Ogiwara Seisensui 10/19 – pp. 302-5.

Seisensui critiqua plus durement Shiki, qui était en grande partie responsable de populariser Buson parmi les poètes modernes de haïku. Sa raison en était, encore une fois, que la poésie de Shiki ressemblait à de la peinture et ne montrait pas assez la fusion de l’esprit et de la nature. En théorie Shiki prêchait le « shasei », mais ce qu’il pratiquait était, selon ses mots, du « photographisme » plutôt que du « shaseisme » – il notait seulement ce qu’il voyait. La comparaison suivante avec Bashô en démontre l’argument :

rouges comme d’habitude –

le matin après une bourrasque,

des piments

Selon Seisensui, ce haïku attribué à Bashô n’est pas qu’une simple photographie, mais suggère « le coeur du poète allant vers une petite chose aimable parmi tout ce qui est désolé ».

Par contraste, le poème de Shiki :

pluie d’hiver :

les crêtes-de-coq sont noires

les chrysanthèmes blancs

n’a pas « la chaleur de la subjectivité ». Tandis que le rouge de Bashô est poétique, les noir et blanc de Shiki ne sont que des couleurs utilisées en peinture. Seisensui insista pour que les couleurs dans le haïku suggèrent la vie du matériau sujet ressenti dans le coeur du poète. Les couleurs de Shiki ne font pas cela et par conséquent ont réduit le poème à « un petit fragment de verre ».

Bien sûr, l’objectivisme excessif ne se limite pas à la poésie de Buson et de Shiki. Seisensui en vit beaucoup d’autres cas encore pires dans les haïkus de son temps, ainsi que dans ceux du passé. Il pensait même que Bashô n’était pas à l’abri de la maladie. Un exemple en est le poème de Bashô cité plus haut :

Rassemblant les pluies

du début de l’été, comme est rapide

la rivière Mogami!

Apparemment, l’écriture originelle du poème différait de celle-ci par un mot :

Rassemblant les pluies

du début de l’été, comme est fraîche

la rivière Mogami!

Seisensui n’aimait pas cette version et il spéculait que Bashô ne l’aimait pas non plus. Dans la première version, le poète se tient simplement au bord de la rivière et regarde l’eau; son coeur et l’eau n’ont pas atteint l’union. Seisensui imagina que Bashô, plus tard, s’embarqua et se laissant dériver sur l’eau, sentit que lui-même et les flots ne faisaient qu’un. Dans le jugement de Seisensui, la substitution de rapide à fraîche améliora de beaucoup le poème, parce que le nouveau poème convie le sens du coeur du poète « coulant avec le courant de la vie naturelle. » En ce cas, Bashô lui-même soigna la maladie de l’objectivisme excessif.

L’exemple souligne l’importance de la révision stylistique et du polissage, que Seisensui considérait comme la dernière étape significative du processus créatif. Lui même fit beaucoup de révisions, changeant parfois un poème écrit bien des années auparavant. De plus, il chercha activement l’opinion d’autrui à propos des versions différentes de ses poèmes. Parfois il s’exprimait comme s’il considérait les discussions de groupe comme une phase nécessaire à l’écriture des poèmes. Pour cette raison il reconnaissait la valeur des séances d’écriture de versets. Il participa à de nombreuses séances semblables et quelquefois publia les comptes-rendus des discussions ayant eu lieu.

Par exemple, il écrivit une fois une série de poèmes sur les feuilles et la présenta à un groupe de poètes de haïku pour en discuter. Un des poèmes était :

dans le champ

des étals de nuit sont dressés

une lanterne

une lanterne

des feuilles

Un poète dit qu’il ne pouvait pas voir clairement où étaient les feuilles, il ne savait pas si elles étaient à terre, encore sur les branches, ou en train de tomber. Un autre imagina que c’étaient des feuilles sèches, sombres, disséminées sur un arbre. Aucun des présents ne put visualiser la scène comme Seisensui avait espéré qu’ils le feraient. La scène qu’il voulait dépeindre était une foire rustique, une nuit d’hiver, avec un petit étal ici et un autre là, le long d’un chemin. Une lanterne éclairait chaque stand, montrant faiblement des objets divers, bon marché, à vendre; ils avaient l’air irréel et pouvaient à peine se distinguer des feuilles tombantes qui s’y mélangeaient. Bien que les feuilles dussent se trouver partout, elles n’étaient visibles que là où il y avait une lanterne. Une lanterne, des feuilles tombées; une autre lanterne, d’autres feuilles tombées. Seisensui voulait créer cette impression. Entendant ce que les autres poètes avaient à dire, il réalisa que le poème ne réussissait pas à convier ce qu’il avait voulu. Il changea ensuite son haïku en :

dans le champ

des lanternes sont disposées

des étals nocturnes

des feuilles

Il sentit que la ligne « des étals de nuit sont dressés » dans la version originale faisait trop explicatif et que la lanterne devait apparaître avant l’étal, parce que c’était l’ordre dans lequel on les verrait. Il n’était pas entièrement satisfait du poème révisé, mais croyait que c’était plus fidèle à son impression initiale de la scène.

Dans un autre cas, Seisensui ne pouvait pas se prononcer entre une version initiale et une version révisée, il soumit donc le problème à ses collègues. Le haïku concernant « une île flottante », un endroit herbeux dans un lac boueux, disparaissant graduellement dans le crépuscule. La version originelle disait :

de l’île flottante

ne s’assombrissant pas

le vert également

s’assombrit

Il la révisa ultérieurement pour donner :

le vert 

de l’île flottante

se noie également

dans ma nuit

Cette fois-ci il y eut un consensus parmi les poètes participant à la discussion : ils préféraient tous la version révisée. L’un d’entre eux sentit que la première mouture était trop artificielle et n’articulait pas fidèlement le sentiment du poète. Un autre aimait les mots « ma nuit », qui, pensait-il exprimait le sentaient de se fondre dans la nuit. Un troisième préféra la deuxième mouture parce que cela rompait avec l’idée du passage du temps qui dominait dans la première version. Entendant cela, Seisensui n’eut plus de doute sur laquelle choisir; il adopta la deuxième.

 

(à suivre…)

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