« Une lettre à Matsuo Bashô » par Vladimir Devidé

Paru(e) dans « Round the Pond », éd. Muntenia (Roum.-, 1994, pp.159-162 :

°

Professeur aimé et despecté!

13 octobre 1981. Aujourd’hui, j’ai visité votre tombe dans le jardin du temple Gichûji. (…)

Sur les prémices autour du temple, c’était beau et luxuriant,  silencieux et doux, un magnifique jour d’automne avec un ciel clair, bleu profond, un petit nuage, un vent gentil. (…)

Comme elle est simple, votre tombe! Rectangulaire comme un tatami, un tapis de paille, d’environ deux mètres carrés, entourée de petits piliers en pierre. A l’intérieur il y a une pierre marqueuse – naturelle, non gravée – d’environ un mètre de haut. Sur elle est inscrit : « BA=SHÔ=Ô », « Le Vieux Maître Bashô ». (…)

Je me tins longtemps près de vous. Cela m’a pris longtemps avant d’être capable de venir vous voir.

D’abord, mes pensées me soulevèrent comme un fort courant. Soudain, je me souvins de beaucoup de vos haïkus et de vos paroles dans vos journaux de voyage, et de bien des aphorismesque vos disciples avaient transirts.

Soudain le silence. Tout s’arrêta. Le petit nuage blanc se changea en pierre, le cours d’eau près de votre tombe se figea, les feuilles cessèrent de trembler.

Votre pierre tombale avec son « BA=SHÔ=Ô » était la seule chose vivante au monde. La seule chose vivante dans le monde. (…)

Dans le petit musée du temple Gichûji je vis même quelques objets que vous aviez utilisés : votre canne, un court bâton noueux, votre couvre-chef noirci, quelques mots écrits de votre propre main…

Tout cela aussi, je le gardai dans mes pensées. De mon vieil ami Vana Jakic, qui travailla avec le Dalaï Lama sur une traduction d’anciens textes tibétains, j’appris que la langue tibétaine n’avait pas de mot pour signifier « posséder », mais à la place une expression qui signifie « avoir près de soi ». Bien sûr, c’est une illusion qu’on puisse posséder quoi que ce soit. Quiconque pense autrement est obsédé par l’idée de possession. Les choses ne peuvent être que près de nous, elles ne peuvent pas vraiment nous appartenir, être nos biens propres. Nous ne pouvons pas les emporter avec nous quand nous quittons ce seul monde qui est le nôtre.

La meilleure et plus profonde manière selon laquelle nous pouvons nous approcher est de l’avoir près de nous. Et alors, avec une grande intensité, j’ai senti que vous, votre canne, vos haïkus, toutes ces choses, étiez proches de moi aujourd’hui. Vous êtes resté près de moi quand je revins de Zeze et, jusqu’à ce que mon esprit s’assombrisse ou s’évanouisse, vous resterez près de moi pour toujours. (…)

Peut-être que cette partie de ma lettre vous semblera être une confession-haïku; peut-être, en un sens, est-ce vrai.

Je me souviens bien de la première fois où j’ai visité votre pays, il y a vingt ans. Parmi les nombreuses choses qui me surprirent, il y eut celle de trouver un haïku – le premier dont j’eus l’expérience – dans un journal de Tokyo. Chaque jour il publiait un haïku classique avec un commentaire. Le premier que je lus donc était de Sodô :

Rien à l’intérieur

chaumière au printemps –

Tout à l’intérieur!

Je ne me rappelle plus le court commentaire : de toutes façons, il était inutile. Ce haïku dit tout par lui-même, pas tant par le « tout » que par le « rien ». Une chaumière si vide au printemps peut exister partout où quelqu’un peut y entrer : au Japon, dans mon pays, dans d’autres pays que j’ai visités  et encore dans d’autres où je ne suis jamais allé. Il me semble cependant que dans cette première expérience de la forme du haïku, je compris tout ce qu’était le haïku. Dès le tout début j’étais étonné de constater combien de personnes en dehors du Japon n’ont pas une idée correcte de ce qu’est réellement le haïku.

Peut-être n’êtes vous pas conscient de cela, si vous n’avez pas suivi les choses étranges qui ont eu lieu. Le haïku est si simple, c’est une forme poétique si claire et si parfaite, et il est cependant si imparfaitement compris. Vous étiez fortuné que les gens acceptèrent vos haïkus, qu’ils épousèrent et auxquels ils adhérèrent si entièrement, de votre vivant. Vous n’avez probablement pas idée comme les explications de haïkus peuvent être parfois maladroites, et si exagérément simplifiées. La critique les anéantit presque : c’est triste et drôle à la fois.

Cependant, même si telle ou telle sage personne peut discuter ou philosopher sur le haïku, de plus en plus de gens lisent et écrivent à leur propos. Tous ces écrits ne sont pas d’une qualité splendide cependant, ils existent dans une mesure non négligeable. regardez, dites-moi, n’est-ce pas un verset merveilleux, celui écrit par un écolier dont je ne me souviens plus du nom? Il ou elle ne l’a pas signé, mais je pense que l’écriture en est féminine :

une route boueuse –

un garçon en pleurs

tire un wagon

Je suis certain que vous l’accepteriez comme élève. En même temps, cela montre combien de personnes trouvent le haïku difficile, seulement parce que la forme en est si simple, propre et vraie – parce qu’elle n’est pas ornementée. Il semble, je dirais, que dans notre époque-ci, distante de plus de trois cents ans de la vôtre, la plupart des haïkus sont devenus plutôt faux, désordonnés, , décorés, bref tout ce qui est antithétique de la poésie du haïku.

Aujourd’hui, même ceux qui ne méprisent pas la poésie du haïku ne comprennent pas exactement pourquoi tel poème est ou n’est pas réellement un haïku. C’est simplement parce que la forme en est aussi évidente et aussi simple. Ce sont les écrivains qui veulent faire une théorie compliquée du haïku, écrivant des phrases de longueur interminable, que même des ordinateurs ne pourraient pas les décoder. Je pourrais citer beaucoup de cas, mais je ne le ferai pas, parce qu’ils me rendent malade.

Un de mes bons amis est un poète de haïkus. Ou, je devrais dire, un poète de haïku est un de mes bons amis. Il sait ce qu’est le haïku, même s’il n’a jamais visité le Japon. Il a écrit beaucoup de tels versets, même s’il n’a jamais vu votre pays. Les versets sont si beaux et simples et propres qu’aucune explication n’est nécessaire. Il faut simplement les lire – quelle merveille ! – pour voir ce qu’il vit, entendre ce qu’il entendit, sentir ce qu’il ressentit quand il écrivit les poèmes. Nous ne savons pas pourquoi il en est ainsi, ni ne souhaitons le savoir. Ce n’est simplement pas intéressant, ça ne signifiera rien non plus si nous nous cassons la tête dessus, à nous demander comment nous pouvons vivre ce qu’il a vécu. C’est le mystère du haïku : qu’il puisse transmettre l’expérience que le poète ne décrit pas.

Ceux qui n’ont ni yeux ni oreilles, qu’ils ne voient ni n’entendent pas !

On ne devrait pas être en colère en chassant les marchands du temple. On devrait le faire dans l’esprit du Bouddha, sans colère, sans attachement.

Humblement, je vous loue,

Respectueusement vôtre,

Vladimir.

(Traduit par Ivana Spalatin, Ph. D., Université d’Etat de l’Est du Texas et Anne Shaver, Ph. D., Université Denison)

Ces fragments parurent en premier lieu dans STUDIA MYSTICA, Vol VII, n° 2, été 1984.

un bourdon noir / et un papillon bleu / sur le même trèfle

sur une tige d’herbe / tremble l’ombre / d’une autre tige

une petite flaque de sang – / tuée dans un raid aérien : une petite fille / et sa poupée géante

: Vladimir Devidé.

(trad fr. : d.p., fév. 2016)

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