Le haïbun : quelles directions ? – par Manuela Miga

Le haïbun, quelles directions ?

par Manuela Miga.

In « Albatross » 2000-2001, pp. 85-7.

« Dès la deuxième Anthologie européenne de littérature japonaise signée par Michel Revon en 1910, on traite du haïbun – surprise ! – dans le chapitre dédié à la poésie légère, le haïkaï, que l’on considérait comme la plus haute réalisation du système poétique national et aussi de la concision. Comme on connaît, en général, le haïbun comme étant de la prose de style haïku, nous pouvions assumer que Revon se trompait, mais non : des sommités tels que Haruo Shirane et Hiroaki Sato le définissent comme de la prose poétique, Donald Keen et Makoto Ueda parlent de la structure et de l’enchaînement dans le haïbun de Bashô en tant que semblables à ceux du renga. Bashô mentionne le terme de « haibun » pour la première fois en 1690 pour définir une nouvelle catégorie littéraire sous la forme du journal traditionnel japonais, qui emprunterait cependant des modèles de la prose poétique chinoise. Comme les deux autres genres apparentés dérivant du haïkaï : le haïku et le haikai no renga, le haïbun se caractérise par un style laconique, elliptique, détaché (pas d’implication personnelle), allusif, qui repose sur la suggestion. Dans son ouvrage Matsuo Bashô, Makoto Ueda parle d’une omission fréquente de mots, utilisés dans la syntaxe conventionnelle, d’une utilisation volontaire de formes verbales et de particules ambigües afin d’engendrer chez le lecteur un sentiment d’inachèvement.. Les mots précisant des concepts, les abstractions et les généralités sont évités afin de favoriser le règne des images concrètes – particulièrement visuelles. Le haïbun s’écrit sur le mode de la confession. Il contient principalement des descriptions de « sites poétiques », d’événements mythiques, et d’allusions mythiques, historiques et littéraires, quelques portraits de personnes, des haïkus et (cités, commentés) des tanka. Jugeant que le rustique et même le vulgaire sont valables du point de vue poétique, Bashô construit le haïbun dans un langage commun, en opposition au « wabun » – la prose élégante écrite en japonais classique. L’humour – caractéristique du haïkaï – joue un rôle important. Une certaine nuance de style elliptique peut être le signe d’un sens raffiné de la décence. On ne peut pas traduire en mots la beauté suprême, son expression la plus élevée se trouve dans la sérénité de l’esprit. Le haïku le plus célèbre à propos du Mont Fuji est celui dans lequel la montagne ne peut être vue parce qu’elle est recouverte de brouillard. Les haïbuns sans haïku ne sont pas rares chez Bashô. Mais si le haïku est toujours un style littéraire cultivé dans son pays natal aussi bien qu’à l’étranger, on peut placer le haïbun aux antipodes. Adoptant le haïku de façon résolue et en faisant une matière scolaire, collégiale et universitaire, les Américains, à la fin des années 1950 s’essayèrent aussi au haïbun formel. Grâce au fait que dans les dernières décennies, des revues spécialisées dans le haïku ont publié plus souvent des haïbuns, Jim Kacian et Bruce Ross ont publié en 1999 le premier volume de l’anthologie américaine de haïbun : Up against the window. Le livre contient également une anthologie de haïgas. Cet ouvrage fait un rapide compte rendu du genre, illustré par des textes de styles différents, commençant par des textes anciens pour finir par de plus récents. Les plus condensés (les contemporains, évidemment) comptent moins de cent mots et placent un seul haïku à la fin; le plus long est un texte de plus de trois mille mots qui comprend quatorze haïkus et un tanka. On pourrait les classifier comme de la prose courte avec une tendance autobiographique, dans un style souvent descriptif, les buts principaux étant la nature et l’introspection. On y emploie des dialogues ; l’un d’entre eux fait le portrait d’une tierce personne à travers son monologue ; un haïbun est écrit comme – il s’intitule même – une pièce en un acte. Beaucoup ont comme prétexte un voyage au Japon ou quelque part ailleurs, ou un voyage dans le passé. Les auteurs semblent être intéressés par l’exploration d’un nouveau genre littéraire, généreusement délimité ; à la grande joie de l’écrivain, tous les « outils » sont permis. Il est reconnu que des tentatives similaires ont été également faites dans la vieille Europe, le haïbun étant perçu comme un genre viable. A l’avenir, peut-être, migreront de nouvelles racines – tel un pont suspendu – vers leur source. Par le moyen de ses liens. »

Manuela Miga
(traduite en anglais par Denise Rotaru, et, de cette version, en français par Daniel Py, le 16 octobre 2015, à Orly.)

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