« Un objet de silence » par Constantin Abaluta (Roumanie).

« Un objet de silence », par Constantin Abaluta (Roumanie)

in Round the Pond », 1994, pp. 140-1

°

Quiétude, / admettrais-tu / le prochain mot ?

Parmi ces fleurs d’automne / il y en a une / inconnue de la lumière même

Ces fleurs me rappellent quelque chose de spécial – / l’exactitude de cette chose oubliée / persiste dans chaque pétale

 

J’ai toujours aimé , en accord avec ma propre poésie, définir le haïku comme un « objet de silence ». Les trois haïkus écrits précédemment sont parmi les premiers que j’ai écrits, il y a à peu près dix ans. Ils essaient de saisir, presque systématiquement, l’inexprimable de la vacuité, du silence et de la solitude.

A cet effet, j’ai adopté une attitude d’attente consciencieuse, de tranquillité perplexe et de réconciliation inconditionnelle avec tout ce qui m’entoure, dans la nature, et en moi-même. Paradoxalement, j’ai trouvé que je me trouvais exactement au centre d’événements, et sentis comme si je faisais vraiment partie d’eux. J’offrais donc ainsi de la cérébralité à la nature et une expression « faciale » à des objets et des événements.
Je présume que la transfiguration qu’achève un haïku est presque imperceptible, comme la discrétion est un attribut essentiel de l’être humain qui vit en accord avec les grands rythmes cosmiques. Disant « discrétion », je ne veux pas dire que j’exclus la solidarité, mais je n’apprécie vraiment pas toute tendance à un grégarisme nivelé. En fait, le haïku est l’expression la plus pure de la solitude. Une solitude intégrante, s’il en est, parce qu’elle ne casse ou ne sépare pas la réalité : elle donne seulement un exposé de la complexité des fluctuations de la réalité.

Le haïku fonctionne avec quelque chose de supérieur à la simple suggestion; il fonctionne directement avec l’oubli. Il construit son abri à partir de l’humilité de la mémoire, à partir du souvenir comme vide des sensations d’antan.

Un exemple tiré de Bashô est vraiment éloquent : « Dans le chant de la cigale / rien ne laisse supposer / qu’elle va bientôt mourir ». Avec délicatesse et ingénuité, le poète nous fait sentir immédiatement la présence de l’âme humaine en écoutant simplement, sans y penser, presque avec désinvolture le petit chant de la cigale et en en notant la perfection intemporelle. Cependant le sort de l’artiste est saisi également avec émotion (on pourrait même dire cyniquement). Je veux dire que son oeuvre, qui se nourrit indifféremment de l’être même de l’artiste, de ses moments de doute, de l’ordure du biologique. Cependant elle reste pure, limpide et olympienne, poursuivant sa route qui ne peut être stoppée.

Dans toutes les interprétations possibles, chacune avec ses propres nuances inexprimables, il y a quelque chose de permanent : le « tragique » (« tragism ») d’une existence où rien ne préfigure la fin prochaine. C’est pourquoi celle-ci apparaît comme abrupte et terrible. La prédestination et le destin envahissent chacun des sons courts et perçants qui remplissent les nuits d’été.
L’épée de Damoclès comme motif existentiel; la condition d’une stridulation intermittente, dans laquelle l’intervalle de silence peut être élargi de façon à ce qu’il puisse trouver sa dimension encore non révélée, c’est-à-dire l’éternité de la non-existence, la nudité non séparée de l’incréé.

Constantin Abaluta

(Trad. angl. : Radu Surdulescu.)

 

Ciel hésitant. Une feuille / touche le lac / et s’envole à nouveau

Le jour passe… / le sommet des arbres / frissonne un moment

Vois! un papillon blanc / sur la vitre de la fenêtre — / son ombre divise ma chambre

 

(Trad angl. : Gabriela Abàlutà et Radu Surdulescu.)

(tr.fr. dpy, janvier 2016)

 

 

 

 

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