OGIWARA SEISENSUI – 8/19

pp. 296-299 :

Seisensnsui croyait en la vie éternelle de la nature s’insinuant partout, qui se manifeste dans une myriade de formes. Jeune étudiant, il avait admiré la littérature européenne, particulièrement Goethe, mais, à la différence de maints intellectuels contemporains, il n’éprouva jamais un vague désir de chrétienté, religion mystérieuse de pays lointains.Son étude de la littérature occidentale augmenta plutôt son intérêt pour la tradition culturelle japonaise. Il fut de plus en plus attiré par leboudhisme, particulièrement après les disparitions de sa femme et de sa mère, conséquemment au grand séisme de Tokyo en 1923. Il pensa même devenir moine. Bien qu’il ne le devînt pas, il connut l’éveil lors d’une méditation zen sur le mont Kôya, au centre du Japon. En conséquence, son panthéisme était bouddhique, et bien différent de celui de Takamura Kôtarô, qui voyait l’énergie physique comme lien entre l’homme et la nature. Quand Seisensui évoquait la nature, ses modèles étaient les mondes végétaux et minéraux.

En dernier lieu, l’idée de mimesis de Seisensui se rapproche de celle de Bashô, qui s’efforçait également de saisir la vie intérieure d’un objet naturel en submergeant son propre égo en lui. Seisensui poussa ce principe un peu plus loin, plaçant même une emphase plus grande sur la spontanéité et la perception instantanée. Il sentait qu’une telle perception pouvait être notée avec un degré plus élevé d’immédiateté si le mode d’expression n’était pas limité. En fait il proposa d’écrire des vers libres en utilisant l’idée de mimetis de Bashô, et s’il avait appelé les poèmes qui en résultaient vers libres, peu auraient objecté. Mais il voulait les appeler haïkus parce qu’il croyait qu’il travaillait dans une tradition poétique initiée par Bashô et la changeait pour correspondre à l’époque nouvelle. Sa croyance s’avéra être une opinion minoritaire. Bien que ce fût un argumentateur obstiné, Seisensui sembla concéder sa défaite vers la fin de sa vie. Le dernier livre qu’il publia de son vivant s’intitulait non pas Une Introduction au haïku mais Une Introduction aux versets courts.

Lumière, Eau et Fertilisant.

Seisensui écrivit prolifiquement sur le procédé par lequel un poète écrit des haïkus de style libre. Sa meilleure exposition du sujet est contenue dans Une nouvelle Introduction au haïku, livre destiné à ceux qui n’avaient pas ou peu d’expérience de l’écriture poétique. Il y fit la remarque qu’un futur poète a besoin de trois choses : « la lumière », « l’eau » et « le fertilisant ». La remarque est essentielle non seulement au livre mais à toute sa pédagogie.

Seisensui expliqua ainsi la signification de « la lumière » :

«  »La lumière » est l’essence de ce qui est beau. Où il y a lumière il y a beauté. Bien sûr, vous pouvez voir la lumière dans votre chambre ou sous un lampadaire la nuit, mais je suggère que vous sortiez dans la lumière du soleil. Parce que le Japon bénéficie d’un climat modéré, vous ne sentez jamais le soleil d’été insupportable ni ne vous sentez prisonnier des tempêtes hivernales, sauf en quelques petits endroits du pays. Sortez au soleil et écrivez autant de haïkus que vous pouvez. Recherchez le haïku directement dans la lumière… Il y a longtemps, parmi les Dix Disciples de Bashô, il y avait un homme de la province de Kaga nommé Hokushi. Il adorait jouer avec les enfants. Un jour, il prit un bâton de chêne et se préparait à faire sa promenade habituelle, quand un enfant l’appela pour lui demander où il allait. Hokushi répondit : « Je m’en vais cueillir des haïkus. » On peut trouver des haïkus dans la douce lumière du printemps, dans la plaisante lumière d’automne, ou (ça n’a pas à se produire dans un climat favorable) dans la lumière vive de l’été. Chaque saison offre une sorte de haïkus qui ne peut pas être cueillie à un autre moment. »

Comme Shiki, Seisensui met en garde contre la visite d’endroits célèbres, disant qu’un haïku à propos d’une mauvaise herbe au bord de la route pouvait être plus intéressant qu’un haïku à propos d’un célèbre temple bouddhiste.

Par « lumière », Seisensui signifiait la nature, particulièrement les mondes végétaux et minéraux célébrés par la poésie traditionnelle japonaise. Comme Shiki il prônait le « shasei »; à la différence de Shiki, cependant, il rejetait les thèmes communs des saisons. De tels thèmes, se satisfaisait-il, conviennent à un poète inexpérimenté qui ne sait pas encore faire boomer son appareil photo, mais les haïkus sur des thèmes traditionnels sont souvent rebattus, même quand ils se basent sur une expérience factuelle. En conséquence, il recommandait qu’un poète débutant essaie de choisir ses propres thèmes, tels qu »une scène en famille », « dimanche », ou « à l’aquarium ». Il recommandait aussi de composer plusieurs haïkus sur un seul thème.

Même si un poète sort à la lumière et trouve un thème convenable, il ne pourra pas écrire un seul haïku sauf s’il entre dans un état d’esprit approprié à la composition. Pour décrire cet état d’esprit, Seisensui utilise la métaphore de l’eau :

« L’eau ne fertilise pas directement les herbes et les arbres, cependant elle est indispensable à leurs besoins biologiques. De même, pour vous exercer au haïku, vous devriez avoir un apport constant d' »eau », un esprit-haïku qui reste actif en permanence… Si vous avez cet esprit-haïku, vous serez toujours entourés de choses qui peuvent être transformées en haïkus. Elles s’évanouiront à moins que vous ne les transformiez effectivement en poèmes. »

Seisensui suggère à un poète amateur de toujours emporter un carnet sur lui de manière à pouvoir y jeter quoi que ce soit qui lui vienne à l’esprit.

« L’eau », donc, est ce que Seisensui appelait « l’esprit-haïku » (« kugokoro ») sans lequel l’adéquation matérielle pour le haïku disparaîtrait sans avoir été notée, comme exactement une graine qui a commencé de germer mourra si on ne lui apporte pas d’eau. Par essence, l’esprit-haïku cherche à atteindre une perception instantanée de la vie des choses naturelles. Pour expliquer cette idée, Seisensui cita la fameuse formule de Bashô : « Apprenez du pin ce qu’est le pin et du bambou ce qu’est le bambou », et dit que par « Apprenez », Bashô signifiait « Apprenez le coeur de la nature ». Un esprit toujours prêt à fusionner avec la nature et en trouve les secrets les plus profonds, voilà ce qu’est l’esprit-haïku.

Comment atteint-on l’esprit-haïku? Seisensui donna une réponse dans un autre de ses livres : Comment écrire et apprécier le haïku :

«  »Unissez votre esprit à la nature » semble résonner comme un enseignement très difficile à suivre, mais en fait ce n’est rien d’autre que de retrouver l’enfance. Comme nous nous sentions excités quand la neige tombait et s’entassait rapidement! Nous y sautions et jouions. Nous traitions la nature en amie. Nous nous y absorbions. Mais nous avons perdu cette sorte d’excitation en vieillissant. Si, en tant qu’adultes, nous ressentions quoi que ce soit un jour de neige, il y a des chances pour que ce soit le souci  d’avoir des rues boueuses pour les prochains jours à venir. Il en est ainsi parce que le monde des adultes a endurci nos esprits, les emplissant de pensées de gain et de perte personnels. Mais en réalité nous n’avons pas complètement perdu un désir de nature; nous avons seulement oublié qu’elle est là. C’est pourquoi, quand nous voyons un paysage magnifique en voyage ou lors d’une occasion semblable, nous sommes profondément impressionnés et sentons que nous sommes revenus au pays natal de nos coeurs. »

Ici encore Seisensui suivait les enseignements de Bashô, qui – on en témoigna – dit : « Faites attention à ce que font les enfants », et : « Si vous désirez un haïku, qu’un enfant de trois pieds de haut le compose! » Seisensui attribuait même le fameux poème de la grenouille de Bashô à son esprit d’enfance, le comparant à un petit enfant qui aurait pu chanter :

« Dans une vieille mare

Madame Grenouille

Sauta

Plop! »

Bien que le propos de Seisensui ait été en partie de critiquer ceux qui donnent une interprétation trop intellectuelle du poème, on ne peut pas nier que Bashô écrivit quelques haïkus qui sont clairement enfantins, comme le firent quelques autres poètes majeurs du haïku, notablement Issa.
Supposez qu’un poète, avec son esprit-haïku enfantin tombe sur un sujet intéressant de la nature. Que se passe-t-il ensuite ? L’esprit sort-il pour s’unifier au sujet ? ou vice versa ? Comment le haïku émerge-t-il de la fusion ? Seisensui croyait que l’esprit prend normalement l’initiative. Il admit qu’en certaines occasions le sujet faisait le premier pas, mais il pensait qu’en ces cas mêmes le subconscient du poète cherche le sujet pour s’extérioriser. En tout cas, le poète sent instantanément qu’il y a eu une union et ressent en même temps un désir ardent de le verbaliser. Le procédé de verbalisation ne prend qu’un instant chez certains poètes, mais beaucoup plus longtemps chez d’autres.

Seisensui offrit bon nombre d’exemples pour clarifier le processus  d’unification de l’esprit et de la nature et la verbalisation consécutive. Pour commencer avec un exemple simple, voici un haïku de style libre de Hôsai :

Je médite

un escargot d’eau douce marche

Selon l’explication de Seisensui, le poète méditait sur un thème sérieux, peut-être sur la signification de la vie ou le tour qu’elle prendrait dans les années à venir, comme il était assis au bord d’un chemin campagnard. Soudain, il remarqua un escargot d’eau douce qui rampait devant lui, sur quoi son esprit alla s’unir à lui. A cet instant il était escargot et l’escargot était lui. « Oui, c’est la nature » se dit le poète, d’après Seisensui « C’est la paix de l’esprit appartenant à quelqu’un qui apprécie la vie donnée par la nature. »

(à suivre, p. 300…)

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :