« De Bashô à Barthes » par Lee Gurga – in « Hermitage », 2004 – p. 68-71 / 76

« Blyth identifie treize caractéristiques de l’état d’esprit nécessaire pour créer et apprécier la sorte de haïku zen qu’écrivit Bashô. Ces treize caractéristiques sont l’altruisme, la solitude, l’acceptation reconnaissante, la non-verbosité, la non-inellectualité, la contradiction, l’humour, la liberté, la non-moralité, la simplicité, la matérialité, l’amour et le courage. Il est bon de les prendre en compte pour notre propre santé et pour la santé de notre haïku.

Les poètes et érudits japonais sont souvent surpris de l’identification proche du haïku au zen, aux Amériques. Par exemple, Shirane a écrit pour dissiper cette notion, offrant à la place une interprétation du haïku classique fondée sur la culture. Quelques poètes de langue anglaise objectent aussi à l’association continue du haïku avec le zen. Beaucoup croient qu’il n’y a aucune relation : le zen est le zen et le haïku est le haïku. Il est vrai qu’au Japon et de plus en plus souvent en occident, on approche le haïku comme d’une forme de littérature plutôt que du chemin de libération spirituelle que Blyth favorisait. C’est cependant en cultivant des états d’esprit spirituellement exaltés que le haïku nous offre quelque chose qui n’est disponible nulle part ailleurs dans notre culture. L’idéal esthétique du haïku n’est pas seulement associé au zen; certains de ses aspects peuvent se retrouver dans presque toutes les traditions spirituelles. Le haïku offre à l’humanité quelque alternative à l’anthropocentrisme postmoderne, à la culture narcissique de notre temps. Les mots du critique James Johnson Sweeney valent d’être répétés ici : « La seule contribution artistique authentique de n’importe quelle époque est une contribution qui apporte ce dont cette époque manque. » Le haïku peut apporter cela.

Shiki : Trois étapes dans le développement du poète de haïku :

« Le haïku éclaire les phénomènes de l’intérieur et transfigure leur « actualité » en valeur. »

Robert Spiess, Spéculation n° 281.

Il y a plus d’un siècle, Shiki recommandait que l’approche du novice soit différente de celle du poète mature. Selon l’érudit Makoto Ueda (Modern Japanese PoetsStandford, 1983), Shiki suggère trois étapes dans le développement du poète de haïku que nous ferions bien de garder à l’esprit durant nos propres aventures haikuesques. Ces trois étapes peuvent se nommer : « croquis d’après nature », « réalisme sélectif » et « authenticité ».

1) Le croquis d’après nature :

En tant que poésie de perception, le haïku demande à ce que les gens apprennent à orienter leur attention vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur. Dans le shasei (« croquer d’après la vie ») le poète apprend simplement à enregistrer ce qu’il ou elle voit, entend, sent, goûte et touche. Le but est de développer des capacités de perception, de comprendre comment empêcher les pensées et les sentiments d’interférer, et de développer l’art de traduire la perception en langage. Voici un bon haïku « croquis-d’après-nature » par Charles Dickson :

torrent de montagne

le lustre bleu des ailes d’une libellule

posée sur une pierre

Il y a à peine plus ici que la beauté pure des deux images – le torrent et le lustre des ailes – et la comparaison de leurs caractéristiques visuelles. Ce premier pas, shasei, demande d’écarter l’emphase et la recherche de l’effet afin de développer ses propres pouvoirs de perception et d’expression. Pendant ce stage d’apprentissage, tout haïku écrit ne sera pas un joyau, mais les expériences peuvent être appréciées pour ce qu’elles ont à nous offrir plutôt que pour ce qu’on voudrait en retirer. Comme dans le zen, à moins que l’effort conscient ne puisse se changer en ouverture et acceptation, la possibilité d’écrire des haïkus de qualité restera hors de portée.

2) Le réalisme sélectif :

Le poète qui a développé une maturité suffisante de perception peut commencer à comprendre l’essence d’une expérience, sa « talité ». Shiki suggère que quand les poètes ont atteint la profondeur de cette compréhension, ils peuvent passer à la deuxième étape, à laquelle Ueda se réfère sous le nom de « réalisme sélectif ». Le poète essaie alors de sélectionner les éléments essentiels de chaque expérience. A un certain degré, la scène commence à parler au poète et lui procure une aide vers ce qui est significatif, de façon à ce que le poète puisse percevoir, sélectionner et exprimer la nature réelle des choses. Avec assez d’expérience, le poète peut accomplir la percée qui lui permet de sélectionner à partir de, ou de réarranger des scènes concrètes afin de créer un « enregistrement » qui à la fois reflète  la vérité (dans un sens ontologique) , et est un poème (une forme d’art en mots). Voici un haïku qui applique avec force le principe du réalisme sélectif :

jetant des pierres

dans l’océan –

ciel vide d’hiver 

: Stanford M. Forrester

3) L’authenticité :

Shiki suggère ensuite qu’il y a une étape au-delà du réalisme sélectif. Cela s’atteint quand un poète est capable d’utiliser les images du monde extérieur pour exprimer sa propre réalité intérieure. Shiki appelle cela makoto (« authenticité »). Le maître de haïku Yatsuka Ishihara fait référence à cette réalité intérieure comme au « paysage du coeur« . L’extérieur et l’intérieur sont joints dans une expression « sans couture » de la réalité. Le poète de haïku du début du XXè siècle, Arô Usuda, explique le makoto comme étant « la vérité que nous créons en vivant avec énergie, en recherchant quelque chose. » Il signifie peut-être quelque chose de semblable à ceci :

soir d’été

la lumière qui toucha la lune

me touchant

: Michael Ketchek

Les propres poèmes makoto de Shiki furent écrits dans les dernières années de sa vie, quand il livrait une bataille perdue contre une tuberculose cérébro-spinale. Ses poèmes de mort sont peut-être seulement un vrai reflet de makoto, suggérant qu’on a peut-être besoin de la mise au point implacable que produit l’expérience de faire face à la mort pour l’accomplir.

Il y a de la sagesse aussi bien qu’une mise en garde dans tout ceci. Les auditeurs perspicaces auront compris que nous avons fait le tour d’un cercle : nous avons d’abord banni le subjectif, l’intellectuel et l’égoïsme de notre haïku, et maintenant nous invoquons l’autorité de Shiki pour  avancer des descriptions de nos paysages intérieurs en employant des images du monde physique. Voici le conseil de sagesse de Shiki : seul le poète qui a maîtrisé l’art (shasei) et sondé l’essence de telles expériences peut franchir l’étape de l' »authenticité ». La purification précède l’illumination.

Les poèmes qui expriment l’authenticité de cette manière se meuvent souvent au-delà de la simple présentation d’objets perçus en perceptions à propos de la perception même, comme John Stevenson le fait dans ce haïku :

gorge profonde…

un peu du silence

est moi

D’aucuns pourraient penser qu’à sa plus grande profondeur, le haïku présente la vérité à propos de la talité zen des choses. Cette talité est-elle ontologique, c’est-à-dire, se relie-t-elle vraiment à la nature de la réalité ? Serait-ce vrai, comme le suggèrent certains courants du bouddhisme, qu’il n’y a pas de vérité ontologique, que toute vérité se colore des limites de notre connaissance ? Si c’est bien le cas, des haïkus tels que ceux-ci, nous dirons, sur le chemin du haïku, quelque chose à propos de ces limites, comme le fait le haïku suivant, d’une fausse simplicité :

pluie

puis soleil

la même pièce

: John Martone

D’autres fois, les haïkus makoto sont faussement simples et arborent l’odeur piquante du zen :

les déjections des oies

giclées sur l’herbe du printemps

— pleines d’herbe du printemps

D. Claire Callagher

Une unité essentielle se fait jour entre l’herbe du printemps et les déjections des oies. Faire cette seule observation nous mène à penser à la fausseté de l’arbitraire de nos catégories linguistiques. »

°

(A suivre p. 72 : « Barthes : Trouver les Plis dans la Soie de la Vie« )

Publicités

3 Réponses to “« De Bashô à Barthes » par Lee Gurga – in « Hermitage », 2004 – p. 68-71 / 76”

  1. Marcel Peltier Says:

    +

    Pluie
    fin de la
    pluie

    +

    Amitiés.

  2. Luc Bordes (@LucBordes) Says:

    Pour un pratiquant du Zen, c’est à dire quelqu’un qui pratique zazen, méditation zen, la correspondance entre haïku et zen est évidente. La réalité de la fameuse formule du sutra du coeur (les phénomènes reviennent à la vacuité et la vacuité est source des phénomènes) peut s’exprimer de façon géniale par le haïku, tout en restant malgré tout le « doigt qui montre la Lune ». Cette « silencieuse coïncidence », selon la formule de Houang Pô, expérimentée pendant la pratique de zazen, devient ainsi à même de s’exprimer par ces quelques mots.
    Luc Bordes (moine zen pratiquant le haïku)

  3. danielpy Says:

    oui Luc ! Bonjour ! Je ne pratique pas (plus ! : j’ai dû essayer pendant un mois environ au dojo zen de Paris quand il était à Pernety – si ma mémoire est bonne) le Zen, mais je suis aussi convaincu de cette correspondance (évidente !) entre Zen et haïku !

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :