compte le haïku de Aoki Shikunrô (1887-1968) * :

un pot de

chrysanthèmes jaunes

* Shikunrô fut un membre éminent du groupe « Nuages en strates », entre 1915 et 1940. Seisensui louait souvent sa sensibilité rythmique. Il publia sept recueils de haïkus.

La plupart de ceux qui étaient à la réunion n’aimèrent pas ce poème; certains, en fait, se demandaient si cela pouvait même être appelé un poème. Ils admirent que les chrysanthèmes jaunes étaient plus poétiques que les blancs ou les rouges parce que leur couleur cédait l’impression de rassembler les rayons du soleil d’automne, mais ils critiquèrent le poème de ne pas exprimer le sentiment du poète. L’un d’entre eux dit que c’était seulement le titre d’une peinture, et un titre banal, en plus. Ils se tournèrent enfin vers Seisensui qui avait jugé le poème assez bon pour le publier dans « Nuages en strates »

Seisensui, jouant maintenant le rôle d’avocat de la défense, proposa d’abord qu’ils comparent les trois  compositions suivantes :

A)

Le pot

est de chrysanthèmes jaunes

B)

Il y a un pot de

chrysanthèmes jaunes

C)

C’est un pot

de chrysanthèmes jaunes.
Seisensui s’accommoda de ce que A) n’était pas de la poésie, B) en était proche, mais n’en était pas tout à fait, C) était du royaume de la poésie. Selon Seisensui, A) énonçait une reconnaissance intellectuelle, et par là n’était pas de la poésie, B) peignait un objet existant en dehors du poète; C) présentait une perception  qui avait été intériorisée, le coeur du poète ayant touché l’essence du sujet. Seisensui argumenta que Shiki et ses adeptes avaient tendance à écrire des poèmes « il y a », comme l’exemple B), parce qu’ils essayaient de peindre un objet extérieur. « En opposition à eux », dit-il, « j’aimerais me faire l’avocat d’un haïku « c’est », un haïku qui souligne la perception. » Il proposa de réviser le poème de Shikunrô en :

de chrysanthèmes jaunes

un pot

 

parce que cela s’approchait au mieux de C). Il ressentait que le poème ainsi révisé articulerait le sentiment satisfait du poète de posséder toute la beauté de l’automne.

L’argument de Seisensui ne convainquit pas toutes les personnes présentes.*

* Shikunrô, qui était absent, mais entendit parler du débat, n’était pas convaincu non plus. La différence d’opinions le mena en fin de compte à quitter Seisensui et le groupe des « Nuages stratifiés ».

 

L’une d’entre elles remarqua que si les lignes de Shikunrô méritaient le nom de haïku, des lignes telles que :

une pile de

mandarines

devraient aussi être appelées haïku, et qu’on pouvait facilement composer toutes sortes de haïkus en employant le même format. Un autre participant demanda si chaque perception pouvait devenir de la poésie, ou si une véritable oeuvre d’art ne demandait pas plus que la simple expression d’une perception. Les réponses de Seisensui à ces deux furent longues et fortes, mais pa strès convaincantes. Il concéda enfin qu’il considérait le haïku de Shikunrô  comme étant de la poésie, mais qu’il ne la comptait pas parmi ses toutes préférées.

Cet épisode suggère une faiblesse dans la conception de Seisensui du processus de création. Il écrivit beaucoup, avec pas mal d’éloquence, sur l’art d’écrire des haïkus de style libre, pressant les poètes débutants de sortir au soleil et d’observer la nature avec fraîcheur, de laisser leur coeur s’immerger dans la nature et de sentir son pouls en eux. Ce sentiment, professa-t-il, devrait s’exprimer avec brièveté, précision, et un rythme naturel. Il enseigna aussi l’importance de montrer ses poèmes à autrui pour critiques. Mais, généralement parlant, ses conseils s’arrêtèrent là. La plupart de ses livres à propos de l’art d’écrire des versets étaient destinés aux débutants; leurs titres comportaient souvent des mots comme « introduction » et « Comment faire… ». Bien qu’ils soient lucides et stimulants, ces livres ne sont pas profondément philosophiques. Seisensui était un missionnaire, pas un théologien.

 

(à suivre… : « Vers le naturel et la simplicité« )

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :