« Le poète et le moine », par Sean Dunne (Irlande)

dans Round the Pond, éd. Muntenia, 1994, pp. 167-73 :

°

Quand je pense au poète japonais Bashô, je pense à deux bâtiments. L’un est une petite maison en bordure de Tokyo, où il alla pour devenir ermite, en 1693. C’était un homme qui avait visité beaucoup de maisons de poètes pendant ses pérégrinations sur les routes, errant à travers le Japon et écrivant ces petits poèmes qui en firent le plus grand poète japonais de son temps. Maintenant, approchant de la cinquantaine, il décida de passer quelque temps en sa seule compagnie dans sa cabane. Il écrivit, à propos de sa décision : « J’ai décidé de vivre en complet isolement, avec ma porte bien fermée. Ma solitude sera ma seule compagne et ma pauvreté ma richesse. Bien qu’âgé de cinquante ans, je pourrai garder cette discipline auto-imposée. »

Il en ressortit cependant encore pour entreprendre le dernier de ses nombreux voyages avant sa mort en 1694. Il demeura dans de nombreuse maisons en chemin, quelques unes étant des cabanes de poètes. Il écrivit nombre de ces petits poèmes connus sous le nom de haïkus, sorte de poésie dont il est le plus grand écrivain de tous. Chaque poème ne comptait pas plus de dix-sept syllabes et obéissait à certaines règles. Cependant, à l’intérieur de ce petit espace, Bashô fit se produire beaucoup de choses merveilleuses.
Mais j’ai dit que je pensais à Bashô en connexion avec deux bâtiments. L’autre est une cabane quelque part en Irlande, au VIII ou IXè siècle. Disons qu’elle se trouve sur la côte dans un champ non loin d’une falaise. Dedans se trouve un moine travaillant à un manuscrit, écrivant sur son vélin. Il est fatigué. Le seul bruit est le léger grattement de sa plume à travers la page. Il s’arrête et étire son bras raidi. A travers la porte de sa cellule, il voit les rayons de soleil tomber. La lumière du soleil s’étale sur la page sur laquelle il vient d’écrire. Quelques mots lui viennent à l’esprit, et il les transcrit rapidement. Quelques siècles plus tard, Thomas Kinsella allait traduire ses mots ainsi :

« Comme il fait beau aujourd’hui! / la lumière du soleil se casse et clignote / dans la marge de mon livre »

Ce ne sont que quelques lignes, mais il y a beaucoup d’autres petits poèmes semblables à celui-ci. Dans beaucoup d’entre eux le moine irlandais griffonna de brèves observations de la nature dans des manières qui me rappellent toujours Bashô et la poésie japonaise. Tous deux écrivirent sur des oiseaux. Voici un des plus célèbres de tous les vieux poèmes irlandais, traduit par John Montague :

« Le sifflet / du clair / petit oiseau / à bec jaune : / sur le lac / sur un ajonc doré / un merle / s’est ébroué »

Et Bashô, écrivant dans le livre connu sous le nom de Notes d’un squelette exposé aux intempéries :

« Pivoines du milieu de l’hiver / et un pluvier lointain chantant, / entendis-je un coucou / dans la neige ? »

Dans chaque cas, le poème est court. Dans chaque cas le poème est écrit par un homme qui connait les monastères et auquel le silence n’est pas étranger. Bashô était adepte du bouddhisme zen et il avait beaucoup de moines bouddhistes parmi ses amis. Dans chaque cas aussi il y a une observation du monde naturel. Quand je lis Bashô en long et en large, j’en ressors avec une impression de neige, de montagnes, de cours d’eau, de cascades et de silences. Ses poèmes sont comme des galets tombant dans une pièce d’eau. Les rides s’étalent tandis que vous méditez à leur propos, et elles nous engagent à réfléchir plus que bien des poèmes cent fois plus longs.

Comme les vieux poèmes irlandais, les poèmes de Bashô sont généralement très vivides. On peut trouver beaucoup de haïkus sur des rouleaux accompagnés de peintures. Les images sont semblables à des poèmes. Très peu de choses s’y passent, mais, une fois encore, ils laissent en vous le sentiment d’un événement composé en silence. Tout est suggéré. Beaucoup de célèbres artistes japonais ont également été influencés  par le bouddhisme zen, et nombre d’entre eux était aussi poètes. Si vous regardez une peinture faite par le célèbre artiste Sesshu, vous verrez de rapides coups de pinceaux semblables aux quelques mots que Bashô pose dans ses poèmes. Si quoi que ce soit de plus y était mis, l’oeuvre deviendrait encombrée. Et plus ils semblent simples, plus ils sont difficiles à imiter. Un poème de Bashô, juste quelques lignes avec quelques mots, peut sembler si simple que vous pourriez passer à côté. Cependant, une telle simplicité est quelque chose que réalisa Bashô. Ce fut une réussite en soi.

Pour les vieux moines irlandais, l’idée de pèlerinage et de voyage était importante. Saint-Colmcille voyagea jusqu’à Iona. Le voyage de Saint-Brendan est un événement rempli d’aventures et de mythologie. Un des mots utilisé pour décrire un tel voyage était « immram » et ces voyages forment à eux-mêmes toute une littérature. C’est un voyage selon le désir du coeur, une quête du paradis ou du pays de la jeunesse.

Pour Bashô également, l’idée de faire un voyage était importante. Il en réalisa un certain nombre. Il avait ce qu’il décrivait comme un esprit battu par les vents. Il écrivit en voyage, tenant un journal dans lequel il notait les choses qu’il voyait ou les gens qu’il rencontrait. Comme le T’ain Bo Cualigne, ses livres sont des mélanges de prose et de poésie. La poésie transparaît quand il expérimente quelque chose à un niveau supérieur. Dans son ouvrage le plus célèbre : La sente étroite du bout du monde, prose et poésie se rencontrent dans une perfection sans coutures. Voici un exemple de sa méthode. Il est tiré d’un autre de ses livres dans lequel il voyagea jusqu’à son village natal.
Bashô a noté beaucoup de choses durant son voyage. Il a écrit de brefs poèmes à propos du vent rugissant dans les pins et à propos d’un papillon en équilibre sur un orchidée.Maintanant, en septembre, il arrive dans son village natal. Il écrit dans son journal :

« Je ne pus trouver aucune trace des herbes que ma mère avait l’habitude de faire pousser devant sa chambre. Les herbes avaient été complètement mordues par le gel. Rien dans mon village natal n’est resté semblable. Même le visage de mes frères devenus ridés et blancs de cheveux, et nous nous réjouîmes simplement de nous revoir en vie. Le plus âgé de mes frères sortit un petit sac d’amulettes et me dit en l’ouvrant : « Vois les cheveux gelés de ta mère. Tu ressembles à Urashima dont les cheveux blanchirent en ouvrant une boîte miraculeuse. » Après être resté en larmes un moment, j’écrivis :

Les tiendrais-je dans ma main / qu’ils disparu^itraient / au chaud de mes larmes, / fils raides de gel »

Ces quelques dernières lignes forment le poème. C’est une simple méditation sur les cheveux gris de sa mère. C’est une image claire. Et en voyant ces fils raidis par le gel, Bashô saisit la froidure de la mort et la profondeur de sa tristesse. C’est une image de la vie de tous les jours, et c’était de la vie de tous les jours que Bashô composa ses meilleurs poèmes. Comme ces vieux moines irlandais, il savait que le banal peut souvent être le miraculeux, fût-ce l’appel soudain d’un merle au-dessus d’un lac ou la vision de la lune entre des montagnes. Pour le poète irlandais ou japonais, le monde naturel était le moyen par lequel il pouvait obtenir une expression naturelle. Ses poèmes sont des formes de révélation, un mélange étonnant d’images, d’expériences et de réflexion.

John Keats écrivit dans une de ses lettres que si la poésie ne vient pas aussi naturellement que les feuilles à un arbre, alors, il était préférable qu’elle ne vienne pas du tout. Ce naturel était ce à quoi Bashô aspirait aussi. Il avait cela à dire à ce propos :

« Allez vers le pin, si vous voulez apprendre à propos du pin, ou vers le bambou, si vous voulez apprendre à propos du bambou. Et en le faisant, délaissez vos préoccupations subjectives. Votre poésie sortira de son propre accord quand vous et l’objet serez devenus un – quand vous aurez plongé assez profondément dans l’objet pour voir comme une lueur qui y est cachée. Combien même votre poésie serait excellemment tournée, si l’objet et vous êtes séparés, alors votre poésie n’est pas de la vraie poésie, mais seulement une apparence de poésie. »

Les objets avec lesquels Bashô s’unifia varièrent selon ses voyages. Un jour, par exemple, il est assis en complet silence avec quelques autres poètes en train de regarder la lune. Ils écrivent ensuite une série de poèmes. Un autre jour, il se dirige vers Nagoya quand il se joint à un groupe de gens pour admirer la neige. Cet événement était le sujet d’un poème, et le titre d’un livre publié en 1975 par le poète irlandais Derek Mahon. Bashô écrivit quelques poèmes à propos de la neige, à ce moment :

Content je vendrais / pour profit / chers marchands de la ville / mon chapeau chargé de neige

même un cheval / est un spectacle, / je ne peux pas m’arrêter de le voir / ce matin de neige

sur la mer assombrie / seule la voix d’un canard volant / est visible – / en léger blanc

Derek Mahon n’est pas le seul poète moderne qui se réfère à Bashô. Il fait souvent surface dans l’oeuvre du poète écossais Kenneth White. Son plus récent ouvrage est paru en France il y a quelques années. Appelé Les Cygnes suavages, c’est le récit d’un voyage entrepris par White à travers le Japon sur les traces de Bashô, trois siècles après que ce dernier eût voyagé jusqu’au nord profond, en 1689. Comme Bashô, Kenneth White écrit une poésie qui vous laisse avec des images et du silence, et remarquablement ouverte et sans limites, bien qu’elle semble souvent petite et frêle. « Si je devais vivre avec seulement dix livres », dit Kenneth White, La Sente étroite du Nord profond serait l’un d’eux. Encore une fois, c’est un poète qui produit de grands effets avec les touches les plus simples. Et tandis qu’il est rempli d’enseignements, il travaille à partir de la réalité, car c’est une des leçons qu’il a apprises de Bashô.

La poésie de Bashô est autant une attitude qu’une collection de mots. C’est dur et immédiat. Clair et coupant. C’est une expérience immédiate comme un jaillissement d’eau froide sur le visage. C’est aussi une méditation qui approfondit le lecteur. Comme l’éclat soudain de ces vieux poètes irlandais, c’est autant une perception spirituelle qu’une perception sensorielle.

Je pense à Bashô dans beaucoup d’endroits. Récemment, j’ai pensé à lui en escaladant les montagnes au dessus du lac à Gougane Barra, dans l’ouest du comté de Cork, et j’écrivis ensuite un ensemble de vingt petits poèmes qui jaillirent de l’expérience sans avoir été recherchés ou réclamés. Ils vinrent naturellement, comme Bashô a dit qu’ils le devraient.

Un autre jour, je traduisais le poème irlandais « Machnamh an Duine Doiliosach », un poème situé dans les ruines de l’abbaye de Timoleague. J’allai à l’abbaye et marchai tout autour. J’avais un livre de Bashô avec moi, et dans une section il y avait le compte-rendu d’une visite que Bashô fit à un temple japonais en ruines. Cela avait une similitude troublante avec le poème sur Timoleague. Comme je me promenais parmi les tombes et sentais le vent se précipiter par les fenêtres étroites, je sentis encore une fois la connexion entre l’Est et l’Ouest, entre Bashô et le moine dans sa cellule froide sur la côte irlandaise, entre le sanctuaire en ruines au Japon et l’abbaye en ruines dans le Comté de Cork. Car c’est la même lune

qui brille sur nous tous, et la lune que Bashô vit au-dessus d’un temple était la même lune que je voyais au-dessus de Timoleague.
Bashô et ses amis écrivirent à propos de cette lune :

Sans tenir compte du temps, / la lune brille pareillement; / ce sont les nuages qui dérivent / qui la font paraître différente / lors de nuits différentes

rapide la lune / dans le ciel, / cime des arbres en dessous / dégouttant de pluie

Ayant dormi / sous la pluie, / le bambou corrigea sa posture / pour regarder la lune

Comme c’est solitaire / de regarder la lune / entendant dans un temple / des gouttes battre sous l’avant-toit

°

: Sean Dunne. 

(Ce texte parut auparavant dans la revue « Aisling ».)

 

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