« Un chemin vers le haïku » de Ion Codrescu

« Un chemin vers le haïku »

de Ion Codrescu

in Round the Pond, éd. Muntenia (Roum.), 1994, pp. 157-8.

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Quelques personnes me demandent pourquoi j’écris des haïkus, et je me suis posé moi-même la question, il y a de nombreuses années, comme je voulais savoir si j’avais le droit de composer ce poème japonais. En tant qu’étudiant au Lycée de Musique et d’Arts Plastiques de Constantza, ville roumaine de la côte de la Mer Noire, j’avais la possibilité de regarder des albums contenant des peintures japonaises. Dès le début je fus fasciné par l’originalité et les caractéristiques inhabituelles de la peinture japonaise; j’étais étonné de constater une autre relation entre l’homme et la nature, plutôt différente de celle rencontrée dans la peinture européenne. J’étais attiré par sa composition asymétrique, par une certaine corrélation entre plein et vide, caractères concret et suggestif, touches élaborées et spontanées. Au fil du temps mon intérêt pour la peinture à l’encre japonaise s’accrut. Quand je lus pour la première fois des haïkus et vis que les poèmes révélaient les mêmes simplicité, suggestivité et naturel que les peintures à l’encre, je fus conscient, à ce moment, qu’une nouvelle manière d’admirer et de comprendre la nature m’influencerait.

Je pratique la peinture à l’encre depuis environ vingt ans, alternant travail d’artiste et lectures de haïkus. Je fus tenté d’écrire des haïkus à cause des concepts spécifiques au genre : kigo, mono-no-aware, karumi, wabi, sabi, avaient commencé à m’être familiers. J’étais heureux comme un enfant qui découvre de nouvelles choses. Un jour, en pratiquant la peinture à l’encre et ses lignes essentielles, essayant de suggérer la forme plutôt que de donner les détails, j’eus soudain l’impression que l’atmosphère de ma peinture était semblable à celle d’un haïku lu quelques jours auparavant. Puis, j’essayai de remplacer les traits d’encre et les taches par des mots, afin de créer un nouveau haïku. Ce passage de la peinture au haïku fut spontané, comme mon expérience artistique m’aidait à comprendre le haïku beaucoup plus facilement et me permettait d’exprimer les éléments visuels avec plus d’exactitude. En même temps, l’univers de ma peinture s’enrichit de l’esthétique et de l’esprit du haïku. En conséquence, mes dessins devinrent plus spontanés, naturels et poétiques. Ces deux activités, pratiquées alternativement, représentent deux aspects de ma recherche artistique.

Il est possible que mon intérêt pour le haïku ait été favorisé par la culture roumaine qui a assimilé et synthétisé les influences étrangères, donnant une interprétation originale aux modèles occidentaux ou orientaux. Même le fort vent du nord s’affaiblit sur la terre de la côte de la Mer Noire.

Dans notre folklore, la nature est un endroit de communion spirituelle, où l’homme partage tristesses et joies avec la lune et le soleil, les arbres et les fleurs, les rivières et  les montagnes. La Doina était un des genres roumains qui cultivaient la relation entre homme et nature  en utilisant d’autres formes poétiques que le haïku. L’existence de ce dialogue traditionnel (homme-nature) dans notre poésie nous rendit réceptifs au haïku comme il présente un thème similaire.

Quelqu’un pourrait nous demander si les principes esthétiques européens de mimesis, poesis et catharsis ne contredisent pas les catégories esthétiques du haïku. Ma propre expérience artistique peut renforcer cette idée que les principes ne m’empêchent pas de comprendre le haïku, au contraire, ils élargissent mes horizons culturels.

La présence du haïku dans la création littéraire de beaucoup de poètes non-japonais du XXè siècle démontre qu’il n’est plus seulement un genre poétique japonais. Depuis qu’il a franchi les frontières de son pays natal, il a défié non seulement le temps mais aussi les limites des langues dans lesquelles il s’écrit aujourd’hui. Même si le roumain et le japonais sont des langues différentes, le roumain m’offre assez de possibilités stylistiques pour écrire du haïku et pour le faire connaître dans mon pays, parce que notre langue a de la musicalité et que les mots ont une grande variété de sens.

La tradition de ce poème nous dit que nous devons partager la joie d’écrire des haïkus avec d’autres. Suivant cette tradition, j’ai parlé  du haïku avec mes étudiants, et avec des adultes intéressés par la connaissance de ce genre. Me souvenant des oeuvres de Bashô qui dévoilent l’idée de ne pas être seul en voyage, j’ai créé la Société de Haïku de Constantza, en Roumanie. En 1992 j’ai aussi créé la revue Albatross (éditée en roumain et en anglais) et le Festival International de Haïku de Constantza.

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(Cet article parut d’abord dans Haiku International n° 7, 1993, Japon.)

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papier blanc – / une fourmi cherchant un / marque-page

un chrysanthème éclaire / le jardin assombri / à lui seul

la surprise de mère / dépoussiérant la vieille icône – / le son d’une cloche

: Ion Codrescu (traduit en anglais par Mihaela Codrescu.)

(tr. fr. dpy, janvier 2016)

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