De Bashô à Barthes – par Lee Gurga – p. 73-75 / 76 – (4)

L’attrait universel du haïku :

La poésie de l’expérience directe et des images littérales a inspiré des siècles de poètes  et fait du haïku ce qu’il est aujourd’hui. Si les poètes contemporains doivent écrire du haïku, ils doivent avoir une certaine compréhension de comment l’application des principes esthétiques du haïku affectent le ton et le contenu d’un poème. Le haïku contemporain mondial ne devrait pas être une simple imitation d’un modèle japonais. La manière dont il diffère du modèle classique, cependant, doit se baser sur la compréhension plutôt que simplement sur son ignorance.

Il devrait apparaître maintenant que j’argumente en faveur d’une approche particulière de haïku – Alan Watts l’appelle « le poème sans mots ». Un haïku se compose de deux ingrédients : un événement ou une expérience et le coeur du poète exprimés par le langage. C’est cette combinaison qui fait du haïku lui-même un événement digne d’être partagé. Ecrire du haïku nécessite donc deux choses : la culture de nos pouvoirs d’attention et une préparation de « l’esprit-haïku » de façon à pouvoir transformer l’expérience en poèmes.

(…)

Les haïkus peuvent sembler naïfs dans leur simplicité, mais c’est une naïveté cultivée et une simplicité étudiée, pas juste une simplicité de l’esprit.

Les haïkus qui expriment une fusion de la réalité interne et externe sont ceux qui ont le plus à offrir au lecteur. Cependant, chaque poète doit décider de savoir si le haïku sera un poème par lequel il partage des compréhensions c’est-à-dire des « images reflétant des intuitions » ou si ce sera une forme par laquelle déployer son bel esprit. Il ne semble guère possible que ce soit les deux. La différence entre les images qui reflètent des intuitions et des images inventées pour leur effet doit être claire dans l’esprit du poète autant que dans celui du lecteur. Une autre manière de présenter cette difficulté serait celle-ci : Est-ce que la création du poème en tant qu’objet prend le pas sur l’authenticité de son contenu ? Est-ce une certaine combinaison des deux ? Telles sont les questions fondamentales qui doivent être prises en compte quand les poètes écrivent des haïkus. Comme les poètes apprennent l’art du haïku, il est important qu’ils ne soient pas séduits par un désir d’effets supérieur à un engagement envers l’authenticité envers l’existence.

Une autre perspective sépare le haïku de la plupart de la poésie contemporaine. Dans le haïku l’accent est mis sur ce que dit le poème plutôt que sur qui l’a écrit. Le haïku est ainsi un antidote naturel au « culte de la personnalité » qui envahit grandement la culture d’aujourd’hui. En gardant l’emphase sur le poème et le processus créatif de la lecture autant que de l’écriture, les magazines de haïku publient des poèmes plutôt que des poètes. C’est peut-être une autre raison de la popularité du haïku.

Il n’est pas difficile de conclure que certains buts d’écriture peuvent être plus élevés ou plus fructueux que d’autres. On a lié  traditionnellement l’art du haïku à l’esthétique zen, mais il n’y a pas nécessité à ce que cela reste ainsi. En Occident, on écrit des haïkus du point de vue de différentes traditions spirituelles et d’humanisme autant que du zen et d’autres formes de bouddhisme. L’idéal du haïku de l’immédiateté de l’expérience et de la franchise de l’expression représente un bénéfice potentiel  pour qui écrit du haïku.

Une personne qui fait de l’art explore nécessairement le potentiel de l’âme humaine. L’espèce d’art que l’on crée révèle l’espèce d’âme que l’on a. Comme l’écrivit feu Allan Bloom de l’Université de Chicago : « Actuellement, les étudiants ont des images fortes de ce qu’est un corps parfait, et le poursuivent incessamment. Mais privés de conseils littéraires, ils n’ont plus aucune image de l’âme parfaite, et par conséquent ne cherchent pas à en avoir une. Ils n’imaginent même pas qu’une telle chose puisse exister. » Le haïku peut nous aider à imaginer ceci, et peut-être nous aider à l’accomplir. Le haïku peut remplacer l‘ennui qui domine en grande part dans la culture occidentale  par une « naïveté cultivée » qui n’est pas aussi simple d’esprit que certains pourraient l’avoir supposé.

°°°

(A suivre : Un regard vers l’avant : – pp.75-6)

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