Senryû : Les femmes. – 55/61.

Chapitre XV : Les femmes.

« Ne dites à personne
que je suis tombée !… »
et la veuve tomba

: Ce senryû est la parodie d’un waka de Yoshimine Munesada (816-890), dont le nom de moine est l’évêque Henjô. C’est l’un des Six Grands Poètes (« Rokkasen »). Il tomba de cheval sur la lande de Saga, près d’un bouquet de valérianes, et composa ceci :
« Je te cueille,
valériane
par amour de ton nom seul,
alors ne dis à personne
que je suis tombé » *

Jean Cholley, in Un haïku satirique , le senryû, éd. POF, 1981, p.91, traduit même ce dernier vers ainsi : « que je suis un moine dépravé », ajoutant un peu plus loin que Henjô « avait violé ses voeux monastiques pour une femme (le Gosen Wakashû – Gosenshû – de 951 contient des échanges de poèmes d’amour entre lui et Ono no Komachi). »

Autres senryûs à propos de ce même incident :
Comme bellement
il fut défendu à la valériane
de raconter !

« Ta blessure,
comment va-t-elle ?
et quel poème splendide ! »

Un senryû très semblable :

regardant tout autour
quand on lui fait l’amour
montre qu’elle consent

Il fait si chaud !
mais la mariée n’évente
que son menton

Même quand elle rit
la femme n’oublie jamais
son apparence
(: Yôkichi)

Appelée « Madame »,
elle acheta quelque chose
quatre ou cinq sen plus cher

: « Okusama », c’est-à-dire « Madame » ou « Mademoiselle » est un grand titre de respect.

Premier rendez-vous –
toutes deux
mentent
(: Santarô)

Tout en pleurant,
elle garde un oeil alerte
sur le partage des souvenirs

Le cuisinier
jette tant de nourriture
que la maîtresse de maison en est malade

Répudiée
elle range
tout, d’abord.

Dernièrement elle se maquille,
mais son mari
ne s’en aperçoit guère

Rencontrer sa femme
dans la rue
n’est pas chose stimulante

Si c’est des fleurs de cerisiers,
c’est des fleurs de cerisiers ; si l’on joue,
alors jouons !

: Une chose à la fois !

Une colline en fleurs :
la servante sort
parée d’atours d’emprunt

Peu de perspectives de mariage –
elle est fatiguée
de se maquiller

Maintenant elle a un ventre
qui lui fait renoncer
au titre de veuve

cessant de pleurer
elle prend le peigne
de son giron
(: Isôrô)

Elle se bâtit une maison
avec ces seuls « You », « Me »
et « OK ! »
(: Tôichiro)

: une fille des rues japonaise, à un G.I. américain.

Elle devint une épouse
qui ne dit plus que :
« Ah, tu es là ! »
(: Santarô)

Ornement féminin :
chaque pouce du corps
qui peut être paré
(: Tairyûbô)

un magazine féminin :
quoi mettre, quoi manger,
comment ne pas tomber enceinte
(: Hifumi)

: les Japonaises de 1956.

Ma femme
ne dit rien de mon salaire
elle avale seulement sa soupe miso
(: Kasui)

: La soupe miso : la nourriture la meilleur marché.

Quand on la bat,
c’est sa vraie voix !
(: Sampachiro)

Soudain
en colère
d’être une femme !
(: Noromi)

L’épouse ne dormira pas
tant qu’elle n’aura pas attrapé le pou
qui a mordu son enfant
(: Hôrô)

Aimé
par sa maîtresse –
aux mains abîmées
(: Tokuko)

La tête de son mari
cherchant du travail,
elle en est fatiguée
(Shigekiyo)

L’instinct de propriété :
belle-mère et bru
le possèdent
(: Yumeichi)

La dot :
la belle-mère
commence à l’oublier
(: Meichôshi)

Une histoire pour les filles :
elles veulent celle
qui les fait pleurer
(: Suifu)

Dans le sillage
de l’épouse légitime,
la concubine travaille vivement
(: Makkuro)

Mère passa
toute sa vie avec
ce miroir
(: Kimiko)

Même le jour de son divorce
elle prête son doux giron
au chat
(: Keima)

Du nom de femme légitime
la femme légitime
s’accomode
(: Jakurô)

Des femmes se retournent
sur la femme
enceinte
(: Musashibô)

La servante l’écouta
si bien que maintenant
elle ne l’écoute plus

: le maître de maison.

La jeune épouse
goûte le frais
seulement après avoir accroché la moustiquaire

Attrapant le voleur
sa mère
baisse la voix

« A Yoshiwara ! – où ailleurs ? »
dit-il crânement
à sa mère

« Que feras-tu de moi
quand je serai ivre ? »
dit la veuve, buvant

« Toutes les femmes… », commence-t-il à dire,
regarde alentour,
puis continue

Le frère du Bouddha *
est plutôt un ennui
pour la jeune veuve

* : le frère aîné de son décédé mari déploré.

Comme elle est bonne
à prétendre être amoureuse,
elle est populaire

« Comment faut-il être belle
pour être appelée beauté ? »,
demande la servante, plutôt sérieusement

Elle s’appuie contre la fenêtre
bien que cela ne le fasse pas
revenir plus tôt
(: Ukon)

C’est le rôle d’une épouse
de ne pas grommeler
quand il gagne au jeu

C’est plus fort qu’elle –
cependant, et malgré tout,
le culte de la beauté !
(: Ikkenya)

en costume de bain
la geisha apparaît
dégingandée, faible et chancelante
(: Kôjurô)

La belle-mère de bonne constitution,
dormant comme un charme,
ronflant fort

Ce que c’est
je ne sais pas,
mais la belle-mère pleure

: Ceci est une parodie du waka de Saigyô au sanctuaire d’Ise :
« Ce que c’est
qui m’émeut,
je ne sais pas,
mais, de gratitude,
les larmes coulent »

La jeune mariée est si tendre
que la belle-mère ne peut
y planter les dents

Résignée à son sort,
si vite et si facilement,
qu’on n’aime pas la veuve

La jeune mariée mange son riz
comme si elle en comptait
chaque grain

: Timidité et bonnes manières : plus petite est la bouchée et meilleures sont les manières de table.

La belle-mère
lui offre la coupe amère –
à boire tant que la vie dure

: Pendant la cérémonie du mariage, la belle-mère tend à la jeune mariée une petite coupe de vin. C’est en effet une coupe amère, bue jusqu’à la lie, et la bru doit souvent dire : « Si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! »

S’il est aimé,
elle n’aime pas
qu’il aime

: Si la bru est aimée de son fils, la belle-mère n’aime pas qu’il en soit ainsi !
– Jean Cholley, in Un haiku satirique, op. cit. p.110, offre cette traduction :
« Si elle lui plaît, il ne lui plaît pas qu’elle lui plaise »

N’ayant pas réussi
à devenir sa femme,
elle devient diablesse
(: Kenkabô)

°°°

Fin des chapitres de :

Japanese Life and Character in Senryu

de Reginald Horace Blyth,

Hokuseido Press, 1960.

°°°

(Traduction et omissions : D. Py. (Premier semestre 2015, Maison de la Culture du Japon à Paris, 75015).)

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