Ogiwara Seisensui, par Makoto Ueda – 3/19 – pp. 287-9/334.

En expliquant la composition par Bashô de son célèbre haïku (« de la grenouille »), Seisensui tira son idée de base de l’écriture des poèmes, à savoir que la poésie est l’expression spontanée du sentiment du poète à un instant donné, rien de moins, rien de plus. Une forme de vers fixes, comme le 5-7-5, est une entrave au processus d’expression.

Seisensui spéculait que même un maître en poésie, tel Bashô, était victime de sa propre idée conventionnelle de la forme et qu’il conçut une première ligne faible quand il écrivit son haïku de la grenouille.Du point de vue de Seisensui, le poème montre la nécessité de casser le modèle 5-7-5; un haïku de style libre peut être plus fidèle à ce que le poète ressent au moment créatif, parce qu’il ne restreint pas l’expression de l’émotion en imposant une forme prédéterminée.

Seisensui offre des métaphores variées pour élucider la différence fonctionnelle entre le haïku conventionnel et le haïku de style libre. En une occasion il compara le poème de 17 syllabes à une valise et le haïku de style libre à un « furoshiki », pièce carrée de tissu utilisée pour envelopper des choses à porter. Une valise est pratique à avoir, dit-il, parce qu’on peut y jeter tout ce qu’on veut dedans, mais un problème surgit si l’objet est trop grand et ne rentre pas dans la valise ou s’il est trop petit et qu’il brinquebale dedans. A l’inverse, un furoshiki peut emballer un gros objet ou un petit, s’adaptant librement à sa taille et à sa forme. En une autre occasion, Seisensui compara le poète traditionnel de haïku à une personne essayant d’utiliser un panier de bambou pour ramener de petits objets flottant sur l’eau. Le panier peut prendre de gros objets, mais des objets plus petits et délicats glissent entre ses mailles. Seisensui voulait qu’un poète utilise ses mains seules et qu’il résiste à la tentation de prendre un panier. Un article manufacturé dans un but prédéterminé agit parfaitement à cet effet, mais ses limites deviennent évidentes quand on l’utilise sans discrimination pour l’infinité des tailles et des formes qu’on trouve dans la nature.

Idéalement, on devrait inventer un nouvel outil pour convenir à chacune d’elles. De même Seisensui défendit l’idée d' »un rythme par haïku« . Chaque haïku, insista-t-il, devrait avoir son propre rythme, parce que chaque sujet est différent. Il appuya que tous ceux qui imposent la forme 5-7-5 pour tous les sujets ignorent le fait que tout dans  l’univers est vivant et change d’un instant à l’autre.
Seisensui essaya de montrer la supériorité du haïku de style libre également par des exemples spécifiques Un de ceux-ci fut son poème :

pissenlits

pissenlits

sur la plage sablonneuse

le printemps

ouvre les yeux

Selon son explication, il composa son poème un jour d’hiver quand il tomba soudain sur des pissenlits fleurissant sur la plage. Il sentit en eux l’intensité de la vie de la nature; il pensa qu’il voyait en réalité la nature ouvrir ses yeux. Dans son opinion, cette sensation immédiate, livide, n’aurait jamais pu être transmise par un haïku de 17 syllabes, tel que :

Pissenlits

sans attendre le printemps

ouvrent leurs yeux

Il en conclut que « mon haïku exprime quelque chose avant qu’il ne s’établisse dans la forme de 17 syllabes. »

En une autre occasion, Seisensui compara deux haïkus sur des lucioles. L’un d’eux était un poème bien connu de Bashô, en 5-7-5 :

L’instant où elle sembla

tomber d’une tige d’herbe

ele s’envola : une luciole

L’autre était un haïku de style libre écrit par un des élèves de Seisensui, Ôhashi Raboku (1890-1933) (4) :

Lucioles

commencent à briller

deux d’entre elles

rampant

Seisensui pensait que le poème de Bashô était bon, mais pas autant que celui de Raboku. Dans son opinion, le haïku de Bashô était un poème descriptif, qui dépeignait habilement le mouvement d’une luciole tel qu’observé par le poète, tandis que celui de Raboku contenait « le souffle sortant de la vie des lucioles, que le poète sentait être le sien propre. » Le dernier haïku incarnait le rythme de la vie, le premier présentait une image. Seisensui conclut que cette différence apparaissait non pas parce que Bashô était un poète inférieur à Raboku, mais parce que le haïku de 17 syllabes était inférieur en tant que forme poétique au haïku de style libre.

Il est peu probable que les commentaires de Seisensui convainquent quiconque, mais elles éclairent son opinion sur la relation entre la poésie et le monde. Selon son opinion, un poète doit capturer la vie délicate de la nature, la faire sienne, et l’articuler dans toute sa fraîcheur et sa vivacité. Le modèle en 5-7-5 semble être une gêne dans ce processus.

(4) Raboku rejoignit sur le tard le groupe « Nuages stratifiés », mais devint un de ses membres les plus actifs. Impressionné par sa dévotion, Seisensui, en une occasion, l’appela une « incarnation du haïku ».

(A suivre…)

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