Ogiwara Seisensui – 2/19 – pp. 285-6/334

Le mouvement du haïku de style libre n’aurait pas atteint un tel degré de succès sans la direction soutenue, dynamique de Ogiwara Seisensui (1884-1976). C’était plus un réformateur, un critique et un professeur qu’un poète, bien que ses réalisations poétiques aient été considérables et sa critique littéraire gagna sa force du fait que c’était un poète pratiquant.

Le rôle qu’il joua dans les années de formation du haïku de style libre est comparable à celui de Shiki pour le haïku traditionnel dans le Japon moderne des débuts. Mais Seisensui fut plus fortuné que Shiki en ce qu’il  avait à la fois santé et fortune. Né dans une famille de marchands aisés, il fut capable de fonder « Nuages stratifiés » et de lui donner une stabilité financière pendant de nombreuses années. Sa vie fut également longue et vigoureuse : il écrivait toujours activement prose et poésie  vers la fin de ses quatre-vingts ans. En tout, il publia quelques quatre cents livres. Il donna aussi beaucoup de conférences, promouvant le haïku de style libre, soit personnellement, soit à la radio nationale. S’il semblait plus professeur que poète, ce n’était pas parce que sa poésie était faible, mais parce qu’elle fut éclipsée par ses autres activités.

HAIKUS DANS L’ESPRIT, VERS LIBRES DANS LA FORME.

En tant que professeur, Seisensui était impétueux et sans crainte. Si l’occasion le demandait, il n’hésitait pas à « corriger » des poèmes qui avaient été considérés comme des chefs-d’oeuvre du haïku. Même le poème suivant, de Bashô, peut-être le plus célèbre d’entre tous, n’échappa pas à sa critique :

La vieille mare –

une grenouille saute –

le bruit de l’eau.

Seisensui estimait que la première ligne était de trop. Il proposa de changer le poème en :

Une grenouille saute –

le bruit de l’eau.

Voici son explication :

« Ce qui motiva Bashô à écrire ce haïku fut le son d’une grenouille sautant dans l’eau, et rien d’autre. A cet instant il fut éveillé au fait que le phénomène commun d’une grenouille sautant dans l’eau n’était en vérité pas du tout un phénomène courant. Donc, si on devait donner une expression à cet éveil, les mots

une grenouille saute –

le bruit de l’eau

suffiraient. En fait, ce sont précisément les mots qui sortirent de la bouche de Bashô à ce moment. Mais ils n’avaient pas les dix-sept syllabes nécessaires, il estima que quelque chose manquait. Il essaya donc d’ajouter une ligne au début. On rapporte que Kikaku (3) proposa « roses de montagne » pour cette ligne, mais Bashô opta plutôt pour « la vieille mare ». Avec « roses de montagnes », la scène serait devenue trop artificielle. Une telle artificialité n’existe pas si elle est remplacée par « la vieille mare ». En d’autres termes, l’ajout de « la vieille mare » est si discrète que le nouveau poème de trois lignes ne diffère pas trop du verset originel en deux vers. Pour cette raison, je préfère la version de Bashô à celle proposée par Kikaku. Cependant, si je peux parler de mon point de vue actuel, je dirais que la version sur deux lignes, omettant « la vieille mare », exprime mieux le sentiment de l’auteur. Evidemment, Bashô avait une idée conventionnelle de la forme et estimait que

Une grenouille saute –

le bruit de l’eau.

ne constituait pas un haïku. Je soutiens que ces deux lignes forment définitivement un haïku. »

(3) Takarai Kikaku (1661-1707) était un des principaux élèves de Bashô. L’épisode mentionné ici apparaît dans un livre de Kogami Shikô (1665-1731), autre disciple de Bashô.

(A suivre…)

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